10 décembre 2022
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1962 : quand les marsiens déferlent

Le clan d'Oujda

«L’Etat est un Etat réfugié dans le ghetto du Club des Pins», M’Hamed Yazid, un des négociateurs des accords d’Evian.

Dans l’une des villes du 8 mai 1945,  vivait Ameyar. Personnage mi-réel mi-fictionnel. Un doux rêveur, disait-on, dont certains soupçonnaient à tort la raison vacillante au fil du temps. Et pourtant sa lucidité et sa mémoire étaient intactes. Il subjuguait du haut de son verbe jamais à court de raccourcis, toujours aiguisé à l’endroit de «nos» gouvernants. Son mémorable discours ?

«Les marsiens déferlent sur la ville. Ils gagnent du terrain 

de jour en jour. Le pays va bientôt leur appartenir. Certains pensent qu’il est déjà en leur possession. De mauvaises langues prétendent qu’ils sont partout, y compris bien entendu dans les hautes sphères. Ils ont fait de tous les appareils leur propriété exclusive. Leur monopole. Ils ont envahi toutes les activités. Ce sont des sauterelles, de véritables reptiles.

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On a beau jaser sur leur compte et affirmer qu’ils  sucent le sang de la plèbe et puent la corruption, ils s’affichent en grosses bagnoles et construisent des villas inexpugnables. Des forteresses seigneuriales modernes. Ils grossissent leurs comptes dans les grandes capitales bancaires alors qu’ils les fustigent à longueur d’ondes ».

On l’écoutait, sidérés. Il n’était ni fou ni aveugle. II n’était pas barbu non plus. Il était loin de représenter le personnage mythique par la bouche duquel la vérité jaillissait. Décortiquée pour les autres comme s’ils étaient frappés d’ankylose intellectuelle. De qui parlait-il ? Qui étaient ces marsiens ? Il regardait avec des yeux presque méprisants lorsqu’on lui posait la question. Il dressait un réquisitoire en règle à leur encontre. Il n’arrivait pas à cuver son dépit. 

« Les vrais patriotes sont morts au champ d’honneur. Les marsiens ne sont que des charlatans, des arracheurs de dents de souk. D’ailleurs, seul un marsien ose se pavaner le jour d’une fête nationale, en prenant des airs de héros auquel le peuple est venu rendre hommage ».

Sur son visage se dessinait de la répulsion. L’arrogance des marsiens le mettait dans tous ses états. Affublés d’uniformes, la veille de l’indépendance, ils avaient occupé la cité déclarée bien vacant. Sans coup férir, devant un peuple encore désemparé car n’ayant pas eu le temps nécessaire pour panser ses plaies et oublier les tortures subies. C’était le début du règne de ce qu’il appelait « le colonelialisme ». on avait toujours du mal à le suivre dans ses diatribes. 

« En vérité, une nouvelle race de rapaces qui n’a pas été prévue par Darwin est née : ceux qui tiennent lieu de « classe politique ». Son discours aseptisé, ses airs de conquérante, sa réputation de budgétivore, sa langue de bois, son ignorance notoire en font un ensemble de bouffons réunis en conclave. Une camarilla.

« Attention, derrière l’apparence d’une assemblée de sages notables (style conseil de la nation), ils ne se supportent pas. Parce qu’ils ne parviennent pas à se séparer, ils donnent l’impression d’être unis. Ce ne sont que des clans. Ils ont remplacé les tribus des douars dont ils sont originaires.

« Chacun d’eux a son réseau de complicité, sa clientèle, pour investir plus facilement tous les postes et fonctions qui leur permettent de se maintenir dans les privilèges qu’ils se sont octroyés. Ce ne sont guère que des profiteurs, des opportunistes, des jouisseurs. »

Devant ses réparties énoncées comme une rafale, on  gardait toujours le silence. Non pour déguiser une quelconque pensée, mais pour maîtriser nos répulsions. On  l’écoutait sans répliquer. N’assimilant que peu le cheminement de ses pensées, on était pourtant tout ouïe. On représentait pour lui un auditoire de choix, un échantillon de cette jeunesse abusée et désabusée à la fois. Plus tard, gagnée par la harga.

« Pour eux, l’important est d’être étiquetés comme personnalités, d’être identifiés comme tels. Ils veillent à asseoir leur autorité et leur réputation. Ils les entretiennent en camouflant leurs erreurs. Image de marque oblige.

«C’est une espèce qui meurt pour le désir de paraître, la reconnaissance sociale et l’audience à l’étranger. On ne peut pas les rencontrer à n’importe quel coin de rue. Ils ont leurs quartiers résidentiels et leurs gardes de corps. Ils considèrent qu’à trop s’exposer, ils risquent de perdre de leur autorité.

« Contrairement à ce que pensent beaucoup d’entre nous, ils fuient les applaudissements des foules. Ils se travestissent en envoyant un des leurs dans la rue, devant les micros des tribunes officielles. Généralement, ils sont tous candidats aux honneurs. Ils font la queue pour accéder aux marches du podium qui y mène.

Attention, ils sont dangereux. II ne faut pas les sous-estimer. Les faux-semblants, les raisons alibis et les paravents-justifications sont leur spécialité. Il faut se méfier d’eux comme de la peste car ce sont de forts en gueules, mais aussi en tortures. Ils veulent élire domicile dans tous les foyers et assiéger toutes les places et les rues. Ils ont même capables d’assassiner un président en direct…

« Ils souhaitent investir chaque famille en ayant un représentant par le biais de l’un des membres de celle-ci. Ainsi, ils se tiennent informés de tous les faits et gestes des éléments localisés comme subversifs. Pour rappel, l’histoire de cet étudiant qui écrivit une lettre à un employé d’une usine de l’Etat, pour son congé payé. II a été incarcéré pour tentative d’organisation d’un syndicat parallèle. Ni plus ni moins ».

Il accompagnait son propos d’une mimique qu’il voulait éloquente. Pour signifier qu’il fallait tourner sa langue sept lois dans sa bouche avant de parler :

«Comme la bourgeoisie européenne, ils se sont constitués en seigneuries, taillés des fiefs et suscités une cour dont la mièvrerie dévouée, la docilité besogneuse, le calcul cynique et la soumission répétée à chaque occasion sont devenus des rites connus. Ils sont d’ailleurs l’objet de dérisions dans les cafés par les jeunes, au moment de leur désœuvrement. Sans vergogne, ils se sont vêtus de l’immoralité qui leur sied. Ils ont installé la pénurie, en criant à la crise venue de l’extérieur, laissant à la plèbe – qu’ils méprisent- la débrouillardise.

L’arme absolue contre tous ces magouilleurs en tout genre, c’est l’humour qui nous permet de nous gausser de la loi régissant les rapports entre eux : le copinage tous azimuts et l’utilisation envers leurs supérieurs de la pommade, de l’encens et de la brosse, surtout du prince du moment.

Apprends que la bassesse et le recul sont leur arsenal préféré. Ils restent tapis dans l’ombre pour organiser leur curée. Si on  est humbles devant eux, ils font preuve d’un pédantisme dont l’outrecuidance dépasse toutes les bornes. Le rabâchage fuse par leurs bouches comme des vérités cinglantes et prêtes à être imprimées et diffusées, brochures à mettre sur nos tables de chevets et à psalmodier chaque soir».

On était ébaubis par tant de lucidité. N’ayant pu mener à terme ses études en philosophie, ii fut locataire d’un asile en Europe. Depuis, il vit de petits boulots pour être en conformité avec ses idées, répétait-il souvent. 

 « On nous traite de schizophrène, alors qu’ils sont de véritables mégalomanes. Désormais, le désarroi, la crise de conscience et la révolte qui dormaient en nous doivent se réveiller. Les magouilles, les manœuvres, les intrigues, les complots, les coups bas et autres recettes auxquelles ils se livrent à longueur d’année doivent être mis en lumière et dénoncés. En un mot, il faut conjurer le désespoir qu’ils cherchent à institutionnaliser.

Observons un peu les multiples services qu’ils se rendent, les fraudes auxquelles ils se livrent et les cadeaux qu’ils se font. C’est de la comédie. Une hypocrisie entretenue par tout un chacun d’eux. Les uns espèrent, sinon amadouer, du moins neutraliser les récalcitrants et les gagner à leur camp, pour se frayer un chemin dans la jungle dont ils connaissent seuls les lianes inextricables. Insaisissables pour le commun des mortels ».

« Rappelons-nous quand nous étions jeunes lycéens. Nous attendions, à midi tapant, les filles qui sortaient du lycée. Nous nous regardions comme des bêtes curieuses, désolés de ne pouvoir nous satisfaire. Les plus téméraires d’entre nous mesuraient leurs chances en accompagnant à distance leurs dulcinées. Houries inaccessibles. 

Ces pratiques exécrables perdurent dans beaucoup de régions. Il parlait d’un trait, comme pour se décharger d’un fardeau. Dans la voix, il avait un ton qui camouflait mal une rage à peine contenue. Les larmes aux yeux, il évoquait ces souvenirs douloureux. Surtout lorsqu’il pensait que les medias ne manquaient pas une occasion pour nous rappeler que nous étions souverains, dans une patrie indépendante ».

Et ce gradé dont le fils a été jugé inapte à poursuivre ses études au lycée par le conseil de classes des professeurs. Souvenez-vous ce qu’il dit, avec une virulence inouïe, au proviseur lorsque celui-ci, par excès de zèle ou par dignité de nationaliste attardé, lui a rappelé que la loi est la même pour tous : « Tu laisses la loi de côté et tu réintègres l’enfant. Apprends pour ta gouverne que c’est nous qui faisons la loi dans ce pays. Si tu tiens au pain de ta famille, tu appliques ce qu’on te dit et tu te tais. »

Heureusement que ces situations sont rares, lui rétorquait-on.

Narquois, il répondait : « Pauvres naïfs » !

Ammar Koroghli 

Ammar Koroghli

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