Le ministère de la Communication a rappelé, dans un récent communiqué, l’obligation pour les médias, tous supports confondus, de mentionner clairement l’identité des auteurs des contenus publiés.
Cette injonction s’appuie sur les dispositions de la loi organique n°14-23 relative à l’information, notamment l’article 21 du chapitre consacré à la profession de journaliste et à l’éthique du métier. Un tantinet donneur de leçons, le ministère invoque la nécessité de garantir la transparence, la responsabilité éditoriale et le respect des règles déontologiques, tout en mettant en garde contre les sanctions prévues en cas de non-conformité.
Sur le plan strictement juridique, le rappel à la loi ne souffre guère d’ambiguïté. La signature engage la responsabilité de l’auteur, protège le public contre l’anonymat abusif et constitue un principe classique du journalisme professionnel. Mais au-delà de cette lecture normative, la mise en demeure du ministère soulève une interrogation plus profonde : s’agit-il uniquement d’une volonté de moralisation du champ médiatique ou d’un levier supplémentaire de contrôle dans un secteur déjà fragilisé ?
Car derrière les signatures absentes ou les pseudonymes dénoncés par l’autorité de tutelle se cache une réalité sociale largement connue au sein de la profession. Dans de nombreux organes de presse privés, la précarité est devenue la norme. Salaires irréguliers, contrats inexistants ou symboliques, absence de protection sociale : autant de facteurs qui poussent des journalistes à multiplier les collaborations ponctuelles, souvent rémunérées à la pige.
Le recours au pseudonyme apparaît alors moins comme une dérive éthique que comme un stratagème de survie économique, permettant d’écrire pour plusieurs titres sans s’exposer à des représailles professionnelles ou à des ruptures de collaboration.
Cette situation met en lumière une contradiction structurelle. D’un côté, l’État exige une stricte conformité aux règles professionnelles ; de l’autre, le modèle économique de la presse reste profondément déséquilibré. La dépendance massive des entreprises de presse à la publicité publique (ANEP), distribuée de manière opaque et franchement clientéliste, fragilise leur autonomie financière et limite leur capacité à offrir des conditions de travail décentes.
Dans ce contexte, la responsabilisation individuelle des journalistes, par la seule contrainte juridique, apparaît insuffisante, voire déconnectée des réalités du terrain. Au-delà, l’usage du pseudonyme est un classique dans la presse mondiale. On en retrouve partout, sans pour autant effaroucher les autorités.
Par ailleurs, la question de la signature ne peut ainsi être dissociée de celle de la viabilité économique du secteur et du statut social du journaliste. Sans réforme profonde du financement des médias, sans garanties effectives pour les professionnels de l’information, l’exigence de transparence risque de se transformer en facteur supplémentaire de vulnérabilité pour des journalistes déjà exposés à la précarité. Pas seulement, sans liberté d’écrire, de dire et d’enquêter il n’y a pas de liberté de la presse.
En filigrane, le communiqué du ministère de la Communication pose donc une question centrale : peut-on moraliser durablement la pratique journalistique sans s’attaquer aux déséquilibres structurels qui minent la profession ? À défaut d’une réponse globale, le débat sur les signatures pourrait bien n’être que le symptôme visible d’une crise plus profonde du champ médiatique algérien.
Samia Naït Iqbal


