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Mohammed Harbi (1933–2026) : une conscience critique s’éteint

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Historien majeur de la guerre de libération, ancien militant du FLN devenu l’un de ses analystes les plus rigoureux, Mohammed Harbi est décédé le 1er janvier 2026.

Avec lui disparaît une figure centrale de l’intelligence critique algérienne, dont l’œuvre n’a cessé d’interroger le rapport entre mémoire, pouvoir et vérité. Sa disparition marque la fin d’une vie consacrée à la vérité historique et à la critique des récits officiels. Son œuvre, exigeante et dérangeante, demeure un repère essentiel pour comprendre la guerre de libération nationale et les impasses du pouvoir post-indépendance.

La mort de Mohammed Harbi ne relève pas du simple fait divers intellectuel. Elle marque la disparition d’une voix qui, durant plus d’un demi-siècle, a résisté à la simplification de l’histoire et à sa mise sous tutelle politique. Dans une Algérie où le passé demeure un enjeu de légitimation et de conflit, son œuvre s’impose comme un contrepoint essentiel.

Harbi n’était pas un historien consensuel. Il assumait le dissensus, convaincu que la controverse est constitutive de toute histoire vivante. Cette posture lui a valu l’isolement, parfois l’hostilité, mais aussi une reconnaissance durable dans les milieux académiques internationaux.

Du militant à l’historien

Né en 1933 à El Harrouch (Skikda), Mohammed Harbi s’engage très tôt dans le mouvement national. Il rejoint le FLN dès le déclenchement de la guerre de libération et participe, comme nombre de militants de sa génération, à une lutte vécue comme une urgence historique. Il appartient à cette génération pour laquelle l’indépendance n’était pas seulement une revendication politique, mais une nécessité existentielle. Durant la guerre, il est à la fois militant et observateur. Cette double posture marquera durablement son rapport à l’histoire : engagé, mais jamais aveugle ; solidaire, mais jamais soumis.

Après 1962, Mohammed Harbi participe à la mise en place du nouvel État. Il occupe des responsabilités au sein de l’appareil politique et idéologique. Rapidement cependant, il constate la dérive autoritaire du pouvoir, la marginalisation du pluralisme et la transformation du FLN en instrument de domination. Son refus d’adhérer à la pensée unique lui vaut l’arrestation, la prison et la mise à l’écart. Cette période marque une rupture décisive : Harbi choisit définitivement la voie de la critique intellectuelle, au prix de l’exil.

L’indépendance sous surveillance

Arrêté, emprisonné, puis marginalisé, Mohammed Harbi comprend que la bataille politique est perdue, mais que la bataille pour l’histoire reste à mener. L’exil en France lui offre un espace de liberté intellectuelle que l’Algérie officielle lui refuse. C’est là qu’il devient pleinement historien. Non pas un historien de surplomb, mais un historien impliqué, conscient de sa propre trajectoire et soucieux d’en faire un objet d’analyse plutôt qu’un capital symbolique.

Installé en France, Mohammed Harbi entame une carrière universitaire et se consacre pleinement à l’histoire contemporaine de l’Algérie. Loin de son pays, il gagne ce que l’exil lui avait refusé sur le plan politique : la liberté de penser et d’écrire. Il adopte une démarche rigoureuse, fondée sur les archives, la confrontation des sources et la distance critique. Pour lui, l’histoire ne saurait être un récit sacralisé ni un outil de légitimation du pouvoir.

La publication de ″Le FLN, mirage et réalité″ (1980) constitue un tournant. Pour la première fois, un ancien cadre du FLN déconstruit de l’intérieur les mythes fondateurs du mouvement. L’ouvrage s’attaque frontalement au récit héroïsant de la guerre de libération, en révélant les luttes internes, les exclusions et les mécanismes de confiscation du pouvoir. D’autres ouvrages majeurs suivent : ″Aux origines du FLN″ (1975), ″L’Algérie et son destin. Croyants ou citoyens″ (1993), ″Une vie debout″ (2001), ″La guerre d’Algérie″ (2004) en collaboration avec Benjamin Stora. Ces travaux révèlent les luttes internes, les exclusions, les conflits idéologiques et les mécanismes de confiscation du pouvoir. Ils suscitent de vives polémiques, mais s’imposent durablement comme des références incontournables.

Une histoire contre l’oubli

Pour Mohammed Harbi, l’histoire n’est jamais neutre, mais elle ne doit pas être instrumentalisée. Il s’est constamment opposé à l’idée d’une histoire officielle unique, dénonçant de fait la sacralisation du passé comme une forme de violence symbolique, destinée à disqualifier toute critique du présent. Il considérait que l’amnésie organisée et la mythification du passé empêchaient toute construction démocratique durable.

« L’histoire officielle n’est pas une mémoire, c’est un discours de pouvoir. », cette conviction traverse l’ensemble de ses écrits et explique la portée durable de son œuvre.

« Une nation qui ne supporte pas la vérité de son histoire se condamne à la répétition de ses impasses. », cette position lui a valu incompréhension et hostilité, mais aussi le respect de nombreux chercheurs, en Algérie et à l’étranger.

Au-delà de l’historien, Harbi fut un intellectuel engagé dans le débat public. Il alerta sur les dangers de l’autoritarisme, de l’instrumentalisation de la mémoire et du recul des libertés. Sans céder à la radicalité verbale, il défendait une critique patiente, argumentée et profondément éthique. Jusqu’à la fin de sa vie, Mohammed Harbi s’est soucié de la transmission du savoir historique. Il plaidait pour l’ouverture des archives, la pluralité des approches et la formation d’historiens indépendants. Pour lui, la mémoire de la guerre de libération ne devait jamais devenir un dogme, mais rester un champ de recherche vivant.

Longtemps tenu à distance des institutions culturelles nationales, Harbi n’a pourtant jamais cessé de dialoguer avec l’Algérie. Ses livres ont circulé, parfois difficilement, nourrissant une réflexion souterraine, notamment chez les jeunes chercheurs et les étudiants. Son influence se mesure moins à une reconnaissance officielle qu’à la persistance de ses questions : qui écrit l’histoire ? Au nom de qui ? Et à quelles fins ?

Un héritage pour aujourd’hui

À l’heure où les débats sur la mémoire nationale ressurgissent avec acuité, l’œuvre de Mohamed Harbi apparaît d’une actualité saisissante. Elle rappelle que l’histoire ne saurait être un sanctuaire, mais un espace de questionnement permanent. Sa disparition oblige à une responsabilité collective : celle de préserver la liberté de la recherche historique et de transmettre aux générations futures une histoire affranchie de la peur et de la sacralisation.

Mohammed Harbi n’a jamais opposé la critique à l’amour du pays. Il voyait dans la rigueur intellectuelle une forme de fidélité supérieure aux idéaux de Novembre. En ce sens, son parcours demeure exemplaire. Avec sa mort, une conscience critique s’éteint. Mais tant que ses livres seront lus et débattus, Mohamed Harbi continuera d’accompagner l’Algérie dans son dialogue difficile avec son histoire.

Avec la disparition de Mohammed Harbi, une voix s’éteint, mais une œuvre demeure. Elle continuera de nourrir le débat, d’éclairer les zones d’ombre et de rappeler que l’histoire n’est jamais un simple héritage, mais une responsabilité. Rendre hommage à Mohammed Harbi, c’est reconnaître qu’aimer son pays, c’est aussi avoir le courage de l’interroger.

Bachir Djaïder (Journaliste, écrivain)

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