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vendredi 29 août 2025
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Mohamed Zinet : l’homme aux quatre blessures

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Mohamed Zinet est né en 1932 dans la Casbah d’Alger. Très jeune, il est attiré par les arts, particulièrement le théâtre. Il fonde une troupe amateur des 1947. Solitaire, c’est tout naturellement qu’il prend part à la guerre d’indépendance dans les rangs du FLN.

Mohamed Zinet a parfait sa formation artistique en Europe par des stages au Berlin Ensemble et Munich. De retour en Algérie, il réalisa son unique long-métrage Tahia Ya Didou! (1971), co-écrit avec Himoud Brahimi, qui est un hymne inclassable à Alger, oscillant entre documentaire et poésie. 

Mais Mohamed Zinet ne réalisera plus jamais de film. C’est un paradoxe poignant : son œuvre, saluée comme un chef-d’œuvre poétique, fut rejetée par les institutions algériennes, censurée, marginalisée. Et cela l’a profondément affecté.

Il avait donné Alger à l’écran comme personne et Alger l’a rejeté. Freiné pour ses convictions artistiques, Zinet s’installe en France non pas pour réussir, mais parce qu’il ne pouvait plus créer librement en Algérie.

 Il y continua sa carrière artistique en tant qu’acteur dans plusieurs films. Ainsi il joua un rôle emblématique dans Dupont Lajoie (1975) d’Yves Boisset, incarnant l’immigré vengeur face au racisme – rôle qui lui valut parfois intimidation et agressions. Il tourne également dans Les Ajoncs (1970), Les Trois Cousins (1970), Le Bougnoul (1974), La Vie devant soi (1977), Robert et Robert (1978), Le Coup de Sirocco (1979)… Son parcours exemplifie le combat culturel du migrant-artiste.

Zinet a fini ses jours interné dans un hôpital psychiatrique en France, loin de sa ville, loin d’Alger qu’il avait pourtant magnifiée comme personne d’autre. Il décède ainsi en 1995 à Bondy, il y sera enterré. Il a eu une fin de vie difficile, presque tragique, à l’image de nombreux artistes incompris et oubliés. 

Sa seule œuvre resta inédite et sa pellicule disparut pratiquement. En 2016, elle est miraculeusement retrouvée et restaurée grâce au ministère algérien de la Culture. Ainsi, il aura fallu attendre plus de vingt ans après son décès pour que l’on mesure enfin l’importance de son œuvre artistique. 

C’est le début de la redécouverte qui aboutira à la résurrection. En effet, en 2023 Mohamed Latrèche, cinéaste algérien, réalise le document «  Zinet, Alger, le bonheur » retraçant sa vie et œuvrant lui-même à la mémoire du réalisateur par la diffusion du film restauré dans les festivals internationaux, les rétrospectives et projections. 

Le sujet de ce documentaire est le portrait intime de Mohamed Zinet, centré sur son unique film, Tahia Ya Didou (également appelé Alger insolite).Un film devenu “culte” pour les cinéphiles, longtemps oublié, puis restauré. C’est un portrait vibrant. En effet, Latrèche rend hommage via des entretiens avec des proches (exemple Boudjemaâ Karèche, ancien directeur de la Cinémathèque d’Alger), chasse les participants d’origine (comme “Redouane”) et ressuscite l’énergie de la Casbah et de l’Algérie post-indépendance.

C’est un savant dosage d’esthétique et de poésie : un véritable film-symphonie, oscillant entre documentaire, poésie et archives vivantes. Mohamed Latrèche explique dans des interviews que le documentaire ne vise pas à faire une hagiographie, mais à retrouver l’humain derrière le mythe en explorant ces trajectoires multiples, avec émotion, liberté et une esthétique poétique, pour ranimer la mémoire de cette figure pionnière

Il n’aura réalisé qu’un seul film. Un seul. Mais Tahia Ya Didou! suffit à faire de Mohamed Zinet un météore dans l’histoire du cinéma algérien. Un homme libre, joueur, tragique — trop libre pour son temps, et peut-être pour son pays. Si son œuvre éclaire Alger comme un rêve éveillé, sa vie, elle, fut marquée par quatre grandes tragédies. Quatre blessures profondes, personnelles, irrémédiables.

1. Le rejet de l’artiste par son propre pays

Quand la mairie d’Alger lui commande un film de promotion touristique, Zinet transforme l’exercice en une balade poétique, foutraque, insolente. Tahia Ya Didou !  est un cri d’amour à Alger — mais un cri libre, indomptable. Le pouvoir ne supporte pas cette liberté.

Le film est censuré, retiré, Zinet discrédité. Il ne réalisera plus jamais rien. Le cinéma algérien lui ferme les portes. Il avait offert Alger au monde. Alger l’a renié.

2. La rupture avec les siens

Au centre du film dans lequel il a joué à l’âge de trois ans, un enfant lumineux : Redouane, son propre neveu. Symbolisant l’espoir et l’avenir d’Alger.

Retenu par le réalisateur Latrèche après plusieurs années de confiance, Redouane partage des souvenirs profonds de son enfance à la Casbah dans un témoignage bouleversant.

Mohamed Latrèche capte un moment de grande sincérité : Redouane adulte revoit les images de lui enfant dans Tahia Ya Didou ! — courant dans les escaliers, plein de joie. Ce contraste entre le passé lumineux et le présent silencieux crée une charge émotionnelle très forte. Des années plus tard, il témoigne dans le documentaire.

Les projections du film ont réveillé chez lui des souvenirs douloureux, comme le montre son désenchantement à l’âge adulte. C’est un témoin générationnel, son regard traverse le temps — de l’enfant innocent à l’adulte désabusé — illustrant le contraste entre rêve et exil.

Selon le réalisateur, « la scène finale avec cet enfant assis sur la jetée est tellement belle et originale qu’elle ne passera jamais de mode». Dans le documentaire Redouane, adulte, exprime avec pudeur mais douleur le vide laissé par le départ de Zinet. Il dit en substance : « Il est parti et il ne s’est jamais retourné. »

Ce que Redouane met en mots, c’est la blessure de l’enfant laissé derrière, celui qu’on a filmé, aimé, valorisé, mais qu’on a aussi quitté sans explication. Ce départ de Zinet vers la France, est perçu par son neveu comme une trahison affective. Il ne l’a jamais digéré. L’abandon a laissé une faille. Mohamed Zinet, happé par ses blessures et son exil, a laissé derrière lui une famille blessée. Le chagrin de Redouane est donc central : « Ce n’est pas juste un acteur qui parle, c’est un homme qui a été aimé puis oublié». C’est l’un des moments les plus poignants du documentaire Zinet, Alger, le bonheur. Le témoignage de Redouane, révèle une blessure intime profondément enfouie : celle de l’abandon.

3. La séparation brutale avec Anne Papillault

Compagne et collaboratrice de Zinet, Anne Papillault réalisatrice française, faisait partie de son entourage intime au moment où il réalisait Tahia Ya Didou. Ils ont co-écrit le scénario initial d’un moyen métrage commandé par la mairie d’Alger ; sa présence était donc à la fois personnelle et professionnelle. Selon plusieurs sources, elle a occupé un rôle d’assistante à la réalisation sur le tournage, aidant Zinet à naviguer entre film expérimental et réalité documentaire. Elle a contribué à structurer le projet dès ses débuts, avant que Zinet n’intègre davantage d’improvisation au fil du tournage.

Latrèche a passé plus de 10 ans pour retrouver et gagner sa confiance avant de pouvoir l’interviewer dans son documentaire. A ce titre, son témoignage permet de reconstituer les intentions originelles du film, mais aussi les difficultés rencontrées — artistiques, pratiques et émotionnelles — sur le tournage à Alger. Anne a longtemps refusé de revenir sur ces moments, jugés trop personnels, et son intervention dans le documentaire n’a pu se faire qu’après des années de patience et de respect de la part de Latrèche. 

Anne Papillault a partagé avec Zinet bien plus qu’un amour ou une collaboration : elle a été la seule à croire en lui après le désastre. Elle l’a aidé à survivre en France, a tenté de faire revivre son travail, l’a soutenu dans l’ombre. Mais quelque chose a craqué.

Elle une présence discrète, pudique, presque effacée. Quand elle accepte enfin de parler, son témoignage devient une clé précieuse pour comprendre Zinet. Elle évoque leur relation humaine et artistique, les doutes de Zinet, ses élans poétiques, et son solitude croissante. Ses mots sont rares, douloureux. Mais au moment où le lien commence à se reformer… elle se ferme brutalement, interrompt l’entretien, se lève, quitte le tournage sans explication et part. Sans un mot. Pour toujours. Le témoignage d’Anne Papillault aura été rare, fragile, et fugace.

Latrèche ne la reverra plus. Ce départ est un écho direct à celui de Zinet lui-même — un geste de retrait, de silence, de rupture. C’est peut être aussi un acte de fidélité pudique : peut-être voulait-elle préserver ce qu’ils avaient vécu, ne pas le trahir par des mots qu’elle jugeait insuffisants. Pour Latrèche c’est une scène déterminante. Ce moment est gardé dans le montage. Il dit : « Son silence est plus fort que mille témoignages. Il montre combien cette histoire reste vive, douloureuse». Ce départ non expliqué laisse un vide — comme celui de Zinet lui-même après sa disparition du paysage cinématographique algérien.

Ce départ soudain, coupé net, résonne comme un écho du départ de Zinet lui-même. Anne a refusé d’aller plus loin. Elle aussi a été abîmée par cette histoire.

4. La fin dans l’oubli psychiatrique

Interné dans un hôpital psychiatrique de la région parisienne, Mohamed Zinet meurt en 1995, sans bruit, sans hommage, sans mémoire. Très peu de monde à ses obsèques. Il est mort comme il a vécu ses dernières années : en silence, exilé, invisible.

L’artiste qui avait révélé Alger dans toute sa beauté complexe, meurt étranger à sa ville, et oublié de son pays.

Mais la mémoire veille. Grâce au travail obstiné de Mohamed Latrèche, grâce aux témoins brisés mais fidèles, Zinet reprend vie. Non pour être sanctifié, mais pour être enfin compris dans sa vérité nue : celle d’un homme libre, blessé, trop vaste pour les cadres, trop vrai pour les institutions. Zinet revit. Non pas comme une figure décorative, mais comme un cri blessé, poétique, et libre qui mérite enfin d’être entendu.

Mohamed Latrèche, avec Zinet, Alger, le bonheur, reconstruit une dignité posthume pour cet homme brisé. Il fait entendre la voix de ceux que Zinet a aimés, blessés, illuminés, pour ne pas laisser son histoire sombrer dans le silence. Il s’agit d’une résurrection posthume. Latreche a réussi à redonner un visage à Zinet et raviver sa mémoire auprès des nouvelles générations et montrer le prix du génie dans un pays qui n’a pas su (ou voulu) l’écouter. Mohamed Zinet n’est plus un mythe. Il est un cri, un silence, une blessure, une lumière.

Dr Madjid Aït Yala

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