23 février 2024
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Souvenirs d’un p’tit Algérien sur l’indépendance et ses travers !

1962-2018 : la liberté confisquée par le clan d’Oujda

Souvenirs d’un p’tit Algérien sur l’indépendance et ses travers !

Bien des mois après le cessez-le-feu du 19 mars 1962, il était encore là, le poste avancé de l’armée française, avec sa petite caserne bien dressée sur les hauteurs de la colline d’en face. Les soldats circulaient inlassablement entre la cime et le petit local d’en bas, lequel faisait office d’infirmerie, de cinéma, de salle de classe, de bibliothèque et de lieu de manifestations diverses auxquelles nous étions parfois conviés, au gré de l’humeur de l’officier ou du sous-officier responsable du jour.

Humeur souvent conforme à nos attitudes, arborée pour récompenser notre sagesse d’enfants dociles ou punir nos turbulences de récalcitrants. Parmi ces jeunes officiers, il y en avait un, il s’appelait Geste, un blond au visage rond, lunettes et sourire en permanence, qui avait conquis le cœur et la confiance de tous les villageois. Il faisait preuve de serviabilité, d’amabilité à l’égard de chaque homme, chaque femme et chaque enfant, avec une diligence telle que quand il était absent, nous n’osions plus nous aventurer autour du QG pour éviter de faire face à d’autres responsables qui étaient, à l’inverse, connus pour un comportement pas toujours bienveillant ! C’est dire que même parmi les ennemis, il y a des gentils et des méchants…. des hommes différents, tout simplement!

Je ne suis pas tout à fait sûr de la précision de l’agenda, mais il me semble que jusqu’au 3 juillet, ils étaient encore là ! Chaque jour on nous annonçait leur départ pour le lendemain, pour nous réveiller et découvrir, à moitié déçus et à moitié contents qu’ils fussent toujours là ! Comment ne pas se sentir désorienté, au point de plus savoir ce que serait le bonheur ou le malheur qui nous guettait quand les roumis seraient partis ? D’autant que tant de rumeurs avaient circulées avant leur départ, comme celle qui annonçait qu’après la France, ce serait la dictature qui s’installerait dans tout le pays ? Je me souviens avoir demandé à Ibrahim, un aîné de 2 ou 3 ans qui donnait l’impression de tout savoir et de tout comprendre ce qui se tramait à notre insu, de m’en expliquer la signification : -Eh bien, me dit Ibrahim, avec la dictature, même la chemise que tu portes, m’agrippant au col pour accompagner ses paroles d’un geste fort, ne t’appartient plus ! Quoi de plus métaphoriquement convaincant pour expliquer à un enfant la signification de ce mot nouveau pour lui ?

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La veille du véritable départ de Geste et de ses militaires, nous ne prêtions même plus attention à ces bobards qui avaient fini par nous agacer et nous lasser. Nous n’y croyions plus ! C’est donc sans nous laisser bercer par un trop-plein d’illusion pour le lendemain que nous avions traversé la soirée et la nuit.

Pourtant, c’est toujours avec le même rituel d’empressement que nous nous levâmes ce 3, 4 ou 5 juillet 1962 pour nous précipiter et occuper les premières places au balcon duquel nous jouissions d’une vue imprenable et panoramique sur toute la colline d’en face pour assister au départ des roumis. Manque de bol, ce jour-là, un brouillard épais avait envahi le village, comme pour l’envelopper d’une chape de silence et d’angoisse en ne laissant sortir aucune image et aucun son de ce qui se tramait encore une fois sur nos dos de villageois condamnés à subir la loi des autres, dame nature en complice implacable et cruelle !

Évalué de notre balcon, le temps s’étendait à déraison ! Les minutes se confondaient aux heures, la matinée allait bientôt céder sa place à l’après-midi…Dans le silence et le brouillard, comment avoir la notion du temps quand on a tout juste 10 ans ?

Quelle heure était-il, quand l’épaisse brume finit par battre en retraite face à nos suppliques innocentes ? 7h ? 7h15 ? 10h30 ? Si le temps avait suspendu son vol pour nous supplicier, je crois bien qu’il avait réussi son coup ce jour-là !

Quand le village commençait enfin à dévoiler ses habituels contours, un burnous nonchalant apparut au loin sur le sentier principal, comme pour nous rassurer que la vie fût encore là dans les artères et les principaux canaux d’activité du village.

Quand la caserne et ses environs immédiats apparurent sans qu’aucune silhouette de soldat n’y soit adossée, nous comprîmes enfin que pour les roumis c’était fini, bel et bien fini !

La nouvelle s’est propagée très vite ! Cependant, quitte à choquer les donneurs de leçons en matière de patriotisme, si tant est que mes souvenirs soient encore indemnes du virus du « harkisme », si ma chair, mes cellules et ma petite cervelle, n’en sont pas atteints, je ne me souviens pas d’une excitation particulière ce jour-là ! Ni youyous, ni quelconque manifestation singulière de bonheur ou de joie !

Etions-nous groggys ? Le village entier, qui ne comptait guère plus de 200 âmes à l’époque, était-il atteint, sans le savoir du syndrome de Stockholm au point de ne pas apprécier et fêter, ce jour J tant espéré dont nous guettions l’arrivée depuis de si longs mois, de si longues années ? Regrettions-nous, au petit matin déjà, l’absence de ce Geste si avenant envers nous ? Redoutions-nous un avenir incertain et ce saut vers l’inconnu que d’aucuns avaient annoncé ?

N’empêche qu’il nous a fallu quelques bonnes journées avant de nous mettre au diapason des « tahia-el-djazaïr » de folie qui avaient suivi pour se propager à travers toute l’Algérie et nous contaminer aussi !

Si cela vous intéresse, la suite, et quelle suite nom de Dieu ! je vous la conterai, si tant est que mes souvenirs ne me projettent pas dans l’une des nombreuses catégories des ennemis du pays, comme si on se devait de classifier jusqu’aux bribes de souvenances tapis dans la petite cervelle d’un enfant !

Et pour enfoncer le clou d’une Histoire détournée, je me souviens avoir été, comme tout le monde, un peu joyeux et un peu triste en ce 5 juillet 1962, mais des décennies plus tard, le peu de joie a disparu pour ne laisser place qu’à une grisaille qui s’étale jusqu’aux tréfonds de l’âme, en ce 5 juillet 2018 ou l’on ose parler d’un 5e mandat pour Bouteflika, l’un des hommes du clan d’Oujda que l’ami Ibrahim avait pressenti bien avant le départ des roumis !

En ces journées de souvenirs, le bonheur béat, il faut aller le chercher du côté de Gaïd Salah, resté perpétuellement grave et sérieux face à un défilé militaire (diffusé sur canal Algérie, ce lundi 2 juillet), pour s’amuser soudainement comme un enfant quand un soldat, de la stature de Tliba, se met à jouer le rôle de l’incroyable Hulk pour se déchainer sur une série de petits guerriers, comme pour nous faire admettre la suprématie de l’Algérie sur ses ennemis, réduits en charpie par un Hulk enragé ! Ceux qui n’ont pas vu ces images ont raté un spectacle inoubliable, celui d’un Gaïd Salah, au regard sévère, qui semble scruter la moindre imperfection du défilé, mais qui ne se retient pas de s’esclaffer, retrouvant avec gaieté son âme d’enfant devant un guignol qui joue au Hulk en sa présence ! Si c’est ainsi qu’on fête l’indépendance, autant vous en laisser plaisirs et connivences !

Quitte à passer pour un harki ou pour celui qui, au problème Algérie, n’a rien compris, en ce 5 juillet 2018, mes pensées vont à Geste ! Tout simplement parce qu’avec un bon millier de Geste, le pays n’aurait pas connu la déconvenue imposée par des Tliba et des Aek-El-Mali. Avec un bon millier de Geste, l’Algérie ne serait certainement pas redevenue une colonie ! Un territoire juste bon à piller ! Un pays transformé en empire où l’on n’érige plus rien d’autre que des prisons, des lieux du culte à n’en plus finir à la gloire d’un Allah qu’on a confisqué aussi ! Un pays au service d’un seul clan qui a privatisé le pays qui ose s’honorer du titre de révolutionnaire pour s’octroyer les privilèges d’une révolution à laquelle aucun membre n’a participé sur le terrain, aux heures chaudes du conflit pendants lesquelles nous étions ballottés d’un village à l’autre pour échapper aux bombes et au feu qui, de toutes parts nous encerclaient, nous les enfants effarouchés !

Geste, je ne sais pas si tu es encore vivant ou déjà mort ! mais je te dédie ces irritations au corps d’un enfant, à ses confessions défendant !

J’aurais tant aimé te dire merci d’être parti de mon pays, après 132 années d’occupation et de méfaits, par les tiens accomplis ! Mais sachant que d’autres en ont hérité, pour violenter nos corps, meurtrir nos cœurs et souiller nos racines, sous l’œil complice d’une France, plus que jamais insensible à nos douleurs d’indigènes, je te maudis et te maudirais à jamais !  

L’enfant que j’étais, en ce 5 juillet 1962, ne savait pas vraiment s’il devait être triste ou joyeux de cette indépendance que nous croyions avoir enfin retrouvée. Mais aujourd’hui, 56 années plus tard, après un long périple à chevaucher et croquer la vie ailleurs que sur ma terre, l’insouciance en bandoulière, le sexagénaire que je suis est dépité, car il coule en lui tant de peines et de chagrin, que l’exil ne fait qu’amplifier, à mesure que s’égrènent les jours, les mois et les années sans qu’aucune gaieté ne se profile à l’horizon du destin du pays !

Par la grâce d’un clan sans foi ni loi, l’Algérie est sous les verrous, depuis cet été maudit où des chars et des hommes tapis aux frontières se sont rués sur un peuple fatigué par sept années de souffrances, de combats et de tourments, pour confisquer Sa révolution et réduire ses symboles et ses espoirs à néant !

À ces prédateurs de la mémoire nationale, tout le bonheur d’une commémoration en fanfare ! À nous, le p’tit peuple d’innocents, larmes, désillusions et déboires !

Auteur
Kacem Madani

 




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