26 septembre 2022
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Voir Madagascar mais pas la peste

Grand Angle

Voir Madagascar mais pas la peste

Après 14 heures de vol sans histoires dignes ou indignes d’être contées, l’avion se pose rudement sur la piste d’Antananarivo (capitale de Madagascar) comme pour nous rappeler que nous arrivons dans un autre monde peut-être plus rugueux, plus dur. Les formalités douanières sont expédiées sans perte de temps et de manière efficace (plus rapidement qu’à Roissy ou j’ai attendu plus d’une heure parce qu’il n’y avait que deux agents pour 500 voyageurs). En 20 mn j’ai obtenu un visa pour 25 euros et le tampon sur mon passeport et me voilà filant sur les routes cabossées qui m’amène à la capitale distante de 25 kms, il est une heure du matin et quelques pâles halo de phares imitant des réverbères diffusent plus d’ombre que de lumière qui me permettent juste d’apercevoir la continuité d’une activité nocturne : des bars, des échoppes sur le trottoir proposant tout l’indispensable du citadin y compris de la nourriture. L’île est un des pays les plus pauvres du monde et l’électricité ainsi que l’eau sont souvent rationnées, donc même si l’obscurité contribue à rendre cette ville plus dangereuse ce n’est pas la priorité des malgaches. La personne avec laquelle j’ai rendez-vous le lendemain me confirme les risques d’agression le soir, mais malgré cet avertissement, je décide d’en faire moi-même l’expérience peut-être que quelques atavismes persistants en moi d’une culture kabyle,arabo-berbère,algérienne, franco-algérienne, maghrébine, africaine du nord, méditerranéenne ou citoyen du monde en oubliant la Mésopotamienne dont le lien est moins évident, me poussent à quelques crâneries ou hardiesse : je ne sais lequel de ces deux qualificatifs choisir à vous de voir…

Le premier danger se matérialise aussitôt le pied dehors car la chaussée est perfide et guette tout faux pas pour vous faire tomber. Oublions le concept même de trottoir, là il s’agit d’espaces surélevés ou abaissés au gré des éléments ou de la qualité des sols ainsi que de la vitesse du ruissellement des eaux de pluie et de la résistance des minces couches de ciment ou de goudron. Le résultat est un vrai trou de gruyère avec des obstacles comme des clous pointe en haut dressant leur rouille prêt à vous chatouiller la plante des pieds, des restes de nourriture ou autres déchets industriels sur lesquels vous pouvez glisser artistiquement. Après avoir passé la première épreuve avec comme résultat un lourd tribu acquittées par mes chaussures : percées et éraflées.

Pour le reste, l’obscurité aidant, je ne devine que des visages me chuchotant dans la nuit « taxi waza » ou « change euro » Je ne comprends pas sur le champ ce que veut dire ce mot de waza avant d’apprendre qu’il ne s’agit que de moi : le blanc est un waza. Je peux essayer de leur dire que je suis aussi africain, mais j‘imagine leurs ricanements devant ma tête, devant mes yeux clairs et ma peau blanche !

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Pas d’attaque, ni de tentative de vol ce soir là en tout cas, juste deux jeunes filles très sexy se présentant comme étudiantes qui souhaitent faire ma connaissance. Je décline poliment leur invitation. Je rentre un peu déçu par ma virée du soir à part une bière bue en compagnie d’un ingénieur agronome franco malgache et de sa femme avec lesquels je trouvai une parfaite concomitance de nos analyses politiques et économiques sur l’état du monde. Eux comme moi nous avons plagié les Pythies de la Grèce antique et nous donnions une marge de 50 ans d’espérance de vie pour la « civilisation » terrienne ; espérons que comme Cassandre nous nous tromperons et qu’un oracle nous sauvera.

Je ne m’attarde pas dans cette ville étouffante et polluée de 6 à 7 millions d’habitants, et après 2 jours sans grand intérêt, je prends un taxi pour Majunga, port et ville balnéaire distante de 550 kms : compter 10 heures de route à 60 kms de moyenne. Après deux heures à slalomer dans les embouteillages je peux enfin respirer et voir du vert et des montagnes.

Pourtant que la montagne est belle

Comment peut-on s’imaginer

En voyant un vol d’hirondelles

Que l’automne vient d’arriver.

Je chantonnai cet air de Ferrat en regardant la route et les collines qui m’entourent dans ce 4X4 qui n’emmène loin de la folie des hommes qui ont transformé une belle nature en un cauchemar et me revient en mémoire ce que Baudelaire écrivait dans le poème Moesta et Errabunda (triste et vagabonde), il y a 150 ans déjà comme quoi rien ne change…

Moesta et Errabinda

Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe,
Loin du noir océan de l’immonde cité,
Vers un autre océan où la splendeur éclate,
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?…

Je me découvre une âme d’oiseau sauvage planant entre les courants frais à hauteur de quelques nuages blancs égarés, mes poumons* résonnant des échos du vent contre les flancs de ces hauteurs hachurés pour laisser passer la route. Mes alvéoles privées de chlorophylle s’activent pour transmettre un oxygène propre à mon sang qui doit commencer à tourner et je ressens une ivresse celle de la beauté de cette planète dès que l’on prend de la hauteur. Je me demande naïvement tout en connaissant la réponse pourquoi l’homo sapiens moderne ne se convertit pas à un certain animisme qui consisterait à aimer et collaborer avec la nature au lieu de la coloniser et en finale de la carboniser. Il y a les fatalistes qui décrètent que nous ne pouvons rien faire contre cela et les hipsters des anti beat-génération qui pensent que leur dieu numérique va nous sauver. Ces cyber-homonicus sous couvert d’une étiquette bio, de métissage (sauf qu’ils sont tous issus de grandes écoles), de partage équitable, de développement durable : des vocables sémantiques uniquement destinés à la présentation sur powerpoint de belles courbes ascensionnelles pour vendre des idées sous cellophane et nous faire croire entre autre que l’homme de demain appelé l’homme augmenté sera la panacée. Version déjà servie avec les OGM qui devaient enrichir les paysans et remplir les assiettes des pauvres pour un kopeck inutile que je vous dise ce qui est arrivé… Non la Silicon Valley et ses gourous eux aussi barbus comme dans les temps bibliques sauf que leur poil est soigné, et conserve un niveau de pousse réglementaire de maximum trois jours.

Revenons à nos moutons qui d’ailleurs sont pour l’instant absents du paysage remplacés par de nonchalants zébus porteurs de cornes massives et pointues mais qui semblent leur servir surtout  d’ornement puisque des enfants de 5 à 6 ans les mènent le long des chemins forestiers. Ces zébus me font penser à nos ânes héroïques car ils font tout : travailler la terre, transporter en tirant des charrettes remplis de foin, de mangues, de briques ou bien de paysans. Mais ces quadrupèdes finissent inévitablement dans l’assiette des malgaches et dans la mienne aussi car j’avoue que malgré le fait que je les aime j’ai succombé au plaisir de cette viande très gustative, ambré d’arômes épicés. Ces zébus ont moins de chance que les ânes algériens qui finissent retraités à moins que ces deniers victimes eux aussi de la mondialisation se retrouvent au menu de quelques exotiques restaurants (rumeur ou pas?). Je me laisse aller à mes digressions habituelles tout en recevant de ces collines son, image et parfum pour égayer mon voyage ; j’enregistre aussi des nuances de couleurs : ocre, jaune olive, jaune safran, jaune sable, vert bouteille, vert pistache, vert golf.

Au creux de ces monts, plus bas que la route, nichent des rizières, véritable or blanc des malgaches, des parcelles modestes mais qui nourrissent la population composée de 24 millions d’individus. Attention toutefois à la vente des terres à des entreprises étrangères (Madagascar détiendrait le record mondial, d’ailleurs cela a coûté son poste à l’ancien président chassé par la rue en 2009). Le riz ici c’est l’équivalent de la semoule de couscous en Algérie, un trésor national tout se conjugue à son parfum dans chaque plat épicé qui cousine avec la cuisine créole souvent composée d’une sauce aromatisée agrémentés d’oignons, d’ail, de tomate et relevé de gingembre, de vanille (premier producteur au monde), de curry. Le climat est bienveillant hormis quelques pluies torrentielles, la cuisine est bonne, les arbres fruitiers poussent librement laissant choir leurs mangues, leurs goyaves, leurs papayes pour servir de dessert aux bêtes et à la terre. Oui ce paysage me revitalise, les bêtes et les hommes semblent ne faire qu’un tant leur proximité semble grande, les premiers errent sans entraves dans les champs et mêmes dans les bourgs importants, paissant, somnolant, broutant et parfois coupant de leur allure nonchalante des routes à grande circulation sans drame ni même de cris de protestations des automobilistes : serait-ce un peuple sage et tolérant ? Il est trop tôt et je manque de recul pour le dire.

La campagne est belle, pourrais-aussi chanter si j’avais la voix juste, une campagne entretenue par une multitude d’agriculteurs pauvres mais pas misérables, ils possèdent pour un bon nombre juste de petites huttes au toit de chaume de 15 à 30 m² me semble t-il, mais je vais en visiter une prochainement. Le paysage forestier et pastoral si au premier abord semble merveilleux, je remarque qu’il n’est peut-être pas suffisamment diversifié et que si le paysage est dégagé et éclairci, cela serait l’œuvre malheureusement du feu qui venu de la main de la providence ou plus vraisemblablement de celle d’éleveurs, qui ont besoin de pâturages, a assaini et en même temps appauvri la prairie en brûlant fourrés, buissons, arbres, fleurs … De mon double poste d’observation dans mon corps d’oiseau et dans celui de bipède circulant en 4X4, donc en surplomb et circulairement, je distingue des pelades récentes ou anciennes qui ajoutent une touche plus grise au patchwork de tons de ce tableau qui aurait pu inspirer des peintres fauvistes comme André Derain avec cette importance accordée à la couleur qui s’étale généreusement pleine de vitalité ou les œuvres de Gauguin peut-être encore plus proches notamment celle de Tahiti et donnant un éclat qui illumine le tableau et son environnement.

C’est la saison des pluies, une pluie pas encore abondante car le jaune domine encore le vert tout autour de moi, les quelques rivières que j’aperçois manquent de vigueur, et des baigneurs debout avec juste les genoux dans l’eau le confirment. Je dis baigneurs mais les malgaches hésitent à se lancer dans les jeux d’eau car la plupart ne savent pas nager, mais les jeunes eux pataugent et plongent avec toute l’assurance de l’adolescence. Mon œil latéral car la frondaison m’empêche de voir de la haut me renvoie une image qui me décontenance bien qu’aussitôt un message venu qui sait de mon subconscient** me dit que ce que j’ai vu n’est qu’une tache de couleur et que mon imagination a fait le reste. Je me range à cette analyse raisonnable venu d’un endroit entre conscient et inconscient que je ne fréquente jamais éveillé lorsque cette fois ma rétine plus alerte photographie la scène pour l’immortaliser dans ma mémoire épisodique. Trois ou quatre villageoises entourées de leurs enfants se savonnent et se shampouinent nues. Ces mères de famille aux hanches pleines et aux poitrines lourdes libres et pudiques à la fois, dissimulées normalement par le feuillage ocre se mariant avec leur peau ébène, ni ne se cachent ni ne provoquent quiconque. Elles vivent dans un rythme naturel sans peur ni reproche de celui qui condamne et regarde en même temps. Dans ce tableau vivant je retrouve, un peu, beaucoup, passionnément « Le déjeuner sur herbe » peint par Édouard Manet où deux femmes nues sont assises à côté de deux messieurs habillés et discutent naturellement. A l’époque la polémique fit rage mais aujourd’hui encore à propos d’une œuvre de Balthus exposée aux États-Unis certains demandent son interdiction parce le modèle habillé montre un peu trop le haut de ses jambes.

Aujourd’hui je décide d’aller à la rencontre de fermiers malgaches en l’occurrence deux familles qui exploitent 100 hectares dont 30 % sont cultivés et les autres servent de pâturages. Cette exploitation appartient à une famille vivant à Majunga qui travaille comme guide touristique et dont les enfants ont hérités à la mort prématurée de leurs parents de maladie.

Le contremaître se nomme M. Lendria il vit avec sa femme et je crois 3 enfants, il gère l’exploitation en recrutant des travailleurs agricoles au moment des semences où des gros travaux comme retourner la terre à la pelle pour certains lots et d’autres avec une charrue tirée par des zébus. M. Lendria a été recruté très jeune par les anciens propriétaires décédés qui lui ont appris le travail d’agriculteur et à leur mort les héritiers l’ont maintenu dans sa fonction. Il a 41 ans et travaille ici depuis l’âge de 15 ans. Lui et sa femme élèvent des poulets appelés ici poulet bicyclette (car il circule librement, court très vite en se nourrissant en principe de choses naturelles), des dindons et des zébus. La ferme produit aussi du maïs, du manioc et surtout du riz environ 20 tonnes/an (ce qui peut paraître peu mais manuellement cela reste un bon rendement). Par contre le sac de 85 kgs coûte en moyenne 100 000 ariany (monnaie malgache) ce qui représente 30 euros et surtout un salaire mensuel pour un travailleur sans qualification, cela donne une idée du coût de la vie.

« A Madagascar, les prix des vivres peuvent avoir de lourdes conséquences pour les ménages. Un Malgache peut consommer 136 kilos de riz par an et l’alimentation représente 75 pour cent du budget d’un ménage », écrit Michael Rakotonirina, spécialiste à Land et Lakes International, une société américaine de production alimentaire à Madagascar.

Il faut savoir que les deux tiers des 25 millions d’habitants vivent de l’agriculture de subsistance.

Je comprends que M. Lendria produisant peu doit vendre cher pour se payer et assurer les frais d’entretiens du domaine, pour faire baisser le prix du riz au lieu d’en importer comme le fait régulièrement le gouvernement ne vaudrait-il pas mieux fournir des moyens motorisés aux agriculteurs ? Un simple petit tracteur rudimentaire augmenterait la production de 100 %, voilà ce que m’explique le contremaître dès le début de notre entretien. Retourner la terre des rizières à la pelle est harassant, long et peu rentable.

M. Lendria se lève à 4 heures du matin et avant de commencer sa journée il prend un petit déjeuner composé de vary sosoa, soupe de riz accompagné de sucre, de lait concentré sucré, les gens plus aisés ajoutent une  omelette ou du kitoza (de la viande tendre sautée). Jusqu’à dix heures il laboure puis ensuite avec les zébus il piétine le sol pour le rendre plus meuble plus malléable afin que l’eau de pluie pénètre mieux la terre. Le riz est planté en saison sèche pour les rizières plates car le reste du temps ces terres sont noyées et pour les terrains en pente toute l’année ce qui permet dans ce cas 3 ou 4 récoltes dans l’année. Le maïs a besoin d’eau et il faut donc attendre la période des pluies pour le semer c’est-à-dire en décembre et le récolter en février.

M. Lendria a qui j’ai parlé de permaculture (La permaculture est un mode d’aménagement écologique du territoire, visant à concevoir des systèmes stables et autosuffisants – Le Petit Robert) m’a répondu qu’il a visité le champ d’un de ses voisins qui ne retournait plus la terre mais la recouvrait de foin pendant quelques mois et ainsi n’utilisait plus d’engrais, Il pensait s’y mettre à son tour car pour lui les engrais abîment la terre et là rendent de plus en plus pauvre et impropre parfois à la culture au bout de plusieurs années. Plusieurs autres paysans ont vu, me dit-il, leur terre donner de moins en moins de rendement après l’utilisation d’engrais chimiques. Il me dit que tout ce qu’il produit ici est biologique sans avoir besoin de le certifier car il n’utilise aucun engrais industriel.

Je voulais terminer ma journée par la visite d’un parc naturel abritant des dizaines d’espèces de lémuriens, des oiseaux et des plantes et arbres rares. Malheureusement l’entrée du parc me reviendrai à 120 000 ariany*** plus qu’un smic local, je décide d’y renoncer surtout que ma virée en 4X4 avec chauffeur traducteur s’élève déjà à 300 000 ariany. Et il me reste encore 2 semaines de voyage… Je rentre en faisant quelques arrêts dans des petits villages pour échanger avec des habitants, manger et boire et aussi faire quelques photos sur la réalité de la vie malgache sur laquelle il ne s’agit pas de s’apitoyer de manière gratuite car eux-mêmes ne sont pas en proie au plus profond désespoir, ils sont conscients de leur situation, de la souffrance et de l’injustice qui leur sont faites mais cela ne les empêche pas d’aimer la vie, de rire souvent, de pratiquer la solidarité et un accueil chaleureux pour tout visiteur .

Pour information, je n’ai pas vraiment vu un risque de peste plus élevé que les autres années  malgré le tapage médiatique sur le sujet et le peu de risque concerne malheureusement uniquement les gens qui vivent dans la grande pauvreté.

S. B.

Ps : Toute personne qui occupe un immeuble dont elle n’est pas propriétaire pendant au moins trente ans peut en invoquer la propriété à l’égard du propriétaire originaire qui souhaite récupérer son bien :  c’est ce qu’on appelle la prescription acquisitive, ou l’usucapion. Pour cela il doit satisfaire à certaines obligations : notamment il doit se comporter en véritable propriétaire en travaillant le bien ou en l’entretenant.

Notes

* Le dispositif cœur-poumons est nommé petite circulation; cette dernière a été mise en évidence la première fois par le médecin arabe Ibn Nafis en 1242 au Caire.

**Le subconscient correspond aux processus psychiques non accessibles au sujet conscient. Ces processus relèvent de l’automatisme psychologique. Selon lui, le subconscient provient d’un défaut de synthèse des éléments constitutifs du « champ de la conscience ». Il résulte d’une désagrégation psychologique, ou dissociation … Wikipedia

*** 1 euro = à peu près 4 000 ariany

Auteur
Saïd Benchaba, journaliste et producteur

 




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