18 août 2022
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AccueilIdéeNedjib Sidi Moussa : une critique constructive des limites du Hirak  (1)

Nedjib Sidi Moussa : une critique constructive des limites du Hirak  (1)

Nadjib Sidi Moussa

« L’auteur de cet essai n’a pas choisi son nom qui lui a été donné à sa naissance survenue en 1982 à Valenciennes. C’est dans cette région industrielle qu’avait trouvé refuge, vingt ans plus tôt, une famille algérienne composée d’indépendantistes privés d’indépendance, de révolutionnaires frustrés de leur révolution, de patriotes éloignés de force de leur patrie, et cela en raison de leur fidélité à Messali Hadj». Nedjib Sidi Moussa, La Fabrique du musulman, 2017.

Vient de paraître récemment aux CNRS Editions un ouvrage collectif fort intéressant, codirigé par Amin Allal, Layla Baamara, Leyla Dakhli, Giulia Fabbiano et ayant pour titre « Cheminements révolutionnaires. Un an de mobilisations en Algérie (2019-2020) ». Comportant une dizaine de contributions diverses et variées et divisé en deux grandes parties, cet ouvrage propose, tel qu’il est introduit par ses codirecteurs, de « revenir sur cette longue année [celle qui a vu naître les mobilisations relatives au hirak], et de poser les jalons d’une réflexion sur l’émergence d’une crise politique et d’une dynamique révolutionnaire.

Cela présente un double intérêt théorique : échapper à la raison téléologique (tout ce qui se passe n’est interprétable qu’à l’aune de son futur anticipé comme un retour à l’ordre, une fatalité meurtrière ou encore un avenir ‘’démocratique standard’’),  et s’intéresser à temps aux éventuels oubliés de l’histoire (ces événements, ces acteurs-actrices et ces pratiques que l’histoire des vainqueurs – celle des lendemains – ne retiendra probablement pas)” (1). 

On peut considérer cet ouvrage comme un regard porté par des chercheurs en sciences sociales sur l’Algérie actuelle et sur la dynamique révolutionnaire qu’elle avait connue au cours de l’année 2019-2020, dans le but de comprendre à la fois l’espoir des acteurs du hirak et la manière avec laquelle ils ont vécu cette révolte.

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Les analyses effectuées par l’équipe de chercheurs réunis dans cet ouvrage ont pour but d’aider les lecteurs curieux et les chercheurs intéressés par l’étude des dynamiques révolutionnaires que « les révoltes populaires » changent, au regard de l’histoire, ne serait-ce que de manière minime, les acteurs qui les initient et ceux qui contre elles sont dirigées. 

Dans leur introduction à « Cheminements révolutionnaires. Un an de mobilisations en Algérie (2019-2020) », Amin Allal, Layla Baamara, Leyla Dakhli et Giulia Fabbiano saluent le caractère pacifique des protestations et le slogan « silmiyya » qui les a accompagnées, en paroles et en actes.

Dans les revendications ayant émergées au cours des premières semaines du hirak, ils voient la constitution d’un socle de la dynamique protestataire susceptible d’ouvrir l’espace des possibles de la politique : « possibilité politique de refuser une humiliation de trop en s’opposant au cinquième mandat et en s’arrogeant le droit à l’action malgré la menace du désordre (politique, économique, sociale) ; possibilité anthropologique de dépasser la suspicion/méfiance comme relation privilégié à l’autre ; possibilité historique d’inventer un nouveau récit national où le passé cesse d’empêcher l’avenir ; possibilité sociologique de penser le ‘’peuple’’ comme une volonté singulière et organique sur laquelle doit reposer le pacte national, en renversant ainsi la vision infantilisante des masses que les autorités politiques ont véhiculée”(2). 

Les études qui composent cet ouvrage se partagent 1) en étude de cas qui observent des espaces et des groupes sociaux – comme les jeunes de quartiers populaires, l’immigration clandestine (la harga), les organisations militantes ou les syndicats autonomes et 2) en contribution se situant plus directement dans le feu de l’action – le hirak dans la diaspora installée en France, les limites de cette révolte populaire ou les antagonismes qui opposent deux conceptions de l’état en Algérie, civil vs militaire : « Les études de cas qui structurent cet ouvrage observent de multiples espaces sociaux et groupes.

Certaines s’attachent à décrire ce que le hirak fait à un groupe d’enquêtés, un lieu social ou un groupe constitué. […]. D’autres contributions plongent plus directement dans la foule des mobilisés pour tenter d’y comprendre les logiques à l’œuvre, ou de décrire finement « ce que la révolte dit ». Il s’agit pour celles et ceux-là de rendre compte des aspirations, de décrire les formes du politique qu’ils-elles inventent ou réinvestissent”(3)

L’une des contributions qui a attiré mon intention dans cet ouvrage, et sans volonté de hiérarchisation aucune entre elles, est celle de Nedjib Sidi Moussa intitulée « Retour réflexif sur intervention hors cadre. Le hirak ou le ‘’futur déjà terminé’’ de la révolution anticoloniale ».

Docteur en science politique et auteur d’ « Algérie, une autre histoire de l’indépendance. Trajectoires révolutionnaires des partisans de Messali Hadj aux Presses universitaires de France (2019) ainsi que de « La Fabrique du musulman. Essai sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale » aux éditions Libertalia (2017), ce dernier a eu le mérite d’entreprendre une démarche critique et réflexive, dans l’élaboration de sa réflexion sur le hirak, dans sa contribution : « Dans une démarche réflexive et sous la forme d’une intervention critique, Nedjib Sidi Moussa livre un regard sur son expérience et ses observations du hirak”(4).

Sans vouloir émettre un jugement général et verser dans la caricature, il faut reconnaître qu’en Algérie, un grand problème avec le doute et la remise en question de soi existe bel et bien, notamment sur le plan politique et historique – surtout au niveau du récit dit « officiel » de la lutte anticoloniale.

Or si Nietzsche écrivait avec perspicacité que « ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou…Mais on doit être profond, abîme, philosophe, pour sentir de la sorte…Nous avons tous peur de la vérité” (5), j’ai trouvé dans la contribution de Nedjib Sidi Moussa le reflet des qualités de l’homme qui doute et critique les certitudes qui rendent fou.

De la nécessité de dépasser le fétiche de la lutte anticoloniale

La contribution de Nedjib Sidi Moussa propose une lecture critique de l’obstination démesurée voulant voir dans la mobilisation des symboles de la lutte de Libération nationale dans le hirak un événement inédit et nécessairement positif.

Assumant pleinement la « dimension réflexive » de sa démarche, ce dernier écrit: « Le propos s’inscrit donc à rebours des discours apologétiques sur un mouvement contestataire trop vite ‘’tombé amoureux de lui-même (Thomas Frank, 2013)’’ comme de ses interprétations conspirationnistes”(6). 

S’appuyant sur ses recherches menées depuis des années maintenant sur les trajectoires des partisans de Messali Hadj (le père du nationalisme révolutionnaire algérien qui, le 2 août 1936 au stade municipal d’Alger, posa pour la première fois la question national et de surcroît celle de l’indépendance, publiquement et clairement, lors de son intervention dans une réunion du Congrès musulman) et sur son séjour en Algérie (mars 2019, septembre et décembre de la même année), dans lequel il a parcouru plusieurs villes du pays, Nedjib Sidi Moussa a pu relativiser un certain nombre de discours « produits par le champ politico-journalistique algérois » qui, dans leur dépendance au réseaux sociaux, déforment la réalité sociale lourdement oppressante et, par conséquent, s’érigent en « puissants vecteurs de désinformation”(7). 

L’une des fonctions les plus importantes de ces miroirs déformants au service de la doxa dominante consiste, systématiquement, à ne pas nommer les choses qui fâchent. Au réel, la doxa substitue l’image d’une Algérie éthérée.

L’une des réalités qui fâchent est la régression culturelle dont avait parlée Mohammed Harbi lors d’un entretien donné au Monde et dont Nedjib Sidi Moussa cite un extrait à forte raison :   « Il y a une régression culturelle immense en Algérie, on n’imagine pas l’ampleur du désastre.

On a tué l’intelligentsia. Il n’y a pas de débat intellectuel possible. Par exemple, dans la presse, les ‘’intellectuels’’ tirent leur position de la ‘’révolution’’. Ils n’osent pas la mettre en cause d’une manière critique. A l’université, c’est pire encore. Et l’islamisme a aggravé les choses » (8)

Cette régression se traduit par la quasi-impossibilité, selon Nedjib Sidi Moussa, d’engager un débat contradictoire et constructif sur l’histoire de la lutte anticoloniale et sur la dimension sociale du hirak – et notamment les questions de la religion, de la liberté de croire ou ne pas croire et de l’égalité homme-femme.

Par son intervention, l’auteur de « La Fabrique du musulman » voulait « interroger la fragmentation de l’espace public algérien et le rôle prêté aux récits historiques dans cette dynamique contestataire, en mobilisant la littérature savante ou militante, ainsi que la presse publique et privée” (9). (À suivre…)

Faris Lounis

Renvois

1/ Amin Allal, Layla Baamara, Leyla Dakhli, Giulia Fabbiano (dir.), Cheminements révolutionnaires. Un an de mobilisations en Algérie (2019-2020), Paris, CNRS Editions, 2021, p. 13.

2/ Ibid., p. 20.

3/ Ibid., p. 25.

4/ Ibid., 25-26.

5/ Nietzsche, Ecce Homo (1906), « Pourquoi je suis si avisé », §4, trad. E. Blondel, GF-Flammarion, 1992, p. 80

6/ Amin Allal, Layla Baamara, Leyla Dakhli, Giulia Fabbiano (dir.), Cheminements révolutionnaires. Un an de mobilisations en Algérie (2019-2020), op.cit., p. 219.

7/  Ibid., p. 220.

8/ Christophe Ayad, 2019, « Mohammed Harbi : ‘’Il y a une régression culturelle immense en Algérie, on n’imagine pas l’ampleur du désastre’’ », Le Monde, cité in ibid., p. 222.

9/  Ibid.

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2 Commentaires

  1. Ayavava , amek ur teskhouzoudhed ara ya Boundyou ?

    Une critique « CONSTRUCTIVE » . Mahsev za3ma, c’est pas de la critique critique , nagh du dinigrage diguizi , en critique . Daghène n’allez pas croire que critique constructive safidir c’est de la réanimation. Non critique constructive c’est l’art d’embaumer , et d’enfumer en mimta.

    Comment moua qui suis très susceptible je ne me sentirais pas visé par cet ouvrage, surtout qu’ils se sont mis à plusieurs , et impitoyablement, pour plus montrer mon ingratitude, que de donner de véritables raisons de ne pas en avoir.

    Au moins Madani , il a reconnu qu’il tmenyek kane! Et comment yarhem babakoum ur tmenyik ara ? Et pourta Madani , il a spliké ce qu’il faut pour le chanjma mais comment bessah génétiquement ce n’est pas possible, parce que les chats ne font que des chats et les chiens des chiots, et que les cailloux ne donnent jamais jamais de poussins, et que des fois par accident biologiquement rare une vache peut accoucher d’un hérisson , mais il faut plusieurs millions d’années de mutagenèse .

    Iben moua qui fut le témoin de cette branlade populacière à qui les hagiographes ,les théoriciens , les théologiens, les allégoristes, les poètes ,les historiens , les sociologues, les psychanalystes, n’ont pas manqué, sans un être un instant captivé par les racontars qu’ils nous ont servis, je disais que maintenant que le Hirak est mort on devrait ranger les encensoirs et arrêter de lui souffler dans le rectum pour le réanimer et lui faire enfin l’oraison à la Malraux pour le sortir de l’histoire comme « Mon nom est personne » l’ a fait pour Jacques de Beauregard dans le film éponyme.

    Dès l’entame j’ai compris que ça allait chier très haut . Les mecs ils ne font pas de la téléologie, Za3ma ce n’est pas parce que c’est de loin qu’ils regardent qu’il n’ont pas vu. Normal , avec des outils analytiques qui obsolescenceraient James Webb , nos éminents analystes pouvaient-ils se permettre de manquer d’apporter ce qui manquait à ce mouvement pour lui éviter de finir comme un rat mort au fond des égouts de l’histoire.

    Nos pontes nous avertissent dès l’entame que c’est pas tant d’une révolution qu’ils nous causent mais de son cadavre , et pas forcément du pourquoi du comment que ça a foiré, mais de ceux qui l’ont raté. Sous prétexte que s’ils n’en parlent pas maintenant que les obsèques du Hirak ne sont pas achevées et qu’on hésite encore à l’enterrer définitivement, nos mémoires de poissons rouges vont vite oublier les losers qui l’ont animés.

    Ils nous disent qu’il eut fallu que le pouvoir poussât son arrogance jusqu’à l’humiliation pour déclencher une réaction inflammatoire , pour qu’ils se secouassent – j’allais écrire se-coâssent- mais je ne vais pas le faire – effet Covid . Mahsev ce n’est pas parce qu’ils ont foiré leur coup que ce n’est pas des héros .

    Iwi ! Cette branlade a foiré , non pas parce que ce n’est pas une révolution mais l’exaltation d’un rêve , une aspiration, une dou3a, a3lakhatar nous on vous a spliké qu’une révolution c’est une mécanique et non l’exaltation d’un rêve comme il a dit Guerroua et tous les éminents contributeurs qui ont voulu inscrire ce mouvma dans la postériorité, bessif : Ih postériorité  wech ?

    Ce mouvement a foiré, parce qu’on ne l’a pas laissé faire. Ce n’est pas une raison de ne pas faire de tous les branleurs qui l’ont animé des héros, et de niker les rêves à ceux qui ont beaucoup plus d’imagination que Sidna Onan, radhia Allahou 3enhou.

  2. Hend, tu as oublié les anthropologues, les paléontologues, les éthologues aussi, surtout émules de Jane Goodall, tous comme les spéléologues moins kamikazes que Haroun Tazieff, mais qui réveillent les cadavres embaumés d’une caverne oubliée par la hagiographie platonicienne, mais revivifiée et louangée par la Hadjiographie quintadiurne, une métaphysique ouverte au resserrement des rangs afouadjène afouadjène. Hélas, les Dieux de l’Olympe n’en ont cure, ils ne sont pas facilement dégommables, surtout bardés de ces cuirasses galonnées en égides prêtes à défier les forces d’Agamemnon, les Valkyries, les Amazones, s’il le faut. Footaise… tant que la baballe one, two, three… on continuera à patienter … en attendant Godot, ou mieux encore la renaissance d’un St-Qeddur providentiel, une sorte de métempsycose aussi inespérée qu’inattendue.

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