20 juin 2024
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22 février 2019, il était une fois le Hirak

Le Hirak "béni" trahi et réprimé par Tebboune and co.
Le Hirak « béni » trahi et réprimé par Tebboune and co. 4 ans après, l’Algérie macère dans la démocrature

Hirak. Tel un miracle, un mouvement naît le 22 février 2019. Il reste vivant depuis de nombreux mois et a étonné le monde par son pacifisme. Tour à tour, chaque vendredi, les citoyennes et citoyens descendent dans la rue apprivoisée comme seul espace public.

Et pour cause, la télévision du pouvoir pratique une communication au service du prince du moment et tente vainement d’ignorer cet événement de taille.

Du « chahut de gamins » au Peuple des jeunes

Les manifestations du 22 février 2019 démontrent que le « chahut de gamins » n’a pas cessé ; il a même redoublé d’intensité. Plusieurs années, après octobre 88, n’ont pas entamé cette persévérance juvénile. Dans une atmosphère de pessimisme flagrant, l’Etat semble être le grand absent tant il apparaît qu’une économie -que d’aucuns qualifient volontiers de bazar (voire de rente), reléguée aux alentours des villes- cherche à s’installer durablement.

Tout ce qui est bibelots et gadgets importés y trouve refuge. Dans ces conditions, face à une paupérisation forcée de beaucoup de  citoyens algériens, que pourraient valoir les satisfécits des gourous de la finance internationale ? L’Algérie a déjà l’amère expérience des « réformes structurelles » (restructuration et tutti quanti) n’ayant abouti in fine qu’à mettre ce pays à genoux et à enrichir davantage les héritiers du monopole d’Etat sur le commerce extérieur.et autres oligarques.

Aussi, l’appel à la libération sociale, par la parole retrouvée, est le bienvenu pour renouer avec une tradition millénaire en terre algérienne : la résistance. En l’espèce, à celle de la hogra distillée par un système politique dominé depuis le coup d’Etat du 19 juin 1965 par une technostructure militaro-bureaucratique au service d’une oligarchie addict aux pétrodollars dont use et abuse le prince du moment. Et soudain, hommes de sérail, de palais, habitués des bureaux capitonnés et des résidences « Club des Pins » (et des coquins) sont mis sous les feux de la rampe pour se retrouver dans les geôles d’El Harrach. Il est vrai, sous la férule de ce qui a été appelé « la justice du téléphone ».

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El Djazaïr a repris des couleurs pour dire haut et fort : vingt ans ça suffit ! Stop à la présidence à vie. La rue s’anime comme jamais depuis l’indépendance pour annoncer au monde un souffle nouveau, une soif de justice, de liberté et de nouvelle indépendance. Et la fin de la pensée unique trop longtemps incarnée par le parti unique.

Les têtes connues pour leur implication dans l’ancien système dans ce qu’il a de plus abject (corrompus et corrupteurs) a fait l’objet d’une opération visant à assainir (partiellement) le pays de la gangrène de la corruption. Mais seule une partie des corrompus présumés sont à ce jour touchés, quid des corrupteurs et autres corrompus notoires laissés encore à l’ombre du pouvoir ou en fuite à l’étranger ?

Fin de l’oligarchie enrichie par la quasi-généralisation du gré à gré ayant une mainmise sur tous les marchés : BTP, agroalimentaire, communications… ? Et quid du pouvoir politique dont la marque de fabrique a été la violation des dispositions constitutionnelles ? Le fait du prince toujours d’actualité avec culte de la personnalité ? Mise à nu du système économique, miné par la rente pétrolière qui subit de plein fouet les coups de boutoir de ce fléau favorisant ainsi l’affairisme d’Etat. L’élection présidentielle de décembre 2019 restera t-elle comme un énième remake du pouvoir mettant en scène l’illégitimité, son domaine de prédilection ?

Et pour cause, jusqu’où ira ce pouvoir dans sa quête éperdue dans la confiscation du rêve devenu soudain à portée de mains pour un monde meilleur au peuple des jeunes ? Quel projet politique pour le Hirak ? Ainsi, l’élection présidentielle d’avril 2019 a pris une tournure non envisagée par les tenants du pouvoir du moment (voire par l’opposition).

Des voix (y compris autorisées par le pouvoir) pourront toujours affirmer  qu’il pourrait s’agir là d’une nouvelle manipulation comme celle d’Octobre 88 concoctée par les serviteurs zélés du régime qui tentent d’instrumentaliser l’insurrection populaire en marche, voire qu’il y aurait une « main étrangère » (laquelle ? Quelles preuves à charge ?).

En tout état de cause, l’exercice de la citoyenneté à travers des manifestations pacifiques hostiles à un 5e mandat (conçu comme indice probant d’une présidence à vie) a conduit à dire «vingt ans, ça suffit !». La configuration du système politique, devenue obsolète, a-t-elle pour autant changé ? En toute vraisemblance, seule une nouvelle conception du pouvoir est à même de sauver l’Algérie par la refondation de l’Etat mis au service non d’une poignée d’arrivistes privatisant cet appareil mais de la collectivité des citoyens.

Dans cette perspective, l’aspiration à la démocratie, conçue comme moyen de résolution de la question du pouvoir autrement que par la violence, ne peut tolérer longtemps l’étouffement des libertés publiques et du droit à l’expression par l’incarcération des journalistes et la marginalisation des hommes de pensée et de culture (comme on l’observe régulièrement dans notre continent africain) avec, comme corollaire, l’existence de forces politiques autonomes (partis politiques, syndicats, ONG, associations) ayant leurs propres canaux de communication avec les citoyens (la télévision algérienne ayant vocation à être un véritable service public ouvert à tous et à toute forme de communication, y compris celle parfois impertinente et non une annexe du pouvoir).

Pour un changement du « Système »

Le système politique doit être réaménagé en profondeur si l’on veut éviter d’autres explosions populaires qui demeurent le seul mode d’expression du mécontentement. Car à force d’étouffer les révolutions pacifiques, la violence risque de s’installer durablement comme elle l’a été dans un passé récent. Et avec elle, l’autre violence : la corruption dont les tenants ne se cachent plus pour vivre de façon ostentatoire, (nouvelles féodalités politiques et économiques) et les différenciations socio-économiques flagrantes dues principalement à une répartition inéquitable du revenu national, qui engendrent maintes frustrations, singulièrement du point de vue du logement et de l’emploi.

Dans cette perspective, le constitutionnalisme algérien gagnerait à exercer une réflexion approfondie et instaurer un large débat sur les réformes d’Etat quant à l’utilité du bicaméralisme et du bicéphalisme de l’Exécutif (A.K : « Des réformes urgentes d’Etat », El Watan du 06 septembre 2005). Ainsi, la régionalisation mérite, ce me semble, de retenir l’attention du législateur. La presse et la culture doivent également devenir des pôles d’intérêt démocratique.

Par ailleurs, s’il est vrai qu’il faut éviter ce que d’aucuns désignent comme le gouvernement des juges, il est clair toutefois que les élus locaux comme nationaux -ainsi que les autres instances issues du gouvernement dont les ministres- ne peuvent être exonérés de leurs fautes dont ils doivent répondre devant les tribunaux ordinaires eu égard au principe de l’égalité de tous devant la loi.

L’opération contre la corruption inaugurerait-elle une nouvelle configuration d’une Justice, non plus aux ordres de l’Exécutif, mais un pouvoir à part au service de la Nation ? Il reste à espérer que la pénalisation de la vie politique en vogue doit permettre la recherche de la responsabilité pénale des hommes politiques par le juge judiciaire comme pour le commun des mortels et non plus par des juridictions spécialisées pour des incriminations relevant du droit pénal et nécessitant des procédures pénales.

De même, le juge constitutionnel doit pouvoir se départir de son rôle de simple donneur d’avis à l’exécutif qui fait de lui une institution inféodée à la personne du président de la République. Il se doit de s’inscrire dans une autonomie lui permettant de devenir une véritable juridiction constitutionnelle au service du pays.

Ceci laisse supposer que le pouvoir constituant et le législateur se laissent tenter par l’idée de modernité de la société algérienne ; ainsi, la féminisation de la vie politique par l’instauration du système dit de la parité quant à l’élection des femmes à tous les échelons du pouvoir local et central (ainsi qu’à une plus grande accession des postes de hauts fonctionnaires proches des décideurs politiques).

Il en est de même de la rationalisation du « nerf de la guerre » que sont les moyens financiers des partis politiques en vue d’une transparence visible pour le citoyen qui a certainement horreur des scandales financiers et de la corruption en tant que thème récurrent.

Il est vrai que le financement desdits partis échappe à tout contrôle organisé et sérieux tant les stratégies de marketing de ceux-ci demeurent occultes ; ce qui ne peut contribuer à une moralisation de la vie politique en sorte que là aussi le législateur a fort à faire pour mettre en place un dispositif légal assurant un financement public des partis et un remboursement public des dépenses électorales, accompagné d’un contrôle administratif et juridictionnel.

Au total, pour permettre l’émergence d’un nouveau système politique, force est de chercher à résoudre cette équation fondamentale : comment réconcilier les Algériens avec les impératifs de développement politique (la démocratie conçue comme moyen de résoudre la question de la légitimité du pouvoir), le développement économique (impulser une politique efficace de l’investissement et rentabiliser le parc industriel existant, faire de l’agriculture une priorité afin de garantir durablement l’autosuffisance alimentaire dans le cadre d’une économie forte), le développement social (l’émancipation des travailleurs avec la mise en place d’une nouvelle législation sociale), le développement culturel (renouveau linguistique avec la mise en valeur des langues nationales dont la darija et remise à flots des créateurs dans l’ensemble des domaines artistiques) et la justice sociale conçue comme pierre d’angle de tout projet cohérent dont la légitimité doit reposer sur la capacité du gouvernement à régler les problèmes des citoyens et à tolérer l’esprit critique -voire simplement caustique- de la presse ?

A cet égard, il vaut de noter que l’Algérie attend un big bang politique depuis son indépendance. Le hirak aura t-il réussi enfin cet exploit pour instaurer un nouveau système politique en achevant  définitivement l’ancien ? C’est essentiellement au peuple des jeunes de répondre à son destin et celui d’El Djazaïr pour en  devenir la colonne vertébrale et la sève régénératrice tant il est vrai que, durant le long règne de vingt ans, l’Algérie a payé un lourd tribut à la démocratie : 1000 milliards de dollars outre les pertes en vies humaines et en infrastructures économiques durant la « décennie noire ».

Il reste à espérer que tant de vies humaines n’aient été sacrifiées pour rien au vu de la démocratie résiduelle actuelle. Ce, d’autant que l’opposition parlementaire a montré qu’elle n’est pas suffisamment structurée pour servir de contrepoids politique pour rendre crédible, effective et irréversible l’alternance au pouvoir comme élément structurant et substantiel de la pratique du pouvoir.

Alors que la société civile se retrouve désarmée à maints égards, ce n’est pas du personnel administratif (de hauts fonctionnaires délégués à des fonctions politiques) qui pourrait apporter le changement car ne pouvant au mieux que gérer des décisions prises en dehors des sphères classiques du pouvoir.

Parmi le peuple des Jeunes, que naissent des Maires, des Députés, des Ministres et des Présidents (jeunes, pour éviter la reconstitution à la fois de la gérontocratie gouvernante et la renaissance de toute oligarchie) ! Ils pourront s’organiser en Etats-généraux en vue de devenir un pouvoir constituant et libérer le pays de toutes les « Issabas », organiser le pouvoir et le distribuer selon le principe de la séparation des pouvoirs pour que nulle institution ne s’érige à elle seule en pouvoir qui s’apparenterait à une nouvelle autocratie (voire quasi-dictature).

Ammar Koroghli, Docteur en Droit, avocat-auteur algérien (poète-nouvelliste-essayiste)

Contributions sur l’Algérie et le Hirak  de Ammar Koroghli

L’Algérie, une terre millénaire (Le Soir d’Algérie des 24 à 26/09/2017)

Manifeste pour un projet politique et social en Algérie (Le Quotidien d’Oran, 25-26 mars 2019 et Le Matin, 25- 27 mars 2019)

La présidence inamovible (El Watan du 19 mai 2018)

Vingt ans, ça suffit ! Pour la refondation de l’Algérie (El Watan du 02 mars 2019)

Le Hirak. Pour un big bang politique (El Watan du 18 août 2019)

La Rue, cinquième pouvoir, dit NON (El Watan du 02 avril 2019)

Lettre ouverte aux candidats du système (Le Matin du 05 décembre 2019 et El Watan du 12 décembre 2019  sous le titre « Hirak, pour des états généraux et des élections par la, base »)

Maïdi Abdesselam: Un précurseur du Hirak (El Watan du 10.08.2019)

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