24 avril 2024
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« Tibratin » ou l’art par l’absolu de Lounis Aït Menguellet

POESIE

« Tibratin » ou l’art par l’absolu de Lounis Aït Menguellet

En termes de tristesse et de mélancolie, s’il y a un air universel auquel renvoie l’écoute de Tibratin c’est bien celui de « Gloomy sunday ». 

En ces temps d’incertitudes multiples et pour relativiser nos petits soucis d’homos-sapiens soumis aux aléas et aux lois de dame nature, rien ne vaut de petites plongées dans la culture du terroir. Qui d’autre que Maître Lounis peut nous accompagner dans ces voyages féériques-et-cognitifs dans les abysses de nos racines ? 

Comparer les productions de notre légende vivante est inapproprié tant les thématiques sont diverses et variées. Il n’en demeure pas moins que Tibratin est, selon ma propre perception, une œuvre absolue, aussi bien dans le verbe que dans les mélodies qui la structurent. 

Sur la lancée de récentes traductions (1-3), voici donc une translation de Tibratin. Un titre qui -ne prend pas une ride depuis sa sortie en 1981-82, tant les messages qu’il délivre demeurent intemporels. 

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Pour la petite histoire, rappelons qu’à la sortie de l’album Askuti, la polémique avait surtout enflée autour d’un simple couplet énoncé dans la chanson Al-mus-iw : walaghd a3rav dhi’thferkaw, ser’gheghthid s’wahlalasss. Phrase pour laquelle Aït Menguellet avait été littéralement sommé de s’expliquer par un journaliste qui l’avait décodée au premier degré. Ferhat M’henni s’était d’ailleurs mêlé à la polémique sur Algérie Actualités suite à la botte en touche de notre chantre.

Ce qui explique peut-être que Tibratin n’avait pas eu l’écho qu’elle méritait, et qu’elle mérite toujours. Quant à mon petit groupe de copains, c’est avec la cassette et le coffre contenant une marmite remplie de sangria (du temps de la prohibition à Tizi-Ouzou) que je les rejoignis là-haut sur ma colline pour écouter l’album en compagnie de Dionysos, sous un ciel étoilé…

La comparaison avec «Gloomy sunday » n’est pas fortuite, les deux œuvres convergeant vers le même ton triste et mélancolique, voire oppressant. 

La version originale hongroise de «Gloomy sunday » est devenue célèbre dans les années 1930 et 1940 notamment parce qu’elle avait été interdite dans la plupart des établissements de Budapest, lesquels craignaient de pousser leurs clients au suicide. 

À la différence, Tibratin pousse plutôt au recueillement et au combat intellectuel pour la préservation de nos cultures du terroir en général, de la langue kabyle en particulier.

Missives

Prends donc un stylo

Je parlerai toi tu écriras

Prépare du papier à gogo

Le cœur est chargé à ras

En Kabyle je m’exprimerai

En langage qui te plaira retranscris

Explique à celui n’a rien compris

C’est Toi l’érudit

Rédige-les comme des missives

C’est toi qui les emporteras

C’est toi qui leur diras

Ça y est Il est parti.

Dis à ma mère que j’aime tant

J’ai filé à travers le temps

Je te demande pardon

La vie et moi avons divergés

Jamais nous ne nous retrouvons

Elle se joue de moi comme un osselet

Elle ne fait que m’importuner

Si je pouvais la tromper

Que j’aie le courage d’outre-passer

Pour de bon je la fuirai

J’en ai assez

Mais le courage est en absence

Nous galopons derrière la pitance

La vie et la mort nous effraient

Je m’enfuis

Maman je m’apprête à m’enfuir

Je ne sais où partir

Je marcherai jusqu’à mon arrivée

Je ne sais où

Je sais que tu me comprendras

Tu en connais bien plus que moi

Depuis que tu m’as mise au monde

Tu as connu mille et faits immondes 

Je suis né sous une étoile glacée

Qu’il est Impossible de réchauffer

Tu le savais le jour où je suis né

Laisse tomber 

Enfant déjà j’ai toujours été ignoré

Mon malheur par tous célébré

À me voir même la mer se tarit

C’est ainsi

J’aspirais au changement une fois grandi

Mais c’était de mal en pis

Même l’espoir m’est interdit

C’est fini

Si je te dis adieu à jamais

Je sais que tu ne t’étonneras pas

Cette missive quand tu l’auras lue déchire-là

Oublie-moi…

 

Écris maintenant à ma fiancée

Que ma bague de son doigt retirée

Reproduis-lui toutes mes paroles

C’est avec joie qu’elle apprendra.

Cette missive quand tu la liras

Je devine toute ta joie

Je te libère pour choisir l’heureux élu

Jette sur lui ton dévolu

Quand ton père m’accorda ta main

Je sais combien fut ton chagrin

Ton cœur s’effondrait soudain

Aujourd’hui je te libère

Ton cœur est à nouveau pur

J’espère que ton chemin

T’offrira un beau destin

Je ne suis pas celui qu’il te faut

Je suis de ceux qu’on a maudit

Ma place est parmi les aliénés

Je n’ai pas tes qualités

Choisi un garçon diplômé

Médecin ou policier

Ou celui qui rayonne comme un phare

Ceux de cette classe si rare

Cette missive que tes yeux auront lue

Sèches-en les larmes de l’euphorie

Piétine-là sans respect

C’est fini…

 

Préviens maintenant mes amis 

Et tous ceux qui me connaissent

Moi je dis, à chacun toi tu écris

Ah mes amis je vous abandonne

Vous et ce que nous avons entamé

Le serment qui à vous m’alliai

J’ai peur je ne puis l’honorer

Rep.

Vous voulez que les choses changent

Vous voulez que jaillisse un guide

Vous avez juré de persévérer

Je souhaite tant que vous réussissiez

Vous avez juré de mettre fin à l’iniquité

Que mauvaises postures soient celées

Sur vous le pays repose ses espoirs

Je souhaite tant que vous réussissiez

 J’ai failli à mon serment

Je l’ai rompu de peur que vous ne le rompiez 

Rep.

Vous avez juré jusqu’à la mort

Mais j’avais peur que vous changiez

Rep.

J’avais peur que vous oubliiez

Qu’à l’appel du ventre

Vous ne vous préoccupiez que de pitance

Tout le reste vous le laisserez tomber

Et le jour où vous serez rassasiés

La vie vous envoûtera

Celui qui vous contredira est un renégat

Vous serez capables de le supprimer 

Si ces mots vous offensent

Je vous demande pardon

Tout ce que je dis aujourd’hui

Nous savons que cela s’est passé hier

Rep.

Chacun s’occupe de ses enfants

Il a peur pour sa petite situation

Il vaque à ses occupations

Convaincu d’une belle organisation

Il se remémore le passé

Cette jeunesse par un rien excitée

Maintenant que nous sommes éveillés

Loin de nous toute adversité

Des exemples que je vous donne

Si je me suis trompé

Ramenez-moi à la vérité

Rep.

Nous nous envions entre nous

Quand l’un de nous est brillant

S’il est pur nous le salissons 

Rep.

Quand un Homme éclos parmi nous

C’est comme s’il n’était pas des nôtres

Nous sommes les premiers à le combattre

Nous le bannissons ou le tuons

Quand il n’est plus parmi nous

Nous oublions les caïds qu’il a fait chuter

Nous glorifions l’étranger

Quel qu’il soit

Nous le couvrons d’auréoles

Rep.

Il devient notre protégé

Notre cœur lui est ouvert

Parmi nous il se meut comme il l’entend

Rep.

Mais quand notre frère faiblit

Pas de quartier

Pour le fouler et l’écraser

Entre nous c’est la rixe et l’inimité

Nous n’avons pas vu l’ennemi

Venir nous réconcilier

Les querelles entre villages 

N’a laissé aucune prescription 

À léguer aux futures générations

Rep.

Ils sont tombés en professant leur foi

Ils sont morts sans savoir pourquoi

Ni la cause de leur combat

Rep.

Ce qu’ils ont semé

Ce qui en a germé

Dépasse le temps et les ans

Nous avons hérité des moissons

Mais quand en ennemis ils se guettaient 

Ils n’ont pas vu le taureau

S’acharner à fouler le terreau

Si nous tournons en rond

Les mêmes erreurs recommenceront

Au point de départ nous reviendrons

Rep.

De faiblesse les anciens bouillonnaient

Mais l’erreur peut s’effacer

Regardez devant dorénavant

Rep.

Le parler que nous percevions 

Quand à la mamelle nous tétions 

Surpasse tous les autres en élocution

Ne le laissez pas tomber maintenant

Avant des uns aux autres par voie orale se transmettait

Aujourd’hui par écrit nous le confions à nos lignées 

Rep.

Rep.

Kacem Madani

(1)https://lematindalgerie.comconte-de-chez-nous-amacahu-de-lounis-ait-menguellet

(2)https://lematindalgerie.comtuddert-enni-une-vie-au-passe-de-lounis-ait-menguellet

(3) https://lematindalgerie.comay-aggu-de-lounis-ait-menguellet-loeuvre-qui-fait-larmoyer-kateb-yacine-0

Auteur
Kacem Madani

 




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