22 février 2024
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Matoub Lounès : laissez l’étoile allumée !

Meziane Ourad raconte

Matoub Lounès : laissez l’étoile allumée !

C’était il y a vingt ans. Que le temps passe vite ! Je rentrais d’une longue journée de travail. Un travail alimentaire exténuant. En ce temps, je faisais en plus de mes heures d’astreinte, 120 kilomètres de train aller et retour pour gagner un SMIC salutaire. L’exil est toujours une corvée ! 

Le 25 juin 1998, j’arrive au bout de ma peine d’émigré déclassé. Je toque à la porte de mon appartement où m’attendait ma femme avec laquelle je m’étais sérieusement fâché la veille. Je m’attendais donc à un accueil glacial. Bizarrement je suis reçu avec un énorme sourire. Un sourire barbouillé de larmes trop suspectes.

A l’instant, j’ai compris que quelque chose de grave, de trop grave était advenu. Mon père ou ma mère seraient-ils morts ? Un de mes enfants aurait-il été écrasé par une voiture ? Je défaille avant d’entendre les premiers mots de ma femme : « Assois toi, j’ai une nouvelle à t’annoncer. » Je m’assois et attend le séisme. Il arrive : « Ton copain est mort, il vient d’être assassiné. » 

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Sur l’écran de télé branchée sur Bloomberg un texte défile : « Matoub, un célèbre chanteur algérien vient d’être abattu… »

Je perds la parole ! Je n’ai plus de voix, plus d’idée, plus de souvenirs. Je n’ai plus de famille, plus d’amis, je n’ai plus de vie. Où suis-je ? Dans quel pays ? Dans quel monde ? Suis-je mort moi même ? Suis-je vivant ? A quoi va me servir le futur ? y a t-il seulement un avenir ? 

Des amis viennent me chercher quelques heures plus tard pour m’arracher à mon coma. 

L’Association de culture berbère monte à la va-vite, en son siège, rue des Maronites, à Ménilmontant, une chapelle ardente.

Le bar d’en face, siège officieux de Matoub, « Le petit balcon » ouvre ses vannes et ses portes pour un temps infini. Indéfini. Je reste aphasique et prostré sur un tabouret pendant trois jours et trois nuits. Je me biberonne à l’avoine. Le temps remonte et revient. Ma colère se met en vacances. Qui a tué Matoub ? Pourquoi ? Ces questions torturantes qui nous ont habités depuis toujours cognent contre les parois de mon crâne.

Était-il certain que je n’allais plus son rire ? Ce grand fracas dont il avait fait une ombre qui l’accompagnait en toutes circonstances. Ses mots, toujours espiègles, quelque peu traîtres parcourent mes veines ; « Meziane, tu es de ceux qui font mûrir les figues avec les doigts  ! » 

Et ce mot assassin qu’il m’a renvoyé à la face un jour où je lui posais une question naïve : « Pourquoi, comment Lounès arrives-tu à parler kabyle mieux que ma mère ? »

La réponse est cinglante, elle me colle toujours à la peau. Aux neurones : « Tu es un âne, Meziane. Je ne parle pas kabyle mieux que ta mère. Tu ne connais tout simplement pas ta mère. « 

Matoub

C’est au cours de ce même entretien qu’il a prononcé pour la première fois la phrase qui lui a valu les vilipendes répétées des islamistes sur les réseaux sociaux : « Je ne suis pas un arabe et je ne suis pas obligé d’être musulman. » Il y a un os ? Aucun Algérien, aucun Nord-Africain n’est arabe. N’en déplaise aux héritiers de Djamel Abdenasser, le guide du panarabisme. Personne n’est obligé d’être musulman n’en déplaise à Hassan El Banna et à son violeur de petit-fils, Tarik Ramadan, fondateurs de la confrérie des « frères musulmans » et parti du terrorisme international.

D’où est venu le coup? Qui a tué mon ami. Il a essayé de riposter avec son vain AK47. 78 balles. La hargne. Plusieurs fois achevé. Plusieurs fois haï. « Un poète peut-il mourir »? Bien sûr, Tahar Djaout auquel il était venu rendre visite en ce maudit mois de juin – encore !- de 1993, alors qu’il était agonisant sur son lit de mort, à l’hôpital de Baïnem est bien parti.

Les balles des enfants de l’école algérienne ont finit par éteindre ses lumières. Nos lumières.

Avons-nous le temps et l’espace qu’il faut pour raconter les autres, tous les autres, qu’on nous a arrachés ?

Il faudrait des fleuves de son et de signes pour dessiner notre douleur.

Matoub me supplie de l’accompagner au Mac Do. Je déteste les burgers. Il aime. Il mange toujours sur le pouce. Comme tous les grands artistes. Il mange par obligation, comme on s’acquitte d’une corvée pour pouvoir avoir, ensuite, le temps de boire et de créer.

Il me revient en tête cette chambre de la clinique des Orangers où le veillait sa première épouse, aujourd’hui, décédée, Djamila. Le visage était pâle, presque exsangue. Il venait de recevoir cinq balles tirées par un gendarme sur un chemin de Kabylie où il roulait pour appeler la population à rester calme. Pour ne pas rajouter du feu au feu qui incendiait son pays.

Un séparatiste Matoub, un sectaire ? Les fake-news sont toujours le fait d’ignorants ou de oisifs provocateurs. Matoub était un immense, un vrai patriote. Ses chansons parlent pour lui. Il n’est pas Dieu. Il n’a jamais prétendu l’être et si sa mort n’arrive pas encore à être avalée par les générations qui lui ont succédé et qui l’ont écouté c’est parce que, à l’instar des grands hommes que ce monde a enfanté, il a toujours été un bâtisseur.

Matoub rentre de Tunisie où il a même été reçu par Ben Ali qui lui aurait soufflé dans l’oreille que lui-même savait qu’il était berbère. Qu’il avait conscience de l’amazighité de la Tunisie. Etonnant ! Les gouvernants maghrébins s’échinent à vous apprendre, à nous implanter dans le cerveau, l’idée que nos ancêtres sont arabes, musulmans et rien d’autres mais ils ne ratent jamais l’occasion de proclamer à la faveur de quelques rencontres folkloriques qu’ils se sentent, qu’ils se savent amazigh.

Matoub revient donc de Tunisie. Il me demande si je connais un bar à chicha dans le coin environnant le lieu où nous nous trouvions.

Je lui sors la réplique algérienne qui s’imposait à la circonstance : « Il a dormi avec des poules, il s’est réveillé en caquetant ! »

Il en rit mais il insiste. Je lui dis donc oui.  Il y a « El Djazira » un café tunisien situé rue des couronnes à 150 mètres. Il m’arrache au comptoir et à mon demi de blé bio et me scotche au bord d’une meïda face à un thé. Mortel ennui ! « Djari ya hamouda ! »

Personne ne le reconnaît dans la salle. La révolution du jasmin est encore bien loin. Les Tunisiens n’avaient encore rien à cirer de l’amazighité et de la démocratie. Je m’ennuie mais je suis avec Matoub. L’icône. Un maître poète et musicien. J’ai un an de plus que lui mais je le considère comme un aîné. L’âge se compte en mots et en actes. Pas en chiffres.

Au bout de vingt minutes, il décide de me permettre d’aller retrouver ma perfusion. Sur le seuil du café bazari qu’on s’apprêtait à quitter, il me sort une boule de papiers et me la fourre dans la main. Je regarde. C’est de l’argent. Beaucoup. Je refuse. « Arrête, Meziane, tu es dans la merde. Je ne veux pas que les gens te paient un verre. Quand on arrivera là-bas, où nous étions, je veux que ce soit toi qui commande une tournée générale. Tu vaux beaucoup plus que ce que l’exil t’offre. »

Matoub parlait comme un diadème ; un mot : la dignité. Le sens de la famille. La fidélité aux proches et aux amis. A son pays. A ses principes. A la liberté. Toutes ces valeurs qui célèbrent la vie provoquent la mort. Dans le front d’en face, le ciel est brouillé. C’est là qu’habitent ceux qui apprennent les couleurs de l’enfer aux bébés de deux ans. Ceux qui effacent les histoires d’amour et gomment les rêves naissants. Les amants de la mort. Les islamistes. Les terroristes. Les assassins.  

Matoub Lounès est parti avec une blessure béante. Il ne pouvait pas avoir d’enfants. Ils les aimaient tellement ! Il en a finalement plusieurs millions. Il n’aimait pas la propriété, il a fini par avoir des territoires entiers.

Il est parti sans laisser de clés. Un héritage quelconque.

Lounes

La presse et les réseaux sociaux ne cessent de relayer la polémique née, après sa disparition, entre Nadia, son épouse, et Malika sa sœur. Ses droits moraux sont protégés. La justice est en droit de définir à qui ils reviennent. Personne ne pourrait ni ne voudrait en faire une affaire d’Etat. J’aime ces deux femmes, je les connais et je sais plus que quiconque qu’elles ne sont animées par un projet d’enrichissement personnel. Deux lionnes qui ressemblent à l’homme qu’elles ont aimé.

Reste ce débat quasi-philosophique qui tourne autour de cette maison de Lounès devenue, de fait, le siège de la fondation créée par Malika, sa sœur, et musée dédié au poète.

Malika veut l’inscrire au patrimoine universel de l’Unesco. L’Unesco a ses règles : pour qu’un monument soit inscrit sur ses listes, il faut d’abord qu’il soit reconnu par son Etat d’origine. Reconnu et proposé. En l’espèce, il s’agit de l’Algérie. Elle en a donc fait la demande à ce pouvoir, qu’elle accuse , par ailleurs, ouvertement, d’être complice de l’assassinat de son frère.

Où et quand a fauté cette fille, cette mère. Juriste de formation qui a la tête encore et toujours sur les épaules ? 

Nadia, qui porte encore sur son corps les marques de l’ignominie assassine qui a emporté son mari, refuse que les commanditaires du crime soient sollicités pour apposer un quelconque sceau qui permettrait la sanctification de son époux.

Le débat concerne la famille, pas le public. Il ne s’agit pas l’histoire de David-Laura-Laëticia. Matoub n’est pas Johnny. Il n’a pas laissé des milliards. Pas plus que de grosses cylindrées ou de propriétés. Il n’a légué que du verbe, des leçons de vie. Quel juge pourrait faire le partage ? 

Je peux raconter une quantité incroyable d’anecdotes vécues avec mon Lounès. Un des ses meilleurs amis Rachid Metref, bistrotier à Paris, pourrait en narrer encore plus. Dilem, le taiseux qui parle trop avec ses encres , en ferait sûrement des tonnes si, un jour, il se décidait à faire revivre nos nuits parisiennes.    

Tout le monde, chaque Kabyle, chaque arabophone amoureux du châabi pourrait nous apporter un éclairage de plus sur Matoub Lounès 

On a éteint une lumière. Nous avons trouvé la panne. Nous avons réparé. Elle restera allumée.

Pour toujours.

Auteur
Meziane Ourad

 




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