10 décembre 2022
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Quelle politique de l’eau en Algérie ? (II)

DECRYPTAGE

Quelle politique de l’eau en Algérie ? (II)

3.2.  La qualification, l’innovation technologique et la R&D

Les métiers de l’eau exige aujourd’hui des compétences bien précises et de plus en plus qualifiées. Il est impératif que l’ensemble des personnels administratifs et techniques soit bien formé tant au niveau de la formation initiale que professionnelle par une formation continue.

Avec l’avènement en 2011 d’une École Supérieure du Management des Ressources en Eau (ESMRE) les besoins en formation professionnelle des cadres du secteur de l’eau pourront trouver en partie des réponses. Cependant, l’indigence actuelle des structures publiques, offices, centres de recherche et instituts spécialisés de l’eau me fait encore douter. A mon sens l’encouragement de l’état à la création de PME privées innovantes dans le secteur des technologies de l’eau serait une autre piste prometteuse.      

En matière d’innovation technologique  visant à améliorer l’efficacité dans le domaine de l’irrigation, le renforcement des systèmes économiseurs d’eau tels le goutte-à-goutte, l’aspersion ainsi que les nouvelles techniques d’irrigation partielle des racines ne sont que faiblement utilisés. Aujourd’hui encore les systèmes traditionnels largement utilisés gaspillent d’énormes volumes d’eau.

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Est-il utile de rappeler qu’aujourd’hui le secteur des ressources en eau est intimement lié au secteur des Télécommunications, de l’Informatique et du Numérique (TIN).

Je constate tristement que depuis 2000, les ministres se suivent mais aucun n’a solidement arrimé au programme colossal d’investissement, les TIN (comme le monitoring des réservoirs, le contrôle à distance des barrages et des crues des oueds, les vidéos surveillances, les compteurs à distance, des mesureurs numérisées des paramètres physico-chimiques des eaux, réseaux de bases de données, l’utilisation généralisée de la télédétection satellitaire, etc.). Notons au passage que ces techniques sont totalement à la portée des techniciens algériens.

LIRE AUSSI : Quelle politique de l’eau en Algérie ? (I)

En matière de dessalement d’eau de mer,  la technologie des membranes à échange d’ions ou de l’osmose inverse était d’actualité au début des années 1970 et la technologie aujourd’hui est largement à notre portée.  L’Algérie qui a opté pour ces procédés de production d’eau potable non conventionnelle doit accompagner ce choix par une une stratégie de R&D.  En fait, la conception, l’engineering ainsi que la fabrication des osmoseurs et d’autres composants doivent impérativement être « made in Algeria » ou achetées à des sociétés étrangères contrôlées par des acteurs financiers algériens.   

En fait, il existe 1000 façons d’y parvenir mais demeurer dépendant des importations et des fournisseurs étrangers de biens et services pour ces centrales reste à mon sens inconcevable et inacceptable pour notre nation. Il s’agit d’un enjeu stratégique assurant l’accès à l’eau potable à plus de la moitié de la population algérienne.

3.3. Management, partenariat public-privé, Privatisation et/ou gestion déléguée

Généralement la responsabilité des services d’eau et d’assainissement étant locale ou confiée à des organismes publics, mixtes ou privés (8), l’Etat garde essentiellement un rôle de régulateur.

Il fixe les règles générales de gestion des services au niveau national : lois, décrets, arrêtés, … Il fixe les normes environnementales et de santé publique, il contrôle la qualité de l’eau potable distribuée,   il exerce la police de l’eau (autorisation de prélèvement et de rejet, contrôles), il encadre les relations entre les collectivités et les entreprises privées (partenariat public-privé), il veille au respect de la transparence et équité vis-à-vis des usagers, il garantit la solidarité entre usagers et l’accès à l’eau pour tous. Il contrôle les comptes des services publics d’eau potable et d’assainissement, qu’ils soient gérés en direct ou en délégation de service public (régie, gestion directe, gestion mixte ou gestion déléguée).

Dans le contexte actuel, pour une nouvelle gouvernance de l’eau, on pourrait doter, au niveau régional, les agences de bassins hydrographiques d’autonomie et de responsabilités financières et techniques :

  • Assurer la gestion des services, le fonctionnement et la maintenance des équipements

  • Moderniser les installations existantes, prévoir tout aménagement et équipements nouveaux

  • Etablir des réseaux de mesures, de données et d’analyses.  

  • Fixer des objectifs avec obligation de résultats  

  • Améliorer la qualité chimique des eaux

  • Stopper la dégradation de la qualité des eaux souterraines par réduction de rejets  

  • Identifier les usagers, en distinguant les ménages, l’industrie, le tourisme et l’agriculture.

  • Mettre en place d’une tarification de l’eau qui soit intelligente et incitative

3.4. Recours circonstancié aux ressources en eau non conventionnelles

La réalisation d’unités de dessalement d’eau de mer par osmose inverse nécessite des investissements importants (coût moyen de 300-400 millions de dollars). A titre d’exemple, la station d’El-Mactaa, d’Oran, d’une capacité de 500.000 m3 /Jour couvrira   à long terme des besoins en eau potable de 5 millions d’algériens.

En plus du coût élevé, les contraintes les plus importantes du dessalement d’eau de mer sont d’une part la consommation énergétique au mètre cube d’eau et d’autre part les effets néfastes sur l’environnement par   des rejets dans la mer de saumure résultant de l’osmose et autres produits chimiques.  L’alternative d’utiliser les énergies renouvelables pour le fonctionnement des stations de dessalement d’eau de mer s’impose désormais en urgence.  

3.5. Base tarifaire adaptée aux usagers

Il est vrai qu’une hausse du prix de l’eau potable contribue à donner un signal de rareté de la ressource et à permettre un meilleur recouvrement des coûts. Un tel processus est d’ores et déjà engagé par la SEEAL et les résultats attendus sont probants.   

En revanche, dans le cas de l’irrigation, l’eau ne fait l’objet d’aucune tarification si ce n’est la redevance prélèvement, à laquelle tous les irrigants sont soumis, mais les niveaux de taxation très faibles n’incitent pas à l’économie d’eau.

Le paiement s’effectue le plus souvent en fonction du débit ou du nombre de prises. La tarification forfaitaire ne peut avoir une influence que sur la décision d’avoir recours à l’irrigation ou pas, mais pas sur la dose d’eau apportée à l’hectare.

Cependant, le prix de l’eau n’est pas toujours une incitation suffisante pour réduire la consommation    d’eau, notamment si la part des coûts de l’eau est faible dans l’histogramme global des coûts de production. Les économies en eau viendront davantage par des apports techniques de systèmes d’irrigation adaptés aux cultures et la taille des exploitations en plus d’un soutien de l’Etat.

6.6.-  Des actions drastiques pour l’économie de l’eau potable

Il est vrai que des actions institutionnelles ont été engagées par le ministère des Ressources en eau visant à sensibiliser l’ensemble de la population, au niveau des quartiers, des centres d’éducation, des associations, des mosquées mais aussi au niveau des opérateurs économiques et des agriculteurs à l’économie de l’eau. Cette communication et sensibilisation visant à faire connaître aux algériens les étapes du cycle de l’eau potable qui coule dans les robinets en vue de sa préservation.

Ajouté à cela, il s’avère nécessaire d’agir autrement quand le respect des règles est enfreint. C’est là où la police des eaux, compétence de l’Etat, doit intervenir énergiquement pour faire respecter les règles et les lois et verbaliser les infractions.

Les missions régaliennes qui sont notamment, la réglementation, planification et l’optimisation des ressources hydriques, les grands aménagement et la maîtrise de l’eau, la prévision des crues et  la lutte contre les inondations, la prévention des risques majeures, la protection de l’eau, sa surveillance et son contrôle, devront rester au cœur des missions du Ministère des ressources en eau.   

4.- Les motifs d’inquiétude

L’été 2018 a provoqué à l’échelle européenne, la pire sécheresse et une crise de l’eau sans pareille. Les producteurs laitiers n’ont plus de fourrage pour leurs bêtes et bon nombre d’agriculteurs du Royaume Unis, d’Allemagne, de Pologne, de Hongrie, de Roumanie, d’Italie, d’Irlande, des pays scandinaves ont dû se résoudre à puiser sur leurs réserves d’hiver ou à l’abattage de leurs animaux. Jamais les récoltes de fourrage n’ont été aussi mauvaises en Europe. Les consommateurs européens vont sentir prochainement l’ampleur des effets de la sécheresse par une flambée des prix dans leurs supermarchés.

Pour l’Algérie, j’anticipe trois fléaux qui nous guettent dans la prochaine décennie :

  1. Une inflation sans pareille des produits alimentaires (importés en majorité)

  2. Une amplification des périodes de sécheresses qui entraînera une demande croissante de ressources en eau notamment pour l’irrigation.

  3. Une augmentation sensible de la consommation per capita et par jour, poussée par une forte croissance démographique.

Suite à la politique de mobilisation d’eau tournée vers l’augmentation de l’offre (construction de barrages et retenues, augmentation des pompages)  la priorité devra être désormais accordée à la régulation de la demande en eau. Il s’agit de mieux utiliser les ressources en eau existantes, de réduire les fuites et le gaspillage, de rationaliser l’irrigation et l’utilisation de l’eau potable et d’éviter ainsi le recours systématiquement aux ressources non conventionnelles qui apportent un cortège de problèmes environnementaux et énergétiques.  

Lorsque je visite les administrations centrales, les centres de recherche et de développement du secteur, je suis consterné par les faibles moyens mis à la disposition des cadres techniques et administratifs sur tous les plans (locaux souvent délabrés, mobilier de bureau vétuste, les moyens de déplacement inexistants, documentation indisponible, outils informatiques et de communication vieillissants,  faiblesse de la formation continue, etc.). Comment peut-on leur demander de travailler avec efficience dans de pareilles conditions ?

Aujourd’hui la thématique de l’eau utilise les sciences (la physique, la chimie, la physico-chimie, la mécanique, l’informatique, l’électronique, la biologie, la biochimie, la géologie) tout comme les techniques avancées (satellitaires, télécommunications, contrôle à distance, systèmes électroniques, softwares,  systèmes de simulation, génie logiciel) et s’appuie sur des données et connaissances (météorologiques, géologiques, topographiques, géographiques, etc.).

Gardant cela en tête, il est urgent de doter les techniciens de l’eau des meilleurs outils et moyens de mesure, de contrôle, d’intervention, d’observation terrestre et spatiale, de communication, de logiciels de simulation et de monitoring.

Voici mes motifs d’inquiétude : Nous ne sommes pas au rendez-vous ! Nous avons englouti plusieurs milliards d’euros dans les infrastructures hydrauliques, réalisés en majorité par des entreprises  étrangères, mais nos gouvernants ont oublié d’investir dans les capacités humaines et techniques d’accompagnement. Ce type d’erreur endémique aux pays en voie de développement, qui ne se développeront d’ailleurs jamais, se reproduit systématiquement dans tous les secteurs d’activités.  

L’enjeu est de taille, car il conditionne notre souveraineté et l’avenir des futures générations.   

Aujourd’hui que savons-nous faire correctement ? Que maîtrisons-nous ? Que mesurons-nous avec fiabilité ? Contrôlons-nous suffisamment nos oueds, nos étendues d’eau, nos nappes ?  Comment estimons nous nos ressources hydriques ? Que valent nos prévisions ? Une infinité de questions qui resteront peut être longtemps sans réponses.

Je me permets encore une fois de reposer ici les mêmes questions : Qui sont les arbitres (élus, administrations, ministères, syndicats, société civile, médias, etc.) ont-ils les données et les compétences ? Connaissent-ils les enjeux ? Qui défend nos intérêts communs ? Où nous conduisent-ils ? Le savent-ils ?

L’Algérie dispose de plusieurs centres de recherche, d’entreprises privées et publiques de services et de travaux du secteur, une diaspora aux quatre coins de la terre et qui ont certainement aussi des solutions ad hoc à proposer, si réellement les pouvoirs publics étaient en quête de solutions pour l’édification d’une gestion intégrée nationale de l’eau pour un développement durable.  

5. En conclusion

Les gouvernements successifs de l’Algérie indépendante ont échoué à bâtir une politique intégrée de l’eau ouverte au développement durable : environnemental, économique et social. Aucun modèle utilisé dans d’autres pays ne pourra être transposé en Algérie.   

La menace est là, le stress hydrique est bien présent ici et ailleurs, en sommes-nous assez conscients pour engager dans l’immédiat des actions salvatrices ?

Nous devons désormais compter sur notre propre expertise et élaborer un  plan de gestion de la rareté des ressources hydriques permettant de mieux planifier et d’optimiser l’utilisation de l’eau à long terme autour des axes principaux décrits précédemment:

  • Accorder la priorité à l’eau potable dans les grandes villes, y compris par la création de ressources de substitution en dernier recours (dessalement d’eau de mer)

  • Renforcer la cohérence de la politique de l’eau avec la politique agricole.

  • Partager équitablement l’eau entre les différents usages avec une rationalisation et une meilleure économie concernant évidemment l’agriculture.

  • Généralisation de l’utilisation des eaux usées retraitées (nettoyage, incendies, industries, arrosage)

  • Rehausser le niveau de qualification et des moyens de l’encadrement technique du secteur

  • Améliorer sensiblement et en urgence la gestion et la qualité des services dans la distribution  

  • Introduire massivement les technologies modernes dans la gestion, la connaissance, le contrôle, le monitoring, l’évaluation et les prévisions des ressources hydriques

  • Recourir systématique à la récupération des eaux de ruissellement  

Notre survie dépendra de nos prochaines actions. C’est autour de ce vaste débat que je souhaiterai aujourd’hui interpeller les entrepreneurs, experts, politiques, universitaires et tous les acteurs de la société civile, afin qu’ensemble nous puissions y apporter les solutions concrètes, appropriées et planifiées dans le temps.

L. G.

(*) Lies Goumiri est docteur d’Etat ès-sciences de l’Institut National Polytechnique de Grenoble (France) et diplômé de Sciences Po Paris. Il a occupé d’importants postes dans l’administration centrale, CEO dans plusieurs entreprises publiques et privées. Il a été associé à plusieurs missions de l’ONUDI et enfin consultant pour divers organismes et sociétés étrangères asiatiques et européennes.

Notes
 

(1) http://fseg2.univ-tlemcen.dz/rev%2010%20en%20pdf/ROUISSAT%20Bouchrit.pdf

(2 )https://www.pseau.org/outils/ouvrages/ipemed_etat_des_lieux_du_secteur_de_l_eau_en_algerie_2013.pdf

(3) https://nicolabarbisan.files.wordpress.com/2014/02/rapport-mc3a9thodes-dirrigations.pdf

(4) https://lematindalgerie.comquelle-place-et-quel-avenir-pour-notre-engineering

(5) Les spécialistes estiment le taux de pertes en eau à plus de 40 % par an en moyenne qui ont diverses origines (déficience des réseaux, lâchers directs, surconsommation, vols, l’absence de compteurs gaspillage, indice des prix de l’eau),

(6) le ministère des ressources en eau (MRE) est l’autorité chargée de la mise en œuvre de la politique nationale de l’eau avec les directions des ressources en eau des wilayas (DREW) et sous sa tutelle :

• l’Agence nationale des ressources hydrauliques (ANRH) est chargée d’étudier et d’évaluer les ressources en eaux et en sols irrigables • l’Agence nationale des barrages et transferts (ANBT) chargée de la gestion des barrages et transferts  

• l’Algérienne des eaux (ADE) chargée de l’alimentation en eau potable et industrielle  

• l’Office national de l’assainissement (ONA) pour la gestion et le développement des infrastructures d’assainissement urbain  

• l’Office national de l’irrigation et du drainage (ONID) chargé de la gestion des périmètres d’irrigation    

• le Conseil national consultatif des ressources en eau pour la coordination institutionnelle sur la politique de l’eau.

• l’Autorité de régulation des services publics de l’eau pour évaluer les services d’eau et d’assainissement fournis aux usagers, à contrôler leurs coûts et les tarifs

• les Agences de bassins hydrographiques (ABH) et les Comités de bassin10 pour la gestion au niveau des régions hydrographiques.

• l’Agence nationale de gestion intégrée des ressources en eau (AGIRE), les ABH deviennent des démembrements

(7) La consommation en eau est estimée autour d’un million de m3 pour produire un milliard de m3 de gaz

(8) Il existe plusieurs exemples, la collectivité peut exploiter elle-même les ouvrages de production d’eau potable et déléguer seulement la distribution. Autre exemple, l’action commerciale vis-à-vis des usagers (facturation, recouvrement) est de plus en plus souvent confiée à un opérateur spécialisé distinct. En concession, c’est l’opérateur qui construit les ouvrages et les exploite à ses frais en se remboursant intégralement sur le prix de l’eau. La collectivité ne perçoit rien. Le candidat concessionnaire doit évaluer les investissements qu’il s’engage à réaliser.

Ce système de gestion déléguée a largement fait ses preuves depuis plusieurs siècles qu’il existe en France. Les grandes entreprises du secteur de l’eau (Veolia, Suez Lyonnaise des Eaux, Saur) ainsi que les petites et moyennes entreprises (PME) ont développé des savoir-faire importants et réalisé des recherches qui placent l’industrie française de l’eau au tout premier rang mondial. En 2017, en France, la distribution de l’eau potable est quasi assurée en gestion déléguée.

La sécurité sanitaire des eaux distribuées à la population repose sur des dispositifs de vigilance qui permettent de s’assurer du respect des exigences de qualité de l’eau et du bon fonctionnement des installations de production et de distribution de l’eau.

Auteur
Lliès Goumiri (*)

 




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