30 septembre 2022
spot_img
AccueilChroniqueTazmalt : comment sortir de taseffit, le clanisme politique ? (II)

Tazmalt : comment sortir de taseffit, le clanisme politique ? (II)

Lettre de Kabylie

Tazmalt : comment sortir de taseffit, le clanisme politique ? (II)

Comprendre le clan comme survivance institutionnelle coloniale réactivée, expliciter le clanisme comme pratique politique dominante et l’esprit de clan comme idéologie qui a prospéré avec les bouleversements sociaux induits par les affrontements économiques et culturels imposés par les colonisateurs successifs, notamment les deux derniers, l’empire Ottoman et la république française ; telle est la problématique de cet article. Lire cette deuxième partie.

At Melikeche tribu unie sans Tassefit

A l’époque où les At Melikeche avaient été chassés de la Mitidja par les Beni Merine et les Taalba (fin du 15ème siècle), ils s’étaient installés provisoirement sur leur site actuel dans les contreforts du versant méridional du Djurdjura dominant la vallée de la Soummam (Lire Ibn Khaldoun in Histoire des Bèrbères). Ils espéraient retourner à Boufarik reconquérir les terres des ancêtres ! Ils avaient alors battu le rappel des anciens alliés de toute la Kabylie ! De nombreux volontaires avaient rejoint l’armée des Melikeche. Venus de Bordj Mira, de Kherata, des At Bimoun, dans les Babors, de l’Akfadou, des tribus des Bibans (At Aidel, At Abbas, At Mensour, At Sidi Braham, d’At Mensour de l’Akfadou et celles du Djurdjura méridional (Iwaqorène, Imcedallen, At Kana, Iazounène, At Waghlis …) et du haut Djurdjura ( Illiltene, Iferhounene, …). La mémoire collective a retenu de nombreuses alliances par le mariage des At Melikeche avec Iazounene, la tribu voisine de l’est ! (Le patronyme Amlikech signifie Fourmilière en amazigh ancien, Tamlikecht est la fourmi noire, alors que Tamchedalt est la fourmi rouge)

- Advertisement -

L’arrivée de Sid Lmoufaq en 1500

Chassé d’Andalousie après la Reconquista de 1492, la famille de Sidi Lmoufaq s’installa chez les Melikeche, d’où son arrière-ancêtre kabyle était parti avec les troupes de Tariq Bnou Zyad ! Ils étaient nombreux les lettrés comme El Moufaq à être retournés sur les terres leurs aïeux ! Sidi Lmouhouv, Sidi Ouali, à Bgayet, Sidi Lkheyer à Setif, Sidi Aich dans la vallée de la Soummam… et Sidi Lmoufaq avait rejoint la tribu de ses ancêtres chassés de la Mitidja ! Il fut adopté et intronisé comme guide spirituel de la tribu qui reconnut l’un de ses fils savants chassés par les Chrétiens d’Espagne ! (Lettré dans la sociologie et l’exégèse musulmane, El Moufaq nous laissa plusieurs livres, l’un traitant de l’explication du Coran (Tifsir el Qor’an) et l’autre du droit social et de l’organisation de la tribu indépendante (Loufaq et Taalaqt n Sidi lmoufaq), un troisième ouvrage était relatif au calendrier agraire de Courdoue.

Les Melikeche lui érigèrent la première école à Lemsella et le premier mausolée (Lemqam n sidi Lmoufaq) entre Iagachen et Lemsella ! Sous l’autorité du parlement de la tribu (Tajmaat n laarch) et la guidance spirituelle de l’Agora (Agraw) de Sidi Lmoufaq, la tribu se recomposa avec les nouvelles alliances des nombreux clans, mais fonctionnait comme république villageoise laïque comme la dénommait Karl Marx, communauté Amazighe où le religieux ne s’immisçait pas du monde profane, avec de nombreuses Agoras villageoises (Tajmaat n Taddart) et une Agora de la tribu (Tajmaat n Laarch). Leur droit coutumier avait traversé des milliers d’années pour être affiné et raffiné jusqu’à devenir une culture qui se transmettait entre générations, un ensemble de conduites et de comportements individuels ayant pour règle la primauté du collectif sur l’individuel et comme finalité la préservation de la tribu. Les Melikeche constituaient une petite république d’une quinzaine de villages gouvernés par un parlement «Tajmaat Laarch» où siégeaient les représentants des villages élus, chacun dans son agora locale, Tajmaat n Taddart. Le clan sociologique, lignage patriarcal apparent construit sur un lignage matriarcal souterrain, a naturellement existé comme dans les peuples n’ayant pas encore connu le capitalisme et le salariat. Le clan ne constituait nullement une institution politique mais une partie dynamique de l’équilibre de la tribu.

Les Melikeche sans Taseffit

La mémoire régionale a retenu un certain nombre de faits historiques où le Arch des Melikeche avait fonctionné comme tribu sous l’autorité de Tajmaat Laarch (l’agora de la tribu) pour contrer un agresseur extérieur, ou pour aplanir un différend local de nature à atteindre les équilibres étiques et socioculturels de la Tribu ! Tassefit était un fait sociologique sans portée politique ! Les actes politiques relevaient de Tajmaat n Laarch, qui représentait l’ensemble de la tribu ! Aucun clan ne pouvait avoir d’expression politique ! Seule la tribu avait pouvoir de décider du sort de tous les villages !

At Melikeche, tribu indépendante

Sous l’occupation turque, deux royaumes kabyles se disputaient la suprématie régionale. Le royaume de Koukou (1515-1638) créé par Ahmed Ou Lqadi régnait sur le haut Sebaou au nord donc des terres des At Melikeche et le royaume d’At Abbas créé par les princes hafsides de Bougie (1510-1624) régnait sur la chaîne montagneuse des Bibans avec pour capitale la Kelaa n’At Abbas, séparé des terres des Melikeche par la grande rivière qui se déverse au golfe de Bougie. Cette tribu Melikchie, est demeurée indépendante de toute influence, vis-à-vis de ces royaumes et de leurs alliances alternatives avec l’occupant turc. Elle était si puissante qu’aucun des deux royaumes n’osait la combattre ou l’avoir en ennemi. Il n’y avait alors aucun clan politique, ni d’en bas ni d’en haut !

Les Melikeche à Sidi Ferruch

A l’arrivée des Français à Sidi Ferruch en juillet 1830 avec la puissante flotte de l’amiral De Bourmont, parmi les bataillons Kabyles partis défendre la terre amazighe des ancêtres, il y avait le bataillon des Melikeche ! L’unité de la tribu n’était contrariée par aucun clan politique. Le génie organisationnel et l’esprit collégial avait prévalu sous l’autorité du conseil tribal, Tajmaat n laarch. L’armée des Melikeche était déjà bien connue dans la région de la Haute Soummam et à l’instar des autres tribus elle avait un territoire à défendre et des alliances avec les autres organisations militaires tribales du Djurdjura. Les bataillons kabyles ne furent pas décimés par la puissance de la flotte française mais par la trahison des Turcs qui quelques mois plus tard remirent les clés d’Alger aux militaires français.

Boubeghla chez les Melikeche

1854, Boubeghla révolutionnaire anticolonial fut adopté par les Melikeche. L’armée tribale des Melikeche avait pour secrétaire général le poète Mohand Said Mélikech, dénommé Prince des Poètes par Mouloud Mammeri ! Le commandement de cette armée était assuré par le conseil de la tribu qui nommait les chefs militaires au nombre de quatre : Hmed Ousolla d’Iagachen à l’est , Ali Ait Oudia de Taghallat au nord, El Hadj Daha de Tiharqatine au sud et El Hadj Mhidine d’Aguentour à l’ouest. Les Melikeche sont restés indépendants, bien après la mort de Boubeghla à Tablazt en 1854. L’armée des At Melikeche, dirigée encore par Mohand Said Amlikech, fut démantelée après la défaite de Lejva n’Tewrirt , par le colonel Camou et la signature de la reddition à Irvahen en 1858 .

Les Melikeche avec Fadhma N Soumer

En 1857, les Melikeche reconstituèrent leur armée après la mort de Boubeghla et répondirent présent à l’appel de Fadhma n Soumer lors de la bataille d’Icheridhen ! Le bataillon Melikeche subit de lourdes pertes ! Plus de 600 soldats avaient trouvé la mort ! Les dépouilles rapatriées sont actuellement enterrées au cimetière de Si Lhadj Amar ! Le carré est dénommé « Les sépultures d’Icherriden » ! Il n’y avait ni clan sud, ni clan nord mais seulement le Arch des Melikeche !

Les Mélikeche dans l’insurrection du Cheikh Aheddad 1871

At Melikeche, après avoir renvoyé l’émissaire du Bachagha Mokrani, qui refusa de les aider contre Ben Ali Cherif en 1851, avaient répondu à l’appel du Cheikh Aheddad, lancé au marché de Seddouk le 8 avril 1871. Ils étaient parmi les 250 tribus mobilisées dans « Trad n’ 71 » pour renvoyer les colonisateurs français d’où ils étaient venus. Le poète Mohand Said Amlikech nous a laissé de nombreux textes où il exhortait les combattants et où il faisait le bilan catastrophique de l’insurrection. (Lire à ce sujet Mouloud Mammeri in Poèmes Kabyles Anciens). Elles sont nombreuses les tombes des insurgés dans chaque cimetière familial dans le territoire d’At Melikech. Il y eut également de nombreux déportés en Nouvelle Calédonie et à Cayenne. Le seul revenu dans les années 1920 est un membre de la famille Ibezouitene.

Lire aussi : Tazmalt : comment sortir de tasefit, le clanisme politique (I)

Les At Melikeche dans les guerres européennes

Les At Melikeche ont participé malgré eux à la guerre de Crimée en 1854, ils avaient servi dans le corps des Tirailleurs algériens de chair à canon et de bouclier humain pour les soldats français contre l’armée russe. L’un d’eux fut officier dans ces escadrons de sacrifiés ! La mémoire locale a retenu qu’à son retour miraculeux, la tribu l’appelait Lioutna et une auguste famille de la commune de Tazmalt porte aujourd’hui ce nom « At Lioutna ». Quinze ans après cet épisode tragique qui affleure de la mémoire ancienne, de nombreux jeunes paysans de la tribu furent enrôlés dans le corps des Spahis pour la guerre de Prusse ! Un autre officier des At Mlikech fut décoré. Revenu de cette guerre européenne il fut dénommé par « Oulprouss », le Prusse ! Ces descendants habitent encore aujourd’hui à Rhoda.

Les At Melikeche dans la guerre de Madagascar

La grande défaite de 1871 fut suivie de plusieurs années de famine. La misère poussait les jeunes à s’enrôler dans les rangs de l’armée pour garantir une pitance incertaine à leurs familles en partant loin vers des contrées inconnues.

En 1895, un contingent de 3000 Kabyles fut enrôlé par l’armée française comme porteurs et guides muletiers dans la conquête de Madagascar. Parmi eux des paysans d’At Mlikeche enrôlés certains étaient revenus de guerre avec les fameux foulards de Madagascar, que les femmes dénommaient « Timehremt n MadamKaskar » restées dans les mémoires féminines. Certains récits qui nous sont parvenus de bouche à oreille racontent qu’ils étaient nombreux à être revenus malades atteints d’une maladie honteuse (sexuellement transmissible) qui avait fini par tuer leurs femmes.

Tazmalt, commune coloniale de plein exercice

Tazmalt a été édifiée entre 1880 et 1900 avec l’ouverture du chemin de fer Béni Mansour-Bougie, qui reliait le port de Bougie à la grande ligne ferroviaire Alger-Bône, comme Akbou-Metz, et de nombreux villages de colonisation qui avaient vu le jour dans la vallée de la Soummam. Tazmalt, ancien caravansérail de la cavalerie Melikchie, dénommé Tazerajt, fut érigée en village de peuplement autour de familles venues d’Alsace et de Loraine (les Cartailler, les Lille, les Barbeau, les Georges, les Jules, les Riquet, les Berhard) rejointes par des familles juives venues de Marseille, Constantine et Alger (les Hamaoui, les Bouaziz, les Vejjou, les Chabri, les Bachi,…). Les terres des Melikech et des At Abbas séquestrées après la terrible défaite de 1871, furent offertes à ses familles venues d’ailleurs ! Les At Melikeche avaient racheté leurs propres terres après trois générations de labeur dans les mines de …Loraine et les fermes d’Annaba !

Après un siècle de colonisation, le premier maire de Tazmalt était Jules Barbeau, (1930), le dernier avant le déclenchement de la Guerre de Libération était Gilbert Lille.

Les At Melikeche dans les deux guerres mondiales

Ils furent très nombreux, les hommes de la tribu, à avoir servi dans les armées qui ont libéré l’Europe et le monde du nazisme ! Enrôlés de force comme citoyens colonisés, ils furent de toutes les batailles contre l’armée allemande. Il n’y a pas une famille qui n’a pas un de ses fils qui a contribué à la victoire sur le fascisme ; Ali Ladjoudan, Hmed Lkavran, … tels étaient les surnoms des survivants revenus de ces guerres exterminatrices. Les vieux de Tazmalt nous racontent encore l’aventure de Si Ali At lhadj, officier de cavalerie qui avait fui d’une prison allemande. Les exploits de soldats des Melikeche sont encore sur les langues et des familles bénéficient encore de nos jours de pensions de leurs ancêtres morts pour la Liberté du monde contre le fascisme !

Les At Melikeche le 8 mai 45 à Kherrata

L’espoir de la fin de la colonisation et de l’indépendance né de la participation massive des Algériens à la victoire des armées alliées sur le nazisme, avait lancé des milliers d’Algériens dans un soulèvement de la dignité à Kherrata, Sétif et tout le sud de la Kabylie. Les At Melikeche avaient naturellement participé à cette première bataille pour l’indépendance. Encore une fois, ce sont les cimetières qui parlent de l’engagement de familles entières. Les tombes des martyrs de Kherrata sont souvent orphelines dans tous les cimetières et les mémoires locales villageoises.

Les At Melikeche unis dans le mouvement national et durant la guerre de liberation

Des années 1930 à 1953, Tazmalt le chef-lieu communal de la tribu était une Petite Algérie ! Tout le mouvement national avec sa diversité politique y était présent. Dénommée « La mère des cités » par Ben Badis, Tazmalt était le refuge des Messalistes, du PPA-MTLD, des oulémas musulmans, de l’UDMA de Ferhat Abbas. C’était le refuge de Mohamed Boudiaf et d’Abane Ramdane ! Hocine Ait Ahmed y avait des beaux-parents. Le mouvement national algérien mené principalement par le PPA regroupait autour de Larbi Oulebsir tous les nationalistes, sans clan, ni Seff ! Il y avait les nationalistes indépendantistes et une minorité européanisée de collaborateurs de l’administration coloniale. Durant la guerre de libération, les clans s’étaient mis au service du projet d’indépendance, sous le commandement de l’ALN à sa tête Azouaou Amrane, Mira Abderahmane et de nombreux officiers de la tribu Melikeche. On dénombre autant de chouhadas et de moudjahidines dans chaque clan !

Auteur
Rachid Oulebsir

 




ARTICLES SIMILAIRES

LAISSEZ UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Les plus lus

« M’hamed Issiakhem, portrait à l’encre » de Benamar Médiène

Un jour de juillet de l’année 1943, à Relizane, dans l’ouest algérien, un adolescent de 15 ans réussit à pénétrer dans un camp militaire...

Les plus populaires

Commentaires récents