25 février 2024
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Mémoire d’un Oranais (7) Ces visages du bord de la route

Berger
Image par RABAH2024 de Pixabay

Le temps avait fait son labeur par de profonds sillons sur le visage en même temps qu’ils en traçaient  dans leurs champs. Appuyés sur leurs outils, ils portaient ce fameux couvre-chef que nous moquions prétentieusement à la ville. Nous l’appelions le « 33 tours » en référence au disque musical de l’époque par la forme circulaire posée sur leur tête.

Nous n’avions pas compris que c’était leur protection contre le soleil écrasant que nulle autre personne n’avait décrit aussi merveilleusement que Camus. Ils n’avaient aucune autre intention et ne pouvaient s’imaginer que l’humanité puisse en faire un attribut de leur modernité.

Pour eux rien d’autre n’était à faire s’il n’y avait aucun intérêt à le faire pour subvenir à leurs besoins. Pour ces hommes, le superflu n’était pas de ce monde.

Ils avaient le sourire éternel car ils ignoraient la rancœur puisqu’éloignés de la ville mais hélas aussi, de l’instruction. La rancœur était pour eux le luxe de ceux qui ont le temps et les moyens de penser à mal.

Ils ne faisaient jamais état de leurs sentiments et parlaient peu. Ils se sont entièrement et mécaniquement donnés à leur besogne qui nourrissait les autres, sans discours ni dissertation prétentieuse sur les conventions et devoirs de l’être humain.

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Ces gens que nous croisions sur le bord des routes de notre départ vers les vacances chez notre grand-mère nous offraient leur salut chaleureux. Ils n’avaient rien d’autre à nous offrir car ils n’avaient rien connu d’autre que leur travail.

Ils passaient aussi vite que la fenêtre qui suivait la vitesse de la voiture. Ils nous étaient éphémères car nous retournions rapidement à d’autres pensées, ceux de nos vacances futures.

Mémoire d’un Oranais (6) Elle court, elle court, la rumeur !

Les vacances, un étrange mot pour ces hommes, nos paysans d’autrefois.

Puis un jour la fièvre pris à la tête de ce pays et on leur a envoyé des hordes de jeunes pour participer à la révolution agraire et sans l’avouer leur apporter la parole de la civilisation. Celle qu’était censé porter la nouvelle génération instruite du lycée et de l’université.

Je n’ai jamais osé imaginer la tête de ces pauvres paysans voir venir une nuée de jeunes envahir leur vie comme un nuage de sauterelles s’abattre sur un champ de blé.

Ils ont dû avoir le même sourire offert à ces gamins qui, encore peu de temps auparavant, regardaient les hommes du bord de la route comme des rescapés de l’ère tertiaire.

Et c’est à eux qu’on avait envoyé ces têtes pétris de Woodstock, des Beatles, de Johny Hallyday ou d’Elvis Presley. Qu’avaient-ils à leur apprendre ? Que pouvaient faire leurs bras pour les aider, ceux qui n’avaient jamais  porté d’autre qu’un stylo ou une barre de chocolat ?

Mais à l’intérieur d’eux-mêmes ils ont dû se dire combien était la prétention de ces jeunes et l’embarras immense qu’ils posaient à venir perturber un rythme séculaire de la terre.

Ces champs qu’ils n’avaient connus que par la fenêtre d’une voiture filant à toute vitesse comme pour les ignorer et parfois les plaindre d’être hors de la civilisation moderne.

Mais de quel côté de la fenêtre se trouvait l’étonnement que l’autre n’y fasse pas partie ?

Sid Lakhdar Boumediene

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