27 janvier 2023
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Mohamed Dib et l’écriture militante (II)

Grand Angle

Mohamed Dib et l’écriture militante (II)

Louis Aragon et Mohamed Dib.

Mohamed Dib de formation communiste

De 1952 à 1959, huit années se sont écoulées dans la rédaction, la correction et la publication du quatuor romanesque. L’année 1953 marque la fin de l’après-guerre pour la littérature française, comme le précisait Gisèle Shapiro (5), le Comité national des écrivains, que présidait Louis Aragon passe exclusivement sous le contrôle du PCF de Maurice Thorez. Une année après la mort de Staline et le début de la dérive du communisme soviétique, l’Algérie prépare les dernières préparations d’une lutte armée de sept années sanglantes. Cette lutte modifiera profondément la notion de l’engagement des intellectuels. J.-Paul Sartre rompe avec Albert Camus, se rapproche du PCF et re-politise son « organe existentialiste » Les Temps Modernes.

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Mohamed Dib, militant du Parti communiste algérien (PCA), a reçu la formation idéologique et politique la plus adéquate, avec une activité syndicale des plus enrichissantes auprès des ouvriers-agricoles de la région de Tlemcen. Dib évolua politiquement, dans un parti communiste en pleine mutation organique avec une certaine « algérianisation » du directoire tout en restant sous l’emprise des thèses opportunistes et paternaliste du parti de Thorez. La présence de cadres algériens, venus surtout de la mouvance nationaliste, allait poser de nouvelles perspectives pour la question nationale. Le jeune écrivain-militant, se trouve au milieu de la tourmente politique, tant nationale qu’internationale et cela donne libre cours à ses facettes d’artiste, de journaliste et de cadre du Parti.

Ayant eu son certificat d’études primaires en juin 1933, Mohamed Dib se retrouve, en 1939, instituteur dans le petit village frontalier avec le Maroc (à Zoudj Bghal), une affectation qui lui annonce que le monde rural est bien à la limite des cités historiques et de l’histoire tout court. Nous connaissons son « aventure » avec le quotidien Alger-Républicain, où il était chargé des reportages aux côtés de Kateb Yacine, chargé de la politique étrangère. Le quotidien communiste des masses fut aussi l’exemple du frontisme politique du PCA après le génocide du 8 mai 1945. Mohamed Dib trouva le long de sa trajectoire militante, dans le PCA, un réel soutien pour son émergence littéraire. Son passage à La Nouvelle Critique (revue culturelle du PCF, fondée en 1948) confirme le stature politique de l’écrivain, très remarqué en France, mais très mal connu dans son pays.

« Le clerc et les colonialistes » à sept mois du séisme

Au mois d’avril 1954 et à sept mois du déclenchement de la lutte armée, Mohamed Dib publie sur les colonnes de La Nouvelle critique (n° 54, pp. 97-108), un article intitulé Le Clerc et le colonialiste, en réponse aux trois parties de l’article que publia le polémiste et linguiste français, René Ernest Joseph Eugène Etiemble (1909-2002), sou le titre Barbarie ou Berbérie ? (6).

Un article de 11 pages et en 2622 mots répondant à cet « essai inattendu sur quelques écrivains nord-africains (p. 97) et dans lequel Mohamed Dib a été fustigé par des propos du genre

« Mohammed Dib raille, ces instituteurs qui enseignent aux yaouleds, aux gamins, que la France pour eux est « la mère patrie », et de conclure, avec hardiesse, que « Si je l’entends bien, la mère patrie du petit Kabyle, ce serait plutôt l’Arabie Séoudite » et à Mohamed Dib de s’interroger avec sarcasme en direction du transfuse de la pensée de la droite conservatrice, épousant par occasion le marxisme et le maoïsme à certaines étapes de sa vie, pour y revenir au libéralisme bourgeois en fin de son tumultueux parcours, lui qui pense naïvement «que l’Algérie est la patrie du petit Kabyle » (p. 97).

M. Etiemble faisait, à une certaine époque, le « bonheur » de nos universitaires catéchistes des ordres, en enseignant son Rimbaud totalement travesti par ce « maitre », fini par prononcer le mot de l’irréparable en termes de négationnisme historique : ce peuple qui n’existe pas encore. Et à Dib de répondre à cette fabrique coloniale de l’histoire de l’Algérie, par « la vraie », faite de descendants Berbères, de Grecs, de Latins, d’Espagnols, de Turcs et « d’Arabes tout de même… » (p.99). La fondation s’est faite dans la population africaine, dès la première époque, rappelle Dib, en faisant « un ban en arrière de 12 siècles » (p. 100). de 710 à la colonisation en passant par la chrétienté féodale et « la République d’Alger » (p.100), en insistant sur le rôle du Dey Hussein pendant la révolution française et l’aide financière qu’il a attribuée au gouvernement de la République naissance et qui s’élevait à 250000 franc-or de l’époque.

C’est bien grâce aux Algériens que « La révolution française est parvenue à nourrir le peuple et l’armée (…) au même moment que les fermiers-généraux affamaient de la France » (p. 102). Et « voilà déjà trop, pourrait-on penser, pour un peuple « qui n’existe pas encore », signale Dib en pointant du doigt l’esprit colonialiste qui n’a cessé d’étouffer la recherche libre, jeter un voile de mensonge et d’oubli sur la vérité historique.

Poursuivant un rappel historique bien matérialiste, Dib relève que les historiens de la pensée colonialiste « passent entièrement sous silence les rapports qu’entretiennent la Régence d’Alger et la Révolution française sous la Révolution, c’est dans l’ordre (…) d’une certaine culture en décomposition ne peut être sauvée que par des massacres, où, à la limite, elle devient elle-même une arme de répression » (p.103).

Pour le linguiste Etiemble, que Dib désigne par « le clerc adonné aux spéculations désintéressées », un mandarin passionné de littérature et d’érudition, ne se révèle en fait, qu’un humaniste débordant d’attendrissement quasi paternel devant l’œuvre coloniale en direction des yaouleds. Mohamed Dib rappelle les chiffres du labeur colonial qui réjouissait M. Etiemble dans son article :

« Sur les 1 million 526.000 petits musulmans d’Algérie, 183.850 ont accès aux écoles ! L’hygiène ? Voilà un pays de 9 millions d’habitants : combien de médecins y trouvent-t-on ? 1481 en tout et pour tout, c’est-à-dire 1 médecin pour quelque 60.000 habitants : et je vous laisse imaginer la répartition réelle des soins entre la population européenne et la population musulmane. Ce n’est pas tout : ici, sur 114.320 personnes décédées, on constate 56.684 de moins de 4 ans. » (p.105)

Poursuivant ce coût au peuple algérien (et l’expression est de Dib), de la parodie coloniale sur la scolarisation et l’hygiène, l’auteur du recueil de nouvelles Au café (1955), cite qu’un « million 438.000 hectares des meilleures terres (groupées entre les mains de 1.500 latifondiaires), toute la production minière (contrôlée par 3 banques : Rothschild, Mirabeau, Union des Mines) » (idem).

Les yaouleds et autres marmots du « menu peuple » n’ont pas été épargnés par les tribunaux coloniaux. Mohamed Dib rappelle à « l’attendrissant » essayiste qu’en 1951, “7 siècles et 70 ans de prison, plus de 35 millions d’amendes. L’année 1953 n’est pas encore close: on vous en présentera le bilan.” (p.105) et que dans « les terres de blé du Constantinois », expression d’Etiemble, ces marmots ont vu 45.000 des leurs assassinés, le 8 mai 1945, et depuis, « bon an mal an, une dizaine de tués laissent tomber dans les petits cœurs leur poids sombre », relève Dib.

Dans un langage clair et à des instants, bien crus, Mohamed Dib soulève avec amertume que la réalité coloniale est nettement liée à l’expansion de l’impérialisme, cette opération de banditisme qui étouffe et ruine les cultures nationales dans « les pays qu’il a réduit en colonies, comme il a plongé leurs populations dans la misère la plus inhumaine. » (Idem).

Dib est profondément imprégné des luttes que mène la classe ouvrière française et son avant-garde politique, le PCF. Le Mohamed Dib marxiste-léniniste reconsidère les positions erronées d’un Roblès ou d’un Jacques Robichon, sur l’apparition ou non d’une « école algérienne » de littérature. Puisque les œuvres, qui ont pour auteurs des Algériens, « n’ont pas toute une portée nationale » (p.107), il est injustifié de rejeter ou refuser l’existence d’écrits, dont les auteurs « ont compris et senti » d’une manière approfondie d’inscrire l’Algérie dans l’avenir et non dans un simple décor du sol et des images ardentes.

La « culture » défendue par M. Etiemble « admet et incorpore dans ces catégories le colonialisme, elle saurait être elle-même libre et libératrice. » (p.108), conclut-il. Et que du côté des authentiques écrivains nationaux, ceux pour qui « la colonisation et son administration, sa presse, ses services de publicité montent en épingle » (Idem). Pour devoir s’imprégner de la vie qu’ils ont pour tâche de peindre, « connaître et aimer notre peuple, telle est la voie royale qui leur ouvrira les plus belles perspectives. » (Idem).

Mohamed Dib refuse et rejette que l’écrivain s’enlise et tombe dans l’esthétisme vain. Il appel, dans son article, à réfléchir à l’inhumaine horreur du colonialisme, « à son cortège de haine, d’abus et de brutalité honteuses » en s’inscrivant dans le gigantesque combat que livre tout le pays afin de se débarrasser de cette abjection. Où peut-on donc situer une quelconque brindille de mystification chez un esprit matérialisé par la clairvoyance ? Certainement chez certaines de ses lecteurs avides de Tlemcénisme et du repositionnement dans le tremplin de l’appareil idéologique dominant.

Nous sommes face à une expérience politique dans la projection d’une transformation sociale et nous nous demandons pourquoi n’a-t-on pas vu dans Habel ou L’Aube d’Ismaël, une réécriture du fictionnel du fait religieux à la lumière de ses rencontres avec son ami Mohamed Arkoun, par exemple ? Mohamed Dib est un grand lecteur moderniste et anticonformiste.

Mohamed-Karim Assouane

Université d’Alger 2

Note :

1 – Dib, Mohamed et Bordas. Philippe, Tlemcen ou les lieux de l’écriture, in Revue Noire, octobre 1994, Paris.

2 – Ghebalou, Yamilé, Ep Haraoui , Esthétique de la difficulté et poétique du devenir dans l’oeuvre de Mohammed Dib et celle d’Abdelwahab Meddeb, Lyon 2, Charles Bonn, 2005, Thèse – DNR.

3 – Régnier, Philippe, Littérature, idéologie (s) et idéologie de la littérature : Un combat toujours d’actualité, in Revue d’Histoire Littéraire de France, Paris, 3/2003, Vol. 103.

4 – Mury. Gilbert, « Sociologie du public littéraire », in Escarpit Robert, Le Littéraire et le social, Paris, Flammarion, 1970, p.206.

5 – Shapiro Gisèle, La guerre des écrivains (1940-1953), Paris, Fayard, 1999.

6 – Parus dans La Nouvelle Revue française, les numéros 09, 10 et 12, Paris, Gallimard, 1953

Auteur
Mohamed-Karim Assouane Université d’Alger 2

 




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