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4 mars 2024
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Récit-feuilleton. Exils (31)

Octobre. Déjà octobre. Le mois d’octobre approchait. Il ne se sentait plus le courage d’oublier les gamins qui, par leur chahut, ont permis au pays de sortir des ornières de la férule de la gérontocratie. Fussent-ils manipulés. Une récréation qui dura quelques jours. Du pouvoir par d’illégitimes héros qui, chemin faisant, continuent de propulser leurs enfants au faîte des institutions aménagées selon leur bon vouloir.  

En ce mois d’octobre, il traînait avec lui ses années de douleur. Frustrations et refoulements, entrelacs complexe. Enchevêtrement annonciateur d’orages impromptus. Sa vie devint une chronique faisant fi de la linéarité. Que de chagrins amoncelés ! Gâchis considérable de ses ressources. Réduit à un état d’aliénation par la quotidienneté où l’amertume le disputait à la révolte. Faut-il continuer longtemps à assumer sa condition de sujet, sans rechigner ?

En ce monde où règne encore au grand jour la barbarie, sanguinaires sont les princes qui nous gouvernent. Princes en quête de légitimité. Il a beau regretter sa venue en ce monde où pourris et corrupteurs font bon ménage. Rien n’y fait, il y est. La force de l’oubli peut-elle ménager la conscience déjà meurtrie ? L’indignation n’est plus de mise. Idées manichéennes réduisant à néant tout effort de création. Louable est la résistance à l’oppression organisée par tous bourreaux. Toutes plumes pourront-elles un jour servir de glaives pour les saigner à mort ? L’infini est grand. Comme le cynisme de nos princes. Donnée variable, sa géométrie cosmique se mesure.

Récit-feuilleton. Exils (30)

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Lancinante douleur donc que la sienne. Compression de la pensée qui nage dans le liquide d’Abou Nouas. Géniale idée que celle-là. Hommage suprême au poète. Identité bafouée. Histoire emportant tout sur son passage. Point d’écluses, ni de digues. Maître incontesté de la rime. Poésie revêche au credo social. Arme au service de la tribu menacée de déperdition ?

Au commencement était le verbe. Depuis, la tribu devint moderne. Elle fut élevée au rang de nation. Continuation pourtant de l’éloge des princes et des seigneurs. A défaut, la sentence est terrible : le silence ou l’exil. Marche forcée vers les ténèbres avec pour seule lumière le poème. Bougie aux vertus incommensurables. Mais aussi mèche prête à l’explosion.

Octobre en plein jour. Adolescents aux aguets. Décimés à la fleur de l’âge de leurs printemps pour avoir eu la mémoire fertile. Plus fertile que celles de leurs aînés. Châtiés pour leur témérité. Procès expéditifs. Erreur millénaire d’un despotisme qu’on dit oriental. Pour avoir voulu fêter Novembre avant le mois correspondant. Pour avoir voulu rappeler l’exigence de l’indépendance… « Sept ans, ça suffit »… . Un seul héros, le peuple »…  Tahia el Jazaïr »… Que de connivences depuis. Manœuvres dilatoires tissées dans l’ombre. Incrédulité des badauds. Les balles pleuvaient sous le soleil. Crépitements sourds aux revendications.

Omar mourut ce jour là. Depuis, il meurt chaque jour un peu plus. Cupidité des blindés enragés. Son sang ruisselle goutte à goutte. Patrie aux vertus insondables, n’as-tu pas été assez irriguée ? Mémoires courtes. Princes du moment, avez-vous oublié le 8 mai 45 et le 1er novembre 54 ? Avez-vous à ce point muselé votre mémoire ? Quel mépris pour ses frères d’hier, tombés au champ d’honneur ! Conscience inconsciente jusqu’à annihiler toute lucidité. Folie meurtrière. En ce temps-là aussi, les balles pleuvaient. Sous le soleil. Ironie du sort ? L’Histoire se répète t-elle avec d’autres acteurs ? Le bourreau n’est plus le même. Il porte toujours pourtant l’uniforme. Le fusil a changé d’épaule… Baptême de feu. Chaque génération a le sien. Conflit inextricable. Nos intérêts livrés aux appétits de nos Gargantua locaux.

Indescriptible effroi. Cris. Larmes. Débandade. Corps jonchant le sol. Sang de chouhada de Novembre se mêlant à Octobre. Ruisseaux de sacrifice. République introuvable. Spectacle indescriptible. Renouvelé. Une autre bataille d’Alger. Morte la bête, mort le venin ?… La foule scandait des mots d’ordre pour l’indépendance. Ce jour-là, les rues étaient investies par le peuple. Manifestation pacifique. Banderoles livrées au vent. Ecriture un peu gauche. Revendications fermes. Les bras enlacés pour former une ceinture solide. Pas cadencés. Folie meurtrière. L’artère principale de Sétif était noire de monde. Hommes démunis d’illusions, mais armés de leurs convictions. Yeux emplis d’une curiosité sans fin aux fenêtres. Corps devenus cadavres. Martyrs.

Décompression urgente. La mystification à outrance ne joue plus. Le compte à rebours commence. La saison de l’attentisme est (dé) passée. Tempête soufflant sur toutes les idées reçues sans discernement. Images singulières d’une révolte juvénile. Les tribunes officielles sont balayées. Signe du caractère indicible des jeunes. « Tahia el Jazaïr ». 1962. C’était hier. C’est encore aujourd’hui. Plus de place aux textes ésotériques, ni aux dédales bureaucratiques. Labyrinthes aux lianes inextricables. Freins au foisonnement d’énergie. L’heure est aux comptes arrêtés jusqu’ici par la répression aveugle. Oppression inouïe d’un peuple ayant rompu son lien ombilical d’avec la métropole. Répression compréhensible au sein de la patrie de plus d’un million de martyrs. Pourquoi ?…

Place des chouhada. Une foule menaçante. Cris stridents. Dents aiguisés à l’endroit d’une bourgeoisie parvenue… au sommet de l’indécence. Manipulation sanguinaire d’une jeunesse vouée au dépérissement ? Génération sacrifiée, nous disait-on. Soit, mais laquelle ? Celle des 19 mars l’est-elle ?… Austérité alibi. Main de l’étranger. Impérialisme. « Sept ans, ça suffit ». Le colonialisme hors de chez nous. Ils étaient par vagues entières à l’âge de la scolarisation, parqués dans des camions. Déversés dans la rue pour grossir les rangs des manifestants. Joie indicible pour nous. Enfin la fraternité retrouvée… « Tahia el Jazaïr. Tahia el Jazaïr »… L’été de l’indépendance. Chaleur de l’enfance. Soleil de tous les espoirs. Fin de tous les interdits. Socialisme annonciateur de la huitième merveille du monde. Nous suffoquions dans l’habit étroit d’hier…

L’espoir est toujours là. Aube sans cesse renouvelée. La casbah, témoin privilégié d’événements hors pair. De Baba Arroudj à la bataille d’Alger. Et pourtant demeurée à l’état d’une misère galopante foudroyant ses habitants. Ce jour là, ils étaient nombreux. La rue, leur royaume. Le vote des pieds. Voix d’acier. Verbe trempé dans le phénol.

Descendus de leur F2 à dix personnes comme naguère les Chaouias des montagnes de l’Aurès. Leurs parents montèrent à l’assaut d’une capitale en proie à l’euphorie de la liberté. Fièvre miraculeuse qui guérit tous les maux. Mots vains, noyés dans le vin. Abou Nouas reconduit par les siècles au seuil de l’ivresse. De Sidi Brahim,  des rasades interminables. Les verres s’entrechoquaient au coin de l’amertume nommée désillusion.

Cette aube-là vire au rouge sang. Rue de la Lyre, musique des rafales. Rue de la liberté, le bâillon de la répression s’abat sur la ville. Assiduité de l’oppression. La matraque ne fait pas école buissonnière. Elle est toujours et plus que jamais au rendez-vous. Caves de villas aménagées à l’effet de torturer.

Novembre marqua la naissance de l’ire de l’occupant. Novembre sans cesse renouvelé… Mais que pèsent les mots devant les tragédies de pans entiers de la société vouée à l’illettrisme ? Que faire contre le temps qui passe ? Impuissance indescriptible. Destruction explicite de l’instant. Abou Nouas sans cesse renouvelé. Exil reconduit. Analphabétisme incessant. Mutisme éloquent de vérités, procédant par touches d’un vécu voué aux gémonies ? Larmes qui coulent de l’inconscient apprivoisé…

Des princes d’alors, il garde l’idée de caste. De camarilla. D’autocrates. Dans leur esprit, les mariages ne sont qu’un moyen pour consolider une ascension sociale et la politique un accélérateur décisif en vue d’accéder à un haut revenu, le réseau étant un facteur essentiel à ne pas négliger. Leur devise : être au bon endroit et au bon moment, prêts à servir le maître de circonstance…

Mappemonde amie, toi qui sais tout de la géographie, comment bâtir une patrie sans cesse défigurée ? Plume amie, toi qui as soif d’Histoire, du colonialisme au colonelialisme, n’y aurait-il pas un autre chemin vers la liberté et la paix ?  La liberté d’expression sans doute. Même pavée des rappels de mémoire les plus cruels.

Lui revint en filigrane un autre épisode douloureux… Un dur apprentissage du métier de la démocratie, qui plus est loin de la terre natale… A Paris. (A suivre)

Ammar Koroghli-Ayadi, auteur-avocat 
Email : akoroghli@yahoo.fr

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