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27 février 2024
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Récit-feuilleton. Exils (12)

Le lycée. Un univers magique pour eux, alors gamins mis trop tôt au contact d’innombrables difficultés. Leurs parents étaient broyés par les soucis d’un quotidien constamment reconduit à leur détriment.

Démunis par hérédité, ils ont vécu à l’ombre de l’indigence. De père en fils. Le calvaire les consommait de l’aube au crépuscule ; même fourbus par l’âge, ils se sont échinés pour leur apporter le pain de tous les jours. Emerveillés par leur apprentissage, autant qu’ils étaient vétilleux sur les efforts à exiger sans cesse de leurs enfants pour parvenir au pinacle du savoir et profiter du firmament de la culture. Tels étaient leurs vœux.

Il leur arriva cependant d’avoir des décalages quant à l’approche des choses de la vie, avant celles de l’école. Ainsi, il se souvient d’un jour ô combien mémorable ; il eut d’abord droit à une gifle paternelle magistrale. Dieu pardonne à son père, ses oreilles en sifflèrent longtemps. Et pour cause, il fut classé second dans sa classe sur une quarantaine d’élèves.

Dans son infinie incompréhension des choses scolaires, son père décida qu’il aurait dû avoir une place se rapprochant de la quarantième par référence à une conception mettant en exergue la quantité. Autant qu’à faire, quarantième plutôt que deuxième !

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Quelle ne fut sa surprise lorsque Tayeb, le vendeur d’habits et de chaussures où il était alors sapé, lui fit comprendre qu’il avait pratiquement la meilleure place et, à ce titre, il devait être habillé en or (sic) !  Inutile de dire son regard soudain fier et brillant devant son enfant. Désormais, il eut droit à tous les égards ; pour son père, lui servir de la brioche, un must. Merci Ammi Tayeb. Fiston fut son deuxième prénom. Il le pavanait au café Chellali devant ses camarades de chantier ; avec ravissement, chacun d’eux lui remettait quelques pièces de monnaie en guise de barouk…

Hélas, les années lycée furent également des plus douloureuses. Durant les deux premières années, des notes et des classements dont sans doute son défunt père l’aurait gratifié de quelques magistrales gifles. De celles fondatrices d’une personnalité soumise à rude épreuve. Il a en mémoire les tentatives d’assimiler tant et tant de leçons. Géographie en français et histoire en arabe.

Mais aussi, règles de grammaire d’arabe et de français, bientôt suivies de celles d’italien et d’anglais pour lui et ses camarades de classe. Et des récitations en toutes langues à apprendre par cœur. Leurs mémoires étaient sans cesse sollicitées. Assiégées par les mathématiques dont naguère les Arabes et Musulmans furent des plus férus. Finies les simples additions et soustractions, les divisions et multiplications. Place à de nouvelles méthodes. Arithmétique et géométrie allaient désormais être les nouvelles compagnes de leurs neurones.

Avec une rare insolence, ils déambulaient la nuit, dans la ville qui s’apprêtait à dormir, pour spéculer inlassablement sur les idées. Il leur arrivait de s’enfermer dans le silence. D’évoquer leur vie future avec les filles qui vivaient dans la hantise d’être vues par un quelconque voisin. Plus rarement vu l’encerclement de frustration, elles vivaient la hantise d’une grossesse pour les plus téméraires.

L’avortement clandestin ? Quelle humiliation. C’était -c’est- signer son arrêt de mort. Quelle transgression ! Pour les garçons, ils avaient la vulgarité facile et les  blagues joviales. Les chansons paillardes aussi. Certains avaient même le verbe assassin envers certaines filles qui osaient se mesurer aux traditions. Des phrases acérées pour les jeter en pâture à l’invective. D’autres se permettaient même de boire quelques canettes chez Saïd, ce fieffé coquin.

Filou ingénieux ayant eu maille à partir avec la justice, il transforma sa camionnette en bar ambulant. Consommation du liquide mousseux à la sortie de la ville. Assis sur de grosses pierres transformées en chaises pour l’occasion… Quelle époque !

Récit-feuilleton. Exils (11)

Ces années là n’ont pas été une sinécure. Leurs tribulations – celles de sa mère plus particulièrement, en souffrance durant toute son existence- sont à classer au top des misères humaines; son frère Abdelaziz qu’on appelait aussi Nassir qui, après avoir vécu le calvaire ayant été paralysé dès sa naissance à sa mort, allait sortir de cette vie sans bonheur. Il le revoit encore assis à son coin habituel, sans pouvoir exprimer son ressentiment à l’endroit de cette p… de vie car privé autant de sa parole que de ses jambes. Seule consolation, son sourire.

Quelle déchéance que de vivre sans pouvoir clamer ses joies et peines à tue-tête à la face de ce monde, finalement terriblement hostile. A quoi bon naître à l’indépendance si l’on est fauché dès la naissance de la sienne !

Il se rappellera toujours le jour où ils lui rendirent visite, avec son père, à l’hôpital de Constantine. Il devait alors être à l’école primaire. A sa vue, il fut ébloui en le revoyant car il avait pris de l’embonpoint ; il avait bonne mine et son sourire était éclatant. Quand il les vit, il les reconnut aussitôt et il faillit littéralement s’envoler de joie, n’eût été sa paralysie. Son père décida qu’il y avait une chance pour lui de pouvoir guérir et de recouvrer l’usage de ses jambes, à défaut de la parole.

Hélas, en vain. Son merveilleux sourire ne lui permit ni l’un ni l’autre. Ni même de sauver sa vie. Il a encore en mémoire le jour de son départ pour l’éternité. Il se mordait le bout des doigts pour ne pas obéir à son envie de sangloter. Assis à son coin habituel, il  pleurait en silence s’efforçant de ne pas crier de douleur.

« De toutes les manières, sa mort était prévisible vu que son état empirait de jour en jour », lui murmurait alors Djelloul, l’un de ses amis d’alors.

Voilà que s’ajoutait pour eux un autre malheur.

Le seul ami lui demeurant fidèle le consolait comme de coutume de sa mielleuse voix. Il observait son torse se soulevant au rythme de l’émotion qui l’étreignait. Refoulant les larmes qui l’assaillaient, il promenait son regard çà et là, dans la chambre exiguë qui semblait avoir revêtu la tristesse qui les accablait. De l’autre côté de la chambre, les talebs psalmodiaient le Coran sur un air tantôt lent tantôt rapide. Celui qui reposait dans une paix ineffable a été durant une existence de seize années cloîtré. Une vie dénuée de toute plénitude.

Paralysé dès sa venue au monde, il n’a pas eu la joie de savourer sa part au soleil. Il n’a pour ainsi dire jamais vu un pan de ciel, ni une goutte de pluie. A cela, se conjuguait la paralysie des cordes vocales. Quel exil ! A la fin de sa vie, il était d’une maigreur squelettique, la mine livide, les yeux mornes, les membres toujours croisés. Abdel Aziz a connu une position unique seize années durant. Sa personne subissait le joug despotique et disgracieux dont l’avait doté la nature. Sa situation était une prosternation de seize ans à la paralysie qui l’affectait.

Il est né en troisième position, après Omar et leur sœur; ayant vu le jour à une époque où les canons gueulaient leur envie d’indépendance, il s’est trouvé fauché de la sienne. Cette carence l’a poursuivi jusqu’à ce que trépas s’ensuive. Placide, Abdel Aziz a enduré la sentence de la nature. Sa vie s’est écoulée telle une lente agonie.

A ses premières années d’existence, sa raison refusait le monde adulte et ses abominations. Comme une bête soumise à son mal incurable, il assistait au malheur de ses parents qui, malgré eux, avaient fait le sien…

Il se rappelle les malades et les infirmières de l’hôpital de Constantine. C’était le début euphorique de l’Indépendance annonciatrice d’espoir. La huitième merveille du monde leur  était promise par d’avides candidats au pouvoir absolu. Un jour, son père avait cru trouver le moyen de guérir ce fils si désiré. Cet espoir s’éteignit très vite. Dès lors, la vie d’Abdel Aziz a été un bagne où des germes exécrables ont fermenté et failli donner naissance à la haine.

La haine de ce monde que reflétaient des yeux attristés. Il vivait dans une insomnie permanente. Pourtant, il dut s’accoutumer à sa condition. A seize ans, il avait l’air, son état rachitique le voulait, d’un être humain difforme. Sanctionné par la nature, il se savait déchu, l’instinct aidant. Bercé par l’idée de se hisser au rang d’être humain libre, les contraintes pleuvaient cependant sur lui comme un orage. Sans moyens de défense, il subissait les sévices multiples dont l’accablait sa situation.

Il avait une faible perception des choses et du monde environnant. La parole vissée au fond de la gorge, il ne pouvait clamer son indignation accumulée au fil des années. Sa paralysie l’empêchait d’être debout. Position inamovible oblige. Les années passaient. La douleur devenait plus grande. Telle une épave, il se débattait silencieusement. En un combat douteux.

Quelle prouesse que de lutter dans l’ombre ! Abdel Aziz était sobre. Subissant le régime draconien qui était imposé à ses parents et à sa personne, il acceptait cet état de chose tacitement. Le langage ? Un luxe pour lui. Son état empirait de plus en plus. De jour en jour. Sa mort était prévisible de toutes les manières. L’échéance de sa vie étant arrivée, ses yeux s’éteignirent comme des tisons en mal d’incandescence.

S’efforçant de ne pas crier de douleur, Omar pleurait en silence. Assis à son coin habituel, pour ne pas obéir à son envie de sangloter, il se mordait le bout des doigts… Son enterrement fut aussi le sien. Ce fut le jour le plus triste de sa vie… (A suivre)

Ammar Koroghli-Ayadi, auteur-avocat 
Email : akoroghli@yahoo.fr

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