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4 mars 2024
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Rencontre avec l’écrivain et chanteur Farid Abache

Farid Abache

Farid Abache fait partie de ces intellectuels qui fascinent par leur parcours et leur façon d’être, artiste, poète au grand talent, discret mais qui n’arrête pas d’écrire, de composer. Ses chansons touchent le cœur et l’esprit, en l’écoutant nous sommes envahis d’émotions et nous sommes par moment comme transportés hors du temps comme une envolée spirituelle.

L’écrivain poète journaliste Youcef Zirem en parle avec justesse : « Romancier, essayiste, poète, chanteur, traducteur, mon ami Farid Abache a fait des études de philosophie à l’université d’Alger. Homme discret et sincère, il a apporté un précieux vent créateur à la culture universelle, à travers plusieurs langues. Le jour où la société écoutera des voix comme celles de Farid Abache, il y aura un peu plus de lumièresdans les cœurs et dans les esprits ».

Le Matin d’Algérie : « Le jour où la société écoutera des voix comme celles de Farid Abache, il y aura un peu plus de lumière dans les cœurs et dans les esprits » dit Youcef Zirem de vous, qu’en pensez-vous ?

Farid Abache : Je suis très honoré par ces mots précieux de notre ami Youcef Zirem, une personne d’une grande générosité humaine. Il me prête là un statut qui va trop grand à ma petite personne. Mais restons dans cette ambiance d’optimistes et de rêveurs, nous les poètes, musiciens, troubadours, idéalistes de tous bords aspirons à un monde de beauté et de bonté où l’humanité puisse vivre paisiblement… Cependant, la réalité ne cesse d’étaler ses carnages, sa barbarie, la prédominance du plus fort, la coalition des plus puissants au mépris des valeurs et l’insolente suprématie de l’injustice, encore pire de la Justice injuste. Face à cette macabre réalité, nous, les idéalistes, n’avons rien d’autre que nos poèmes, nos musiques et nos tripes à brandir…

Le Matin d’Algérie : Vous êtes universitaire, philosophe, poète, traducteur, auteur compositeur interprète, qui est Farid Abache ?

Farid Abache : Dès mon enfance, grâce à mon grand frère Arezki, prof de littérature, j’ai baigné dans la poésie, particulièrement celle de Khalil Djoubran. Très tôt, le verbe s’est insinué en moi. Une grande partie de mon enfance et de ma jeunesse, je l’ai passée à voyager dans les livres. J’aimais aller au bord de la rivière la Soummam, au lieudit Ichikar, où je m’isolais, que dis-je, je me multipliais, je me peuplais en déclamant les poèmes de Lamartine qui fut l’un de ceux qui m’ont le plus marqué. « Ô temps suspends ton vol, et vous heures propices suspendez votre cours ! »

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À l’école où j’étais parmi les meilleurs élèves, ma finesse littéraire était mon point fort. Dès la première année du lycée, je me suis engouffré dans des œuvres trop profondes pour moi dont certaines le sont encore. « L’Être et le Néant » de Jean-Paul Sartre, un ouvrage qui m’a obnubilé, froissé, fracassé, interné, externé, infiltré, exfiltré… Et on n’en sort pas indemne…

En lisant les autres œuvres littéraires de Sartre, j’ai mieux saisi sa pensée existentialiste… Le roman « La Nausée » nous fait vivre de manière quasiment tangible la contingence de Roquentin qui, au moment où il s’apprête à réaliser une étude sur le parcours d’un émigré, se sent subitement happé par l’ennui, tenaillé par la vacuité d’être et terrassé par l’insoutenable poids d’exister.

Écoutons-le tenter d’exprimer son insignifiance existentielle : « Je n’écris plus le livre. C’est fini, je ne peux plus écrire. Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? Rien. Exister… »

Cette prise de conscience est nourrie d’un sentiment ontologique de Nausée… Je cite l’exemple de Sartre chez qui le roman et le théâtre, textes littéraires, expriment de manière profonde des idées philosophiques qui ne sont plus l’apanage exclusif d’ouvrages complexes souvent inaccessibles à tant de lecteurs… Bien avant Sartre, d’autres comme Montaigne dans Les Essais n’a fait que se décrire, exprimer ses moindres doutes, peindre ses plus menus reflexes, et c’est dans cette littérature que se dévoile l’une des meilleures philosophies à mes yeux, celle qui vit en symbiose avec la Vie et qui met la Mort à distance. Ne dit-il pas : « Je veux qu’on agisse, et qu’on allonge les offices de la vie tant qu’on peut ; et que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait ».

Bien que je me sois éloigné de votre question, mon dessein est de dire à quel point la réflexion est au centre de mes passions. Texte, roman, poème sur un support musical, ce ne sont que des outils que je tente de domestiquer afin de leur faire dire mes doutes, mes questionnements, mes émotions, mon amour, mon angoisse existentielle, mes utopies souvent pourchassées par une effarante réalité.

Je souhaiterais rajouter ceci : concernant la musique, vers l’âge de quatorze ans, mon père m’a acheté une guitare, ce qui se faisait très rarement à l’époque. Et il me demandait souvent de lui jouer Slimane Azem qu’il adorait, dont il partageait l’année de naissance et tant de souffrances et de frustrations… Voilà comment est née en moi la passion de la chanson… Mes toutes premières comme « Amzur-im » (Voir Youtube) ont été composées pendant ma première année de fac en 1987, à l’âge de dix-neuf ans…

Le Matin d’Algérie : Votre livre « Naître à la mort » est un livre percutant qui interpelle et interroge le lecteur sur la vie et son sens, est-ce un essai philosophique ?

Farid Abache : Je le classerai volontiers comme essai mais je l’ai voulu empreint de littérarité où émotions et réflexions font bon ménage. Disons de prime abord qu’il s’agit d’un ouvrage que beaucoup trouveraient pessimiste et défaitiste, et j’en conviens. Le titre « Naître à la Mort » l’annonce de manière tranchée. On ne naît pas à la Vie mais à la Mort. J’ai essayé de comparer la Vie au stade final des malades condamnés à mourir. Nous sommes tous condamnés à mourir. Et nous sommes tous dans une sorte d’hôpital dédié à la fin de vie.

Je considère la vie comme une maladie sexuellement transmissible. Chaque fois que l’on enfante, on produit « un être à mourir » et on donne de la matière à l’insatiable Mort dévoreuse des « Vivants » … Je développe dans cet essai les symptômes de cette maladie qu’est « Vivre », entre autres, la douleur, l’ennui, la vieillesse… Et dans la seconde partie intitulée « Soins palliatifs », je fais un tour d’horizon de tout ce qui permet à l’humain d’adoucir un tant soit peu son malheureux terrestre séjour, comme la religion, l’Art, l’alcool et autres drogues, le divertissement, l’amour, le sexe, somme toute, tout ce qui ressemblerait à la morphine que l’on administre aux malades en phase finale afin de supporter cette transition vers le Néant…

Le Matin d’Algérie : En vous lisant, on vous sent, écorché, qu’en pensez-vous ?

Farid Abache : Quoi de plus normal que d’être écorché face aux horreurs que la réalité humaine nous lance à la figure ? On ne peut rester de marbre devant tant d’atrocité. Être humain, c’est tenter de ressentir ce que subissent les autres. Ainsi est-on meurtri, terrassé, écorché, profondément remué et ébranlé. C’est alors que l’écriture vient servir d’exutoire, de dérivatif, de catharsis ; des flots de sentiments douloureux s’étalent sur le papier et ceci nous permet de tenir le coup et de pouvoir continuer à vivre. Avec le temps qui passe et le progrès de la science sous son aspect macabre, l’Humanité se laisse davantage gouverner par la puissance, la cupidité, le mercantilisme.

En inventant des armes de plus en plus dévastatrices et en se murant dans des dogmes et des croyances exclusivistes et chauvines, les humains courent à leur perte, et les quelques êtres lumineux qui en appellent à la raison sont ensevelis sous le brouhaha de la déraison ambiante.

Le Matin d’Algérie : La philosophie englobe le savoir et la sagesse, peut-elle aider à réparer le monde d’aujourd’hui plus que jamais éprouvé ?

Farid Abache : La philosophie existe depuis très longtemps, malheureusement elle n’a jamais pu gérer les affaires de la cité. Même chez les Grecs où la philosophie a vu le jour et où les philosophes jouissaient d’un statut particulier, il a suffi que Socrate ose enseigner sa pensée avec la liberté qui était la sienne pour que les dépositaires du Pouvoir le condamnent à mourir. Depuis, les philosophes cogitent, doutent, conceptualisent, esquissent leurs utopies, mais le Pouvoir a toujours été entre les mains de ceux qui n’en ont cure.

Il n’en demeure pas moins que les philosophes continuent leur petit bonhomme de chemin, tentent de partager leur sagesse, de semer le doute sur les idées toutes faites des endoctrinés… Il y en a encore de nos jours qui le font si bien… Je citerai volontiers André Comte-Sponville qui assure avec humilité et grande lucidité son rôle de penseur et qui exprime avec infiniment de finesse et de perspicacité ses « sagesses » de philosophe…

Malheureusement, très peu de personnes le lisent et l’écoutent, et c’est notre grand malheur d’humains focalisés sur l’insignifiant et indifférents à l’essentiel…

Le Matin d’Algérie : Comment passe-t-on de la philosophie au chant ?

Farid Abache : Il me semble que le chant et la philosophie sont nés très tôt et de manière simultanée chez moi. Enfant, lorsque ma mère partait pour toute la journée dans les champs lointains, je me sentais triste et me mettais à chanter « A lmut taɣeddart » d’Ait Meslayène. Les voisines, sensibles à ma douleur, venaient me consoler et me dire que ma mère allait revenir le soir. Corollairement à cette chanson qui traite de la mort, le questionnement philosophique a vu le jour en moi. Très tôt, je me posais la Question : «Où va-t-on après la Mort ? » Cette interrogation n’est-elle pas la problématique philosophique la plus récurrente, la plus poignante et à laquelle quasiment tous les philosophes de l’Histoire ont eu à faire face…

Le Matin d’Algérie : Parlez-nous de vos créations musicales ?

Farid Abache : Comme je l’avais souligné au début, j’ai commencé à faire des chansons pendant mes années de fac. Mais en dehors de mes amis proches, personne ne les a écoutées. Bien plus tard, en 2019, j’ai décidé de les rendre publiques… Et depuis, comme si une digue s’était brisée, je me suis senti et me sens encore irrigué de part en part de flots de chansons. Parfois jusqu’au plus profond de mon sommeil, je compose des textes… Honnêtement, je ne sais plus ce qui m’arrive. Depuis un certain temps, tout me vient en kabyle et rarement en français… Je laisse alors libre cours à mes élans et j’enregistre au fur et à mesure puis je les poste sur YouTube pour ceux qui voudraient bien les écouter.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur les musiciens qui vous accompagnent

Farid Abache : Le premier sans qui peut-être je n’aurais jamais enregistré mon premier album en 2019, c’est Rabah Ticilia, professeur de musique. Il m’a beaucoup incité à faire connaître mes chansons. Je dois citer aussi Bazou Yousfi, excellent musicien qui me fait part généreusement de ses conseils. Mes dernières chansons doivent beaucoup à un brillant guitariste dont la finesse n’a d’équivalent que sa modestie, il s’agit de Malik Kerrouche qui, par sa guitare, confère à mes mélodies l’expressivité que je recherchais. Je citerai également avec plaisir des amis mélomanes, Azeddine Lateb, Mack Nat frawsen, Salem Ouidir, Massi Abache qui écoutent ce que je fais et me font des commentaires très instructifs et encourageants. Et puis je dois rendre hommage à l’Oreille musicale par excellence qui me prodigue de minutieuses observations, c’est celle de mon épouse adorée Djouher…

Le Matin d’Algérie : Quel regard portez-vous sur la chanson kabyle d’aujourd’hui ?

Farid Abache : Il me semble que la chanson kabyle se porte bien. Il y a beaucoup de jeunes filles et de jeunes garçons qui jouent très bien d’un ou de plusieurs instruments, qui sont plus ouverts à l’universalité que nous, les anciens. Toutefois, vu le nombre, de nos jours, il n’est pas aisé de se faire connaître. Et dans ce cadre-là, je crois bon de rendre un vibrant hommage à notre ami Belaid Branis (Billy) qui, altruiste jusqu’à la racine des cheveux, organise depuis plusieurs années des rencontres hebdomadaires où tous les chanteurs, débutants ou anciens, ont l’opportunité de monter sur scène. Cet altruisme, cette noblesse de l’âme et ce professionnalisme sont rarissimes à l’époque où l’Ego de chacun est atteint de gigantisme.

Par ailleurs, il y a d’excellents chanteurs insuffisamment connus, je citerai Murad Zimu qui a beaucoup de chansons de très bonne facture, exhalant une originalité qui me fascine, celle-là même d’allier profondeur poétique et boutades d’humour ; il excelle à mon sens dans l’art de tout tourner en dérision, de « blaguer » mais pas du tout avec banale légèreté, bien au contraire, avec une finesse poétique qui force l’admiration.

Le Matin d’Algérie : Des projets, un dernier mot…

Farid Abache : J’ai beaucoup de chansons (textes et musiques) prêtes à être enregistrées… Je prends le temps de les faire doucement, doucement, « siga siga » comme disent les Grecs… Quant à l’écriture, j’ai deux ou trois projets qui marinent, marinent, marinent encore en moi… Je laisse le temps au temps…

Entretien réalisé par Brahim Saci

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