9 février 2023
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Algérie : « Réveilles-toi, c’est l’heure d’aller se coucher » (*)

Pour qu’un Etat puisse exister concrètement sur le terrain, il faut le doter d’un bras c’est-à-dire d’une administration. Une administration protégée par un droit spécifique et animée par des agents recrutés sur des critères méritocratiques, formés dans des écoles spécifiques où ils intériorisent les valeurs de l’Etat à savoir l’idéologie de l’intérêt général.

C’est dans et par l’idéologie de l’intérêt général que se réalise le consensus nécessaire au maintien du tissu social dans le monde occidental.. Ainsi la couche sociale qui maîtrisera l’administration disposera d’un redoutable instrument de pouvoir. Cette petite bourgeoisie civile a été imposée par l’Armée seule force organisée au lendemain de l’indépendance. Cette volonté d’occuper la place du colon implique forcément une subordination par rapport à lui. A chaque fois que l’on fait de l’Etat ou d’une petite élite, le principal acteur du développement, on suscite l’apathie générale du corps social et les citoyens se détournent des structures sociales et politiques organisées.

On se trouve devant une société éclatée, une classe dominante qui vivant de l’Etat n’a pas le sens de l’Etat mais de celui de ses intérêts. Cette classe a le goût de l’autorité et du prestige, elle ignore celui de l’austérité et de l’humilité.

Pour l’élite dirigeante issue du mouvement de libération nationale, la population est moins perçue comme une ressource économique à mobiliser que comme une charge financière à supporter. En effet, l’Etat s’est institué propriétaire des gisements pétroliers et gaziers du territoire national, et a conçu la rente comme un instrument d’une modernisation sans mobilisation de la nation.

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Pour ce faire, il est conduit à affecter une part grandissante de la rente en cours de tarissement à la production et la reproduction de la base sociale c’est à dire à la consommation soit directement par la distribution de revenus sans contrepartie, soit indirectement par subvention, soit par les deux à la fois. Cette pratique a donné naissance à une véritable débauche des dépenses publiques et à une grande auto-complaisance en matière de politique économique et sociale.

La rente a constitué un soporifique en masquant toutes les insuffisances en matière de production et de gestion.

Elle a donné lieu à des problèmes très difficiles à résoudre : le premier de ces problèmes fût posé par des investissements considérables dans les projets inutiles entrepris notamment pour des raisons de prestige ou visant à satisfaire une boulimie de consommation.

Le deuxième problème résulte des gaspillages des gouvernements en matière de dépenses courantes. Il faut citer les dépenses excessives de défense, de sécurité, de diplomatie, une augmentation inutile du nombre d’emplois destinés aux fonctionnaires de l’économie nationale, les subventions destinées à diverses activités improductives etc.

Le troisième problème, le plus épineux, devenus excessivement riches à la faveur d’une embellie financière exceptionnelle, les gouvernements qui se sont succédés successifs ces deux dernières décennies, pris dans le tourbillon de l’argent facile et de l’impunité, n’ont pas eu la sagesse et la lucidité d’adopter une politique économique saine et rationnelle en matière de dépense, de subvention, de crédit, de change aveuglés par une embellie financière exceptionnelle illusoire.

C’est l’explosion des dépenses publiques au-delà des besoins réels et des capacités disponibles du pays. Le train de vie de l’Etat n’a plus de freins, et il ne reste plus de rails, la prochaine gare incertaine. Que faire pour rationaliser les dépenses afin d’éviter la planche à billets ou à l’endettement extérieur ?

Le fait que les recettes pétrolières vont pour l’essentiel au gouvernement qui décide de leur répartition et de leur affectation, fait en sorte que le revenu est moins perçu comme la contrepartie d’efforts productifs que comme un droit dont on peut jouir passivement du moment qu’il est octroyé en dehors de la sphère interne de la production.  Dans ce cas, le risque est grand de voir les bénéficiaires de la rente se désintéresser de toute activité réellement productive.

La légitimité implique en premier lieu une certaine relation de réciprocité politique entre dirigeants et dirigés, entre employeurs et employés, entre administrés et fonctionnaires, relations vécues comme plus ou moins légitimes selon son degré de réciprocité. D’un point de vue général, plus l’Etat est contre la société, moins il y a production, moins il y a adhésion et plus il y a frustration et humiliation.

Or, l’humiliation est peu productive économiquement mais remplit un rôle important pour le maintien au pouvoir dans la mesure où elle démontre l’arbitraire qu’elle contient.

Le problème de la productivité est un problème d’organisation donc de management donc de managers. Cette analyse met en œuvre qu’on le veuille ou non la responsabilité de l’organisation c’est à dire des dirigeants qu’ils soient des dirigeants politiques ou des dirigeants d’entreprises.  Une croissance des revenus en devises n’est pas synonyme de développement mais de sous-développement.

Nous sommes de mauvais élèves, nous n’apprenons pas nos leçons. « La France est un pays extrêmement fertile, on plante des fonctionnaires et il pousse des impôts ». L’Algérie est un pays extrêmement « aride », on sème des fonctionnaires, on récolte des administrations et des promesses fumeuses. « Nous n’avons pas d’Etat, nous avons des administrations », écrivait Anatole France.

Un Etat rentier, une société endormie, voilà ce qu’on en a fait le pouvoir des Algériens. « Il est cinq heures, Paris s’éveille, c’est l’heure d’aller se coucher » Jacques Dutronc

Dr A. Boumezrag

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