1 décembre 2022
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Pourquoi la France préfère Bouteflika même s’il est « branché » (II et fin)

DECRYPTAGE

Pourquoi la France préfère Bouteflika même s’il est « branché » (II et fin)

Pour la France, Bouteflika est l’homme du compromis

Il ne s’agit pas d’un jugement de la jeunesse macronienne en état d’euphorie mais de la France profonde imprégnée des réalités de la relation historique France /Algérie, telle que détaillée par Frantz Fanon dans son livre « Les damnés de la terre ». 

La France pense que c’est le seul qui est capable de tenir tête à l’armée et mettre au pas les anciens combattants qui confisquent le pouvoir au nom de la légitimité révolutionnaire. Bernard Kouchner a créé un incident diplomatique. A la question des journalistes lors la visite de Sarkozy en Algérie « Que va-t-on trouver en Algérie ? », il répondra  : « La génération de l’indépendance est encore au pouvoir, après ce sera peut-être plus simple ». Aujourd’hui, ils sont nombreux les socialistes impressionnés par sa décision de mettre cinq généraux majors en prison d’un seul coup. Si l’on croit certaines indiscrétions et l’enquête qui lui a été dédiée par le magazine « Jeune Afrique » (01) le 4 août 2015, deux ans après son AVC, Abdelaziz Bouteflika est le seul politicien dans toute l’Afrique et le monde arabe à avoir entretenu des liens durables et étroits avec une ancienne puissance coloniale.

Il ne cache pas son admiration pour de Gaulle et à chaque occasion, il cite Pierre-Mendès France. Il lui arrive de se comparer à Napoléon et dit souvent avoir 3 cm de plus que l’empereur Ceux qui l’ont fréquenté disent, si l’on se réfère à cette enquête, qu’il est imbattable sur l’histoire de France et les classiques de la  littérature française. Il savoure la langue en roulant ses « R ». Il ne rate pas l’occasion de raconter ses souvenirs et de dresser les portraits des chefs d’Etat et ministres qu’il a croisés durant sa langue carrière.

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Un ambassadeur a raconté au journaliste de ce magazine qu’il dit souvent que « les Algériens sont plus proches de la France que du Maroc » pour mettre à l’aise les nombreux diplomates français qu’il reçoit dans le palais d’El Mouradia, il les rassure : « Je suis français » faisant allusion certainement au statut des Algériens durant la période coloniale. Jusqu’à laisser dire à cet ambassadeur « qu’il cultive une sorte de fascination pour ce pays ».

Ceci ne paraît pas étonnant si l’on considère sa longue carrière dans la diplomatie qu’il a conduite de 1963 à 1979. Il a travaillé avec tous les présidents de la 5éme république : Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry-Giscard d’Estaing, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et maintenant Emmanuel Macron. Les plus grands d’entre eux n’ont eu aucune appréciation négative contre lui. De Gaulle l’estime, Pompidou le jugeait habile et Valéry Giscard d’Estaing le trouvait entreprenant et adroit.

Pour  ceux qui sont venus après, ils disent s’instruire en l’écoutant si l’on croit la déclaration de François Hollande. De la présidence de Ben Bella, en passant par Boumediene jusqu’à la désignation de Chadli Bendjedid, il s’est occupé de la diplomatie algérienne en commençant par la mise en œuvre des accords d’Evian, les accords commerciaux, contentieux financiers, libre circulation des biens et des personnes, pétrole et gaz, ou encore affaire du Sahara occidental, Bouteflika devient un habitué de l’Élysée, de Matignon ou du Quai d’Orsay.

Mais cette bonne appréciation des dirigeants français lui attire des foudres de l’autre côté de la rive. Les artisans de la nationalisation des hydrocarbures par exemple le traitent « d’agent de la France » pour ne citer que Belaid Abdeslam, ministre de l’Énergie et de l’Industrie entre 1965 et 1977, tenu pour être l’un des architectes de la nationalisation des hydrocarbures en février 1971 (02). On lit dans ce papier signé par l’envoyé spécial Farid Alilat que  Sid Ahmed Ghozali, directeur général de Sonatrach de 1966 à 1979, n’est pas plus tendre. « Bouteflika a agi contre la nationalisation des hydrocarbures et contre celles qui l’ont précédée, celles des mines et des biens vacants », lui confie-t-il un jour.

Belaid Abdeslam raconte même que, à l’été 1978, après avoir été reçu deux fois de suite par le président français, Bouteflika a été vertement apostrophé par Boumediene : « Enfin, es-tu le ministre des Affaires étrangères de Giscard ou le mien ? ».

Après 1979, sa « traversée du désert » tout à fait privé commence à Paris où le rejoint son frère Saïd pour préparer une thèse de doctorat. Son retour à la politique en 1999 a commencé par de la grêle lorsque  le gouvernement socialiste de Lionel Jospin déclare que la France est « préoccupée » par les circonstances dans lesquelles le scrutin s’est déroulé. Il est vrai que, la veille du vote, six candidats s’étaient retirés, laissant ainsi Bouteflika seul en lice. 

Vexé, le nouveau président algérien ne mâche pas ses mots devant les journalistes : « Je voudrais dire au Quai d’Orsay de se préoccuper un peu moins des affaires de l’Algérie. Cette forme de tutelle, cette forme de protectorat, cette forme de souveraineté limitée sont absolument inacceptables.

Depuis à part quelques orages d’été comme le vote par l’assemblée française du bienfait de la colonisation ou encore l’affaire Hassani, ce diplomate arrêté par la justice française en dépit de son immunité diplomatique, c’est le grand amour et la lune de miel d’un côté comme de l’autre. Il est le seul président algérien à faire confiance totale au système de santé français. Boumediene a préféré la Russie, Chadli Bendjedid, la Belgique, Zeroual, l’Algérie. Ce dernier, certaines sources lui colle un check up en Espagne mais cela reste invraisemblable de part le patriotisme de l’intéressé.

Conclusion donc, cette histoire de l’approche Macron de vouloir dépassionner la relation France/Algérie en regardant l’avenir « et oublier le passé sans l’enterrer » n’est que pure utopie et dénote une exaltation de jeunesse qui s’éloigne du pragmatisme et de la réalité.

Même si avec les autres pays, la mondialisation demeure seulement économique, celle des anciennes colonies restera encore sociale pour plusieurs générations .Peut-être qu’Abdelaziz Bouteflika, de part son parcours politique et le nombre important de dirigeants avec qui il a eu affaire, est le seul à avoir compris cette situation et donc s’impose même diminué de ses capacités.

R. R.

Renvoi

– (01) Lire les détails dans ce dossier : https://www.jeuneafrique.com/mag/252791/politique/algerie-bouteflika-et-la-france/ 

– (2) Ibidem

Auteur
Rabah Reghis

 




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