3 octobre 2022
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Passeport vert, cauchemars aux frontières (I) : « Algeria due, Alemania uno ! »

Mémoires d’un émigré

Passeport vert, cauchemars aux frontières (I) : « Algeria due, Alemania uno ! »

Avant de vous relater la suite des combats épuisants pour décrocher le graal d’une titularisation dans l’enseignement supérieur, il est instructif de revenir sur certains épisodes où il a fallu surmonter d’autres obstacles annexes à la profession d’enseignant chercheur, durant les années 1990 en France, et un peu avant, en Algérie.

Quand nous nous rendons à une conférence internationale, on ne traverse pas les frontières facilement, car il faut avoir toutes sortes de documents conformes aux lois du pays d’accueil, essentiellement le visa d’entrée et une preuve du motif de son voyage. Quand il n’y a pas d’excès de zèle aux frontières, cela suffit, et tout se passe bien. Cependant, avec le passeport vert, vous n’êtes jamais à l’abri d’une fantaisie.

Dans les années 1990, en guise de carte de séjour temporaire, une fiche était collée à l’une des pages du passeport par la préfecture. La durée mentionnée étant conforme à la durée du CDD. Pas une journée de plus, pas une de moins ! 

Je vous propose donc une série d’anecdotes qui montrent que traverser les frontières avec un passeport vert n’est pas toujours aisé. Voyager avec ce document vous réserve bien des surprises, mauvaises pour la plupart, mais bonnes, en de rares occasions !

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Avant de vous entraîner dans cet univers de frontières à la française, entreprenons notre périple avec une anecdote côtés algérien et italien :

Alger-Trieste, 1986

Aux mois de mai et juin 1986 s’organisait à l’ICTP (International Center for Theoretical Physics) de Trieste (un organisme fondé par le prix Nobel de Physique Pakistanais, Abdus Salam, pour recevoir et encourager les chercheurs des pays sous-développés venant de quatre coins du monde), un Workshop de deux mois sur la dynamique non linéaire. Workshop auquel j’avais postulé des mois auparavant.

Ma candidature acceptée, le premier obstacle franchi, celui d’une autorisation d’absence délivrée par un vice-recteur peu avenant, et qui se donnait un malin plaisir à bloquer tout projet d’échappée à l’étranger, ayant conclu, dans sa petite tête d’administrateur zélé, que c’étaient des séjours touristiques plus que de science ; se posait le problème du visa. 

Or, il se trouve qu’à cette époque, l’Algérie officielle avait quelques démêlés politiques avec l’Italie. Nos gouvernants interdisaient clairement à ses ressortissants tout voyage vers nos voisins méditerranéens, qu’il fusse professionnel ou touristique. 

Passeport en main, me voilà débarquant à la rue Charras (c’était là que se trouvaient le service consulaire et le centre culturel) par un matin d’avril, là où quelques années plus tôt, en tant que collégien assoiffé de savoir, j’avais pris quelques cours d’italien qui s’avéraient fort utiles par la suite. Avant même de franchir la porte de l’immeuble consulaire, un policier habillé en civil surgit de je sais d’où pour m’empêcher d’y rentrer. Après lui avoir expliqué l’objet de ma visite, il me remballe dare-dare, menaçant de confisquer mon passeport si j’insistais. Je retourne donc bredouille chez moi. 

Le hasard, encore lui, fait qu’une voisine tunisienne, de mère italienne, était attachée consulaire auprès de l’ambassade d’Italie. Je débarque donc chez elle, le jour même, en soirée et lui fait part de ma petite mésaventure aux portes du consulat, non sans avoir glouglouté une bière que m’avait offert son mari. De but en blanc, elle me demande mon passeport et la lettre d’invitation qu’elle parcoure rapidement avant de m’annoncer : tu auras ton visa Kacem ! 

Parole tenue ! Le lendemain ou le surlendemain, Joséphine me rappelle pour reprendre une bière, le passeport avec le visa en mains.

Tiré d’affaires pour autant côté algérien ? Pas tout à fait !

Le jour J de mon voyage Alger-Trieste (un 1er mai, si mes souvenirs sont bons) tendant mes documents à l’agent des frontières, celui-ci me regarde interloqué et demande :

– Win rayeh ? (Où vas-tu),

– À Trieste, en Italie, répondis-je,

-« Awah memnou3 ! » (Ah non ! c’est interdit)

Il sort de sa cabine avec mon passeport et reviens sans, pour me signifier :

– Mets-toi de côté !

Ça y est, m’étais-je dit, le rêve Italien s’effondre avant même de commencer ! Le visa ne suffit pas !

Combien de temps avais-je attendu ? Quelques minutes, à peine. Mais des minutes aux allures d’éternité, convaincu que c’était fini, et que j’allais rentrer chez moi, encore une fois ! D’autant que le policier n’arrêtait pas de jeter un œil narquois dans ma direction, en hochant la tête, l’air de dire : tu ne sais pas dans quel pétrin tu te mets petit bonhomme !

Enfin, un responsable hiérarchique rapplique, mon passeport entre les mains. Pour une fois, c’était quelqu’un de courtois.

– Vous allez en Italie pourquoi faire ? demande-t-il.

-Pour un Workshop (J’avais préféré employer ce mot pour l’épater, au lieu de stage) à Trieste, répondis-je, la main farfouillant dans mon cartable pour lui montrer la lettre d’invitation.

– Et vous avez de quoi subvenir à vos besoins pendant deux mois ?

– Je suis pris en charge à 100% par les organisateurs !

Il referme mon passeport et le rend au préposé :

– « Dirlou » tampon, c’est bon !

Bon voyage Monsieur Madani ! et bon séjour et représentez bien l’Algérie en Italie ! poursuit-il.

Ah, quand ils ont envie d’être aimables, il y réussissent bien les bougres !

Embarquement pour l’Italie. Voyage joyeux pour tous les Italiens. J’étais le seul algérien à bord ! Pendant tout le voyage, l’alcool aidant, les Transalpins s’esclaffent à haute voix, alors que je me turlupine et me questionne, me disant : si côté algérien j’ai eu tant de problèmes, qu’en sera-t-il côté italien ? J’en étais convaincu, j’allais connaître les flammes de l’enfer.

Le vol Rome-Trieste étant un vol intérieur, les formalités douanières s’effectuent à Rome. La peur au ventre, je me dirige vers le service frontalier, je tends mon passeport, une boule de stress à la gorge. Et là se produit un miracle, un événement qui m’a rendu la fierté d’être Algérien :

– Ah Algérino, oh benvenuto ! Algeria due, Alemania uno ! Ahahaha bravissimo ! se tortille le contrôleur avec délectation.

Et hop ! un tampon d’admission illico presto, sans la moindre question ! Ça y est, je suis en territoire italien ! Je sautais de joie. Le vol Rome-Trieste n’était plus qu’une simple formalité. Comme quoi, la victoire de l’Algérie contre l’Allemagne en 1982 était restée gravée dans toutes les mémoires, et m’a facilité une grande étape de mon parcours académique ! D’autant que ce stage de deux mois s’avérera fondamental pour la suite de ma carrière en France.

Que dire d’autre de ce périple, sinon que dans le bus qui me ramenait de l’aéroport de Trieste à l’ICTP, une dame d’un certain âge me pose une question que je ne comprenais pas. Faisant appel aux souvenirs de mes cours d’italien, je lui réponds « Non capiche italiano » et là, la dame se met en colère débitant un vocabulaire à grande vitesse que j’avais du mal à comprendre. Et, comme elle voyait que je ne réagissais pas, elle me lance « Ah, Tu non capiche Italiano ! ». Eh oui, j’avais confondu « je ne comprends pas » avec « tu ne comprends pas » Italien ! Dire à une Italienne qu’elle ne comprenait pas l’Italien, il y avait de quoi la rendre folle !

À l’ICTP, je fus pris en charge rapidement, avec une chambre partagée avec un Pakistanais. Les repas gratuits et un petit pécule d’argent de poche chaque fin de semaine, que demander de plus ? Evidemment, étant Pakistanais, Abdus Salam ne pouvait qu’avantager ses compatriotes, mais pas seulement. Parmi les participants au Workshop, il y avait aussi des Hindous et de nombreux Sud-Américains, ainsi que d’autres stagiaires venus d’autres pays, mais là encore j’étais le seul Algérien.

Le rythme de travail était intense, avec des conférences qui durent toute la journée, du lundi au vendredi. Les samedis étaient réservés pour de petites soirées pour que les stagiaires fassent plus ample connaissance. Lors de ces soirées, certains sud-américains, virtuoses de la guitares, nous gratifiaient souvent de petites improvisations assez bien réussies, le clou de ces soirées était souvent atteint quand ils entament Guantanamera, ce symbole de la musique cubaine, car toute l’assistance en connaissait les paroles, quasiment par cœur. C’est donc par des interprétations en chœur que se terminaient souvent ces soirées. Le refrain « Guantanamera, Guajira Guantanamera… » inondait la salle de réception quasiment chaque samedi soir.

Lors d’une de ces soirées bien arrosées, à la fin d’une interprétation, je m’étais permis une bonne boutade :

-“Thank you so much ! You South-Americans are really great !”. Et de poursuivre : 

-“You people are almost as great as North…Africans !”.

Ce qui ne manqua pas de déclencher un fou rire collectif généreux ! Tout le monde s’attendait à ce que je dise North-Americans.

Une autre anecdote démontre si besoin la tolérance de ce grand Monsieur que fut de son vivant Abdus Salam. Membre de la communauté Ahmadite, il voyait sa foi musulmane comme faisant partie intégrante de son travail. Il était si pieux qu’il faisait précéder les notes qu’on nous distribuait (celles qui sont rédigées par ses soins) de la formule « In the name of the holy god », un « Bismi-Allah Errahman Errahim » pas du tout agressif.

Notre dernier week-end à Trieste tombait en plein Ramadhan. En guise d’adieux, notre directeur organise un pot en notre honneur, un samedi après-midi où il faisait une chaleur torride. Quelle ne fut notre surprise, mon copain de chambre et moi, d’apercevoir parmi toutes sortes de boissons, un bac à glace rempli de canettes de bière !

Mon colocataire et moi, ne nous sommes pas fait prier pour décapsuler les nôtres. Mais voilà qu’au moment de crocheter nos deuxièmes, nous apercevons Abdus Sallam se diriger vers nous pour nous saluer. Il savait qui était qui, puisqu’il avait déjà reçu chaque participant dans son bureau, à notre arrivée. Paniqués à l’idée de nous voir, nous les musulmans, consommer de l’alcool en plein mois sacré, instantanément, et sans nous concerter, nous eûmes le même geste, celui de dissimuler nos bouteilles derrière le dos. Mais, Abdus Salam n’avait rien raté de la scène… Il continua son avancée vers nous, sourire léger aux lèvres. En nous tendant la main, il nous dit, nous laissant sans voix : -« I Wish I could have a toast with you, but I am stuck with the Ramadhan ! » (J’aurais bien aimé trinquer avec vous mais je suis coincé avec ce sacré Ramadhan) accompagnant sa phrase d’un sourire franc ! Sur ce, il nous salue et nous souhaite un bon retour chez nous, avant d’aller saluer d’autres stagiaires. 

Que dire d’autre de ce grand monsieur, sinon qu’il avait très vite compris que la Science n’avait pas sa place dans des pays où l’Islam des ténèbres dominait le pouvoir et la société ! D’ailleurs, lors de sa courte visite, suivie d’une conférence, à Alger, au début des années 1980, il déclara qu’à un moment ou un autre, le musulman éclairé devait choisir entre quitter son pays pour rester dans la science ou rester dans son pays et quitter la science ! Un dilemme qui fut l’objet de nombreux débats parmi nous, jeunes boursiers, qui venions de débarquer bardés de petits diplômes (petits, au regard de la grille d’équivalences élaborée par la circuiterie de la famille FLiN-tox), qui de France, qui des USA, pour la majorité, avec dans la tête le rêve utopique de participer à la construction du pays ! Il y a ceux qui ne se sont pas fait prier pour appliquer, à la lettre, la formule de Abdus Salam et, dare-dare, quitter le pays, dès le service militaire effectué ! Il y en a d’autres qui ont temporisé quelques années ! Et, cas rares et uniques, des Abdelmoumen Ould-Kaddour, ces envoutés du pouvoir et de l’argent, restés pour offrir leurs services à la famille FLiN-tox, en contrepartie de belles parts du gâteau Algérie !

Pour rappel, Abdus Salam est né au Penjab. Il est issu d’une famille Ahmadite. Il a été couronné du prix Nobel de physique en 1979, et mort en 1996. Il fut victime au Pakistan, son pays, d’une intense politique de persécution religieuse et d’insulte, juste parce qu’il appartenait à la minorité Ahmadiyya. Par un amendement constitutionnel de 1974, la minorité Ahmadiyya avait été déclarée « non musulmane » par le gouvernement pakistanais, faisant instantanément de tous les membres de cette communauté des kouffars (infidèles). Alors que comme signalé plus haut, lui se sentait si musulman qu’il faisait précéder chacun de ses manuscrits de la profession de foi « In the name of the holy god ».

Ces deux mois de stage furent si fructueux que pour étancher ma soif de Science, j’avais fait expédier, par la poste, plus de 50 kgs de documents et de livres en tous genres. Documents et livres que voulait me confisquer le directeur de notre institut à l’USTHB, car disait-il, « tu n’auras pas le temps de tout étudier » (tous pareils pour saper les bonnes volontés) ! -Evidemment que non, mais je ferai le tri et ferai don du reste à la bibliothèque et aux collègues intéressés ! répondis-je pour le convaincre de me laisser gérer tout ça !

Nous étions donc au mois de juillet quand j’ai entamé sans discontinuer mon nouveau projet scientifique. Projet qui allait s’avérer éprouvant mais salutaire pour la suite de ma carrière en France. (À suivre).

Auteur
Kacem Madani

 




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