29 mai 2024
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Rencontre avec l’écrivain Kamel Bencheikh

Un si grand braisier, de Kamel Bencheikh, paru au mois de mars dernier aux éditions Frantz Fanon, est un roman tellurique qui décortique par le menu, sur un air sarcastique à la manière des écrivains latino-américains, la strangulation opérée par les bureaucrates du parti unique, à travers la révolution agraire, sur les fellahs algériens dans les années 1970.

La description de la descente aux enfers est amenée, lentement mais sûrement, par le truchement de ces paysans qui sont élus dans une commission forestière sur le seul élément de la soumission au pouvoir représenté par le colonel Boumediene.

Printemps de lutte et d’amitié est un recueil de poèmes qui vient de paraitre aux éditions Kaïros. Ce dernier ouvrage, qui parcourt des territoires sinistrés, nous met devant l’évidence que Kamel Bencheikh est d’abord et avant tout un poète exalté. Les textes de ce recueil, à l’affût de brusques changements dans l’intimité brûlante des images et de l’écriture, explorent les périphéries de l’insoumission.

Nous suivons les éclats de voix de ce mutin lumineux depuis ses déclamations universalistes comme des petits cailloux éparpillés sur notre chemin pour fatalement retrouver les traces littéraires de cet écrivain révolté. Nous reviendrons dans une prochaine chronique sur ce dernier recueil. Pour l’heure, place à la rencontre avec un homme qui, livre après livre, nous offre une effigie d’un éclaireur inspirant.

Le Matin d’Algérie : Kamel Bencheikh, vous êtes écrivain, poète, romancier, nouvelliste, vous avez aussi signé des chroniques dans quantité de revues et de journaux. Comment et à quel lieu, à travers ces différents discours, l’écriture s’adresse-t-elle à vous ?

Kamel Bencheikh : Dans mes textes, quelle que soit la forme que l’écriture peut prendre, c’est de la difficulté de l’existence, vécue par moi ou par d’autres, qu’il s’agit. J’écris toujours à partir d’images réelles qui me rattachent à une expérience dont j’essaie de tirer au clair l’envoûtement qu’elles exercent. À partir de là, le texte se déroule comme un fil. Mes textes tentent de comprendre la nature de ces expériences et l’universalité des problèmes posés aux êtres humains dans leur globalité.

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Le Matin d’Algérie : « Dans la cataracte hallucinée des hivers et des étés / Je pouvais devenir l’un des taiseux et l’un des soumis / Éclaircir ma mise à genoux comme beaucoup d’autres / Me rouiller dans une prison de boue et d’inavouable indignité / Hérétique depuis les plaies, je m’abîme tête en avant / Sur ma poitrine enivrée d’un soupir terminal / Dans mes rêves, je connais les abysses de mon combat solitaire / Je n’existe plus que pour la mémoire lapidée qui m’assaille. » Ce sont vos propres mots. Quelle valeur revêt pour vous la narration à la première personne ?

K.B.: Le « je est un autre » appartient évidemment à Rimbaud. Pour moi, le « je » est le seul instrument que j’ai à ma disposition pour sortir de moi et, ainsi, explorer le monde dans lequel je navigue. Il est aussi le point d’articulation avec mon intériorité qui me sert de caisse de résonnance. C’est déjà significatif qu’il faille justifier ce que l’on écrit et comment on le fait. Ce qui importe pour moi, ce n’est pas l’aspect d’une démarche, c’est sa justesse.

Le Matin d’Algérie : Dans Un si grand brasier, vous êtes charnellement attaché au passé de votre pays et à sa substance physique mais il s’agit d’un pays qui glisse vers la faillite à cause des multiples échecs. Est-ce ainsi que vous apparait le présent ?

K.B.: Je parle des revers répétés d’une politique que nous avons connue. Dans les années 1970, l’avenir semblait pourtant plein de promesses. En à peine quelques décennies, tout ce qui s’est pratiqué en Algérie s’est transformé négativement. Soixante ans après l’indépendance du pays, il n’y a plus que des perspectives inquiétantes. Ce qui est terrible dans le contexte actuel, c’est que les gens vivent dans une logique de décombres. On a atteint un tel point de saturation et on continue à vanter les effets d’une politique qui nous mène droit dans le mur. C’est extrêmement compliqué de vivre dans cette absence de pérennité.

Le Matin d’Algérie : La qualité de votre dernier roman se résume aussi dans les descriptions d’un monde paysan qui semble provenir d’une vie que vous avez-vous-même vécue en tant qu’observateur. Il y a une densité des phrases qui trahit l’intimité avec le sujet traité. Je trouve que c’est l’expression d’un poète qui s’est transformé en même temps en prosateur et en sachant. Vous reconnaissez-vous dans cet usage organique des images qui rendent le réel ?

K.B. : C’est évident. En même temps, pour dégager cette substance, il faut creuser des fondations qui prennent appui sur ce que j’ai toujours eu la prétention d’être : un poète du concret. Cela permet à l’écriture de circuler et de jouer son rôle de vrai témoin. Il y a un travail d’agencement sociologique derrière l’apparente facilité des phrases qui se suivent. La dimension poétique de l’écriture réside dans cette volonté de retrouver le brasier intérieur des mots et des images et qui réponde en même temps à l’incendie du regard qui les anime. Pour moi, c’est apporter son propre témoignage sur les événements que d’autres ont vécus ou auraient pu vivre.

Entretien réalisé par Hafida Zitouni
Un si grand brasier, 224 pages, mars 2024, Éditions Frantz Fanon.
Printemps de lutte et d’amitié, 108 pages, mai 2024, Éditions Kaïros

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