2 octobre 2022
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118e vendredi : périple d’un interpellé par la police

TEMOIGNAGE

118e vendredi : périple d’un interpellé par la police

A nos chers lecteurs qui accompagnent chaque vendredi les marcheurs sur leur circuit à travers ces colonnes nous proposons aujourd’hui un autre périple, tout aussi intéressant, celui de l’interpellé.

Vendredi 21 mai. A Alger. Le ciel haut et dégagé n’annonçait pourtant pas un après-midi calme comme nous en avions connu depuis février 2019.

Comme chaque vendredi, nous rejoignons la mosquée Errahma au niveau de la rue Victor Hugo point de départ des manifestants d’Alger-Centre. Sur l’une des rues perpendiculaires nous rencontrons un groupe de vénérables hommes. Ils étaient debout comme le temps suspendu, une centaine de mètres à l’écart du tumulte qui s’annonçait. Ils étaient en attente d’un hypothétique démarrage de la protesta. Nous nous joignons à eux, en pensant à tord d’ailleurs, que le grand nombre d’années portées par ces visages serait la meilleure protection contre une éventuelle interpellation.

Les rues sont bleues de policiers qui se tiennent prêts à  stopper toute tentative de manifestation. Il est environ 13h15. 

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Après un échange de quelques secondes avec les membres de l’illustre assemblée, voilà qu’un groupe de policiers en civil arrive par derrière. Ils nous questionnent sur les raisons de notre présence à cet endroit. Chacun de nous y va de son propre balbutiement. La plupart répondent qu’ils habitent Alger et qu’ils se baladent.

L’inspecteur nous prie de lui présenter nos pièces d’identité et nous demande de le suivre. Il nous conduit vers un bus stationné près de la mosquée et nous demande de patienter le temps que le terminal informatique devant servir à contrôler nos identités lui parvienne.

Dans le bus d’autres personnes interpellées sont là. La chaleur devient vite étouffante et l’atmosphère lourde.

Après près d’une trentaine de minutes d’attente (une éternité), celui qui paraît être le chef, un commissaire divisionnaire aux cheveux gris, d’une cinquantaine d’années, ordonne à ses subordonnés de dispatcher tout ce beau monde dans les fourgons de police.

Nos portables nous sont également confisqués et rangés avec nos pièces d’identité dans un sac en plastique. Point de photos ou de live ! 

Dans la fournaise du fourgon nous sommes dix, répartis  sur deux ou trois banquettes,  collés les uns aux autres, sans bavette mais nous nous rassurons en nous rappelant cette idée rapportée par certains scientifiques selon laquelle le corona prolifère mal dans la chaleur.

Après une bonne quinzaine de minutes d’attente, le fourgon s’élance dans les dédales de la capitale. Les occupants sont ballottés et se posent la question de leur destination finale. On se regarde. On se dit quelques mots, on tente de décrisper l’atmosphère. Certains tentent de suivre le trajet mais regarder à travers une lucarne grillagée s’avère complexe après quelques minutes. D’autres restent silencieux, le regard lointain et l’air pensif.

Une première halte au niveau d’un commissariat, puis une seconde halte dans un autre. En vain. A chaque fois le policier en civil assis à l’avant du fourgon côté passager qui est chargé de nous escorter descend, rentre dans le commissariat puis regagne sa place. Il semble que personne ne veuille de nous, pense-t-on.

Finalement nous voilà devant le commissariat de la cité Sorecal à Bab Ezzouar : tout le monde descend, c’est le terminus. Dans la salle d’attente, une banquette qui compte trois places est posée. Les dix interpellés toujours anxieux attendent la suite.

L’officier de permanence, un rouquin baraqué sourit à la vue de cette assemblée bicentenaire. Il ne comprend pas comment des hommes d’un âge aussi avancé se risquent à de telles aventures au lieu de se prélasser chez eux en compagnie de sa famille en ce beau vendredi comme seul Alger sait accueillir.

Un ancien manifestant du 11 décembre 1961 au commissariat

A l’accueil, au niveau du comptoir un jeune sous-officier, à l’allure athlétique et à l’accent prononcé de l’ouest,  Kalach à la main, monte la garde.  

Dans la salle d’attente on fait connaissance.  Ahmed est le plus âgé. Il a 77 ans, et exerce toujours son métier de transitaire. Il lance avec fierté qu’il a participé à l’âge de 13 ans aux manifestations du 11 décembre 1961. Son compagnon de marche, un Kabyle à la silhouette filiforme et aux longs cheveux blonds a quant à lui 71 ans. Il n’est pas très bavard. Ils résident tous les deux à Alger centre.

Khelifa vient de Baraki. Il a 63 ans, et porte une barbichette. Il sourit sans cesse et ne se lasse pas d’entamer des conversations avec les uns et les autres. Il est gardien d’école et visiblement heureux et fier d’être là. 

Approchant la cinquantaine, barbe bien taillée, commerçant de son métier, Mohamed nous vient de Ferdjioua.  Il essaie de tranquilliser le groupe. S’étant déjà fait arrêter à M’sila, il connaît la musique.

Originaire de Ghardaïa, vêtu d’un kamis, barbe à l’appui, Brahim habite place Hoch où il tient un commerce. Il a 46 ans. Hamid vient de Bougie. Il avoisine les 35 ans et est également commerçant. Mourad est originaire de Sétif. Il est employé dans une boutique aux abords de Meissonnier. Avec ses 26 printemps, Il est le plus jeune.

Dialogue entre Algériens !

Après une énième attente qui s’étend sur une quarantaine de minutes, un jeune officier en civil, les cheveux minutieusement coiffés et habillé avec goût nous questionne sur les raisons de notre présence aux alentours de la mosquée Errahma.

Que faisiez-vous là ? Etes-vous des hirakistes ? demande-t-il.

La plupart d’entre nous rétorquent qu’ils ne faisaient que passer ou se rendaient à la mosquée. Seul Hamid de Bougie assume et répond qu’il est venu pour le Hirak.

De retour, l’officier rouquin reprend en disant : que pensez-vous récolter en participant à une marche non autorisée ? N’avez-vous pas entendu parler du communiqué diffusé par le ministère de l’ntérieur ?

– Mais nous n’étions pas à la marche, Il était tout juste 13h15, elle n’avait pas débuté d’ailleurs, nous nous tenions juste debout lance Ahmed l’octogénaire.

– Pourquoi avoir choisi vendredi pour trainer là, n’auriez vous pas pu le faire un autre jour ? Vous savez, si l’on vous emprisonne qui se souciera de vous ? Vous ne trouverez même pas quelqu’un pour vous ramener le couffin, les grosses têtes elles sont rémunérées, quand elles tombent elles sont soutenues et touchent de l’argent, lance l’officier rouquin, l’air convaincu.

Les portables et cartes d’identité sont rangés séparément dans des enveloppes par le sous-officier qui nous prend en charge. Il a la cinquantaine et exerce depuis qu’il a l’âge de 18 ans. Il a été de toutes les galères. Sportif et agile, il fait les allers retour entre la salle d’attente situé au rez-de-chaussée et l’officier en charge des interrogatoires au premier étage.

Nous sommes conduits par groupe de trois et questionnés un par un  par l’officier. Après avoir noté notre filiation  il nous interroge sur notre fonction. Pour notre part, nous répondons que nous écrivons dans les journaux de temps en temps.

– Comment ça, vous êtes journalistes ? Dans quel journal ? Insiste-t-il.

– Nous collaborons au Matin d’Algérie de temps en temps.

Il sourit et reprend : « vous êtes donc presque des journalistes quoi ? »

– Si vous voulez dit-on. Il est respectueux et affable.

Une fois les interrogatoires terminés, les marcheurs malchanceux se demandent s’ils vont être relâchés. On commence à perdre la notion du temps. Les portables confisqués nous privent de l’horaire. Personne n’a de montre. Ahmed l’octogénaire qui n’a pas perdu les habitudes d’avant se rappelle que sa montre qu’il a enlevée pour faire ses ablutions est dans sa poche. Il est 16 heures passés, dit-il.

Quelques minutes après, nous entendons l’appel à la prière d’El Asr. Le sous-officier qui s’occupe de nous se lance dans une discussion avec nous et tente de nous convaincre que le choix que nous avons fait de participer au Hirak est mauvais, que le Hirak n’a ni de sens ni d’avenir. Il remonte les événements politiques survenus dans le pays jusqu’à l’époque Boumediene. 

L’équipe s’impatiente. Au passage de l’officier de permanence certains tentent d’en savoir plus sur la suite qui leur est réservée. Ahmed est fatigué, il veut rentrer chez lui. L’officier répond qu’il nous reste juste des photos à prendre puis on sera relaxé.

Une heure après environ, l’officier accompagné d’un autre sous-officier s’avance vers nous et nous annonce en souriant que l’on devra être transférés dans un autre commissariat pour prendre la photo de famille (sic). Il demande cinq volontaires : trois vieux et deux jeunes pour commencer l’opération. Les cinq autres seront du deuxième voyage. Après une heure environ toute l’équipe se retrouve au commissariat de Bordj El Kiffan aux alentours de ce que l’on appelle le château.

Première prise manuelle d’empreintes des dix doigts et des paumes des mains à l’encre noire en trois exemplaires puis prises photographiques de face et de profil sont faites pour tout nouvel arrivant. Les mains sont toutes noires. Le savon liquide est fourni pour se laver.

Au moment de reprendre la casquette posée sur le bureau, retirée pour les besoins de la photo l’officier en charge de la collecte d’informations se lève et dit : ne touchez pas vous aller salir votre casquette. Il la saisit et la pose sur ma tête. N’oubliez pas de dire que vous avez été bien traités ! dit-il. N’oubliez pas de l’écrire, insiste-t-il après avoir entendu notre escorte répéter à ses collègues : vous savez, il est écrivain lui ! 

Recherche dans le fichier national puis deuxième prise électronique d’empreintes des dix doigts et des paumes des mains. Cette fois-ci fort heureusement sans encre mais grâce à un appareillage numérique de capture. Prise photographique de face, profil gauche, profil droit pour une seconde fois.

L’officier qui saisit les données est calme et désolé. Vous n’avez rien fait, nous le savons, ne cesse-t-il de répéter. Il faut que vous compreniez que la situation du pays dépasse le contexte algérien. Nous sommes tributaires de la situation dans le monde, des accords et engagements de notre pays avec le reste du monde, ça nous dépasse dit-il.

A la question que nous posons de savoir pourquoi faire deux fois la même chose, l’officier répond que c’est une sécurité dans le cas ou l’informatique fait des siennes. 

Notre escorte, toujours souriant est là, il s’occupe de nous faire passer les uns après les autres et répète à qui veut bien l’entendre : hirak ou pas hirak l’Algérie ne changera pas ! Vous vous cassez la tête pour rien. ! Il est près de 18h30 selon Ahmed et tout le monde fatigue, surtout lui du haut de ses 77 ans qui regrette de ne pas avoir suivi le conseil avisé de son épouse et de son fils de rentrer à la maison quand ils l’ont joint par téléphone vers 13 heures. 

Vient enfin l’heure du départ vers le commissariat de Sorecal. Tout le groupe est soulagé et pense en avoir fini. Tout le monde semble heureux d’être de retour. Notre escorte est ravi d’être tombé sur un groupe tel que le nôtre et se confie : c’est vraiment un plaisir d’avoir eu affaire à des gens tels que vous. Un groupe de reliques avec un âge moyen de 55 ans ce n’est pas éprouvant, ça le change des jeunes fougueux auxquelles il a l’habitude d’avoir à faire, pense-t-on intérieurement. Il est aux petits soins, nous ramène une autre banquette, une table et même une chaise de bureau confortable.

C’est fini, allons-nous rentrer chez nous ? demande-ton. Pas encore, attendez un peu lance allègrement le sous-officier en charge de notre groupe. Quelques minutes après un autre policier en civil s’avance vers le groupe : la cinquantaine, cheveux grisonnants, taille moyenne, nous aborde en nous questionnant sur nos lieux d’habitation et tente de savoir si l’on a déjà été arrêté durant le Hirak.

Seul Hamid de Bougie et Mohamed de Ferdjioua répondent par la positive. Il entame alors un discours politique expliquant qu’il faut donner une chance au président Tebboune, qu’il dit être de bonne foi, le laisser travailler, permettre aux élections se dérouler et d’avoir la patience d’attendre encore deux ou trois ans.

Il demande : que voulez-vous ? Une période transitoire, que l’on revienne sur la constitution en élisant une assemblée constituante, en revenant sur nos fondamentaux avec tous les risques que cela comporte ?

Il rajoute : la majorité d’entre vous ont vécu la décennie noire et savent de quoi il retourne. A Khelifa, le gardien d’école de 63 ans à la barbichette grisonnante qui s’arrête sur les années 90 il fait un récapitulatif du mouvement salafiste depuis les années 1970 à nos jours. Remarquant qu’il maitrise son affaire nous lui demandons la nature de son travail. Il répond qu’il est brigadier chef aux Renseignement Généraux (RG) section politique spécialité religieux.

La discussion se prolonge, il est près de 20 heures et l’épuisement transparait sur les visages. Le brigadier chef conclut son discours en nous préconisant de faire preuve de plus de lucidité et de sagesse tout en nous rappelant les risques que nous encourons si nous sommes interpellés de nouveau.

Il annonce la sentence : maintenant que vous êtes fichés chez nous sachez qu’à la prochaine récidive vous serez convoqués au tribunal sans garde-à-vue mais qu’à la troisième vous serez systématiquement présentés au tribunal. Alors faites attention et demandez vous si cela sert à faire avancer les choses ou si ça vaut vraiment la peine. Il nous salue et se retire. 

Il est 20h15 d’après Ahmed, notre vétéran, qui n’en peut plus. Après quelques instants, le sous-officier qui nous accompagne depuis notre arrivée commence par l’appeler, lui remet sa pièce d’identité, son téléphone et le libère. Il le fait pour chacun d’entre nous à cinq, dix minutes d’intervalle.

Seuls Hamid de Bougie et Mohamed de Ferdjioua doivent patienter. Ils ont déjà été interpellés une première fois. Ont-ils été relâchés par la suite ? Aucune nouvelle.

Il est 20h50 et nous sommes libres, à l’air libre, en quête d’un taxi pour rejoindre nos domiciles. Nous sommes vite rejoints par Khelifa qui n’a pas perdu une once de son enthousiasme et de sa vitalité. Il nous propose de prendre le taxi ensemble. Dirigeons-nous sous le pont de Bab Ezzouar, c’est là que se trouvent les clandestins (taxis) dit-il. 

Un jeune, au volant d’une Matis Daewoo grise nous propose une place pour Tafourah (Alger centre) à 150 dinars. Banco ! Il est 22 heures et sommes pressés de retrouver nos salles de bain.

Dans le taxi, Khelifa, le bavard, tient à taper une dernière discussion avec le jeune clando. Il lui parle du Hirak, lui raconte son interpellation et le questionne sur sa situation familiale. Le jeune nous apprend qu’il est marié et père d’un enfant. Khelifa continue d’asticoter le chauffeur et tente de savoir ce qu’il pense de la protesta.

Le jeune sur un ton révolté rétorque : « Moi je n’en ai rien à foutre de ce Hirak, je ne m’y suis jamais rendu, à ton âge, depuis le temps que tu te bats l’état t’a-t-il donné quelque chose dis moi ? à moi il n’a rien donné, alors ça ne m’intéresse pas ».

On se regarde interloqué ! Faut-il tout attendre de l’Etat donc ? Que tout nous tombe du ciel !? Il faut croire que nous sommes d’éternels assistés, incapables de prendre seuls notre destin, me dis-je.

Les avis diffèrent forcément, lançais-je à Khelifa qui me répond avec un sourire qui lui traverse le visage et des yeux pétillants qui illuminent la pénombre de la Matis.    

Auteur
Djalal Larabi

 




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