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4 mars 2024
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Aujourd’hui, c’est le 11. Un jour comme celui-là, ta mère perdit la voix

Revivre et relire

Aujourd’hui, c’est le 11. Un jour comme celui-là, ta mère perdit la voix

Ta mère Zoubida, m’a-t-il dit, perdit la voix dans les balustres du Belcourt de son enfance, un jour où elle avait continué la manifestation avortée de sa mère Aldjia, sur injonction des mêmes édiles de l’ombre. La révolution s’essoufflait et ils avaient besoin du secours des masses innocentes. Ils avaient, une fois de plus, décidé du moment et du mobile. Ce serait le 11 décembre.

De Gaulle serait en visite à Alger et les États de la planète en conclave à New York. Les hurlements de Belcourt bouleverseraient l’un et parviendraient jusqu’aux oreilles des autres en Amérique, avaient-ils assuré.
– N’y va pas, ma fille, on n’a pas fini de pleurer ta mère ! avait dit Khedaoudj. Zoubida n’avait pas écouté et avait même eu de l’enthousiasme à s’insurger.

Comme sa mère Aldjia, elle était à la tête du cortège, belle et emportée, dévalant ce que Belcourt avait mis de pentes et d’escaliers entre le petit peuple de la colonisation et les indigènes ; belle et emportée, le drapeau vert à la main, déboulant des Gîtes du bonheur vers le district interdit, enfourchant, avec ardeur, les rampes et les parapets qui séparaient deux mondes. Mais que pouvaient les rambardes de Belcourt contre une avidité d’un siècle, bridée de mère en fille, de père en fils, depuis l’ultime défi de Boussaâd et l’imploration secrète de Nouara, que pouvaient les balustrades de Belcourt contre le serment de Belaïd, contre cette irrésistible éruption d’un rêve ancien ? Zoubida avait traversé le boulevard Cervantès et les rues miteuses de son enfance, la rue de l’Amiral-Guépratte, la rue Marey où habitait Fetouma la voyante, puis le marché indigène d’El-Akiba où elle aimait humer l’odeur de la pauvreté chaleureuse mélangée aux senteurs orientales, le parfum des encens et celui du café qu’on torréfiait pour les bonnes bourses. Elle était arrivée, souveraine comme sa mère, l’emblème vert à la main, dans ces quartiers européens où elle n’allait jamais, devant le café Quiko, le Monoprix et le cinéma Roxy, la rue de Lyon et ses belles devantures, la rue de l’Union, puis la rue Lamartine… « Tahia El-Djazaïr ! ».

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Rue Alfred-de-Musset, Gaspard tira.
Le brigadier Gaspard tira et le sang commença à dégouliner à travers les marches escarpées qui descendaient des ghettos, ruisselant d’El-Akiba vers la rue de Lyon.

Le brigadier Gaspard tira, puis la milice, puis les militaires… J’ignore si les nations réunies à New York entendirent le cri d’un peuple qui s’écroulait. Moi, je n’entendis que le dernier cri de ma fille Zoubida quand la balle lui transperça la gorge dans Belcourt qui tremblait.
On raconte que ce fut un dernier cri d’amour : Yemma ! Elle n’en poussa plus jamais d’autres.
Ce cri refoulé, Kheïra, le cri de ta mère, je n’ai jamais cessé de l’entendre dans ce qu’on appellerait plus tard l’indépendance, à la fin d’une guerre magnifiée qui eut lieu dans l’exubérance et la duplicité, dans l’enthousiasme et les fourberies ; l’indépendance, ma fille, où nous n’avons pas cessé d’espérer pour nos enfants ce que nos pères avaient espéré pour nous, et que le temps nous refusait alors – et qu’il nous refuse toujours, un siècle après Belaïd ! D’où vous vint, anciens compagnons d’armes, cette avidité nouvelle qui vous fit rétablir les parapets de Belcourt et ressusciter Cervantès, ses taudis et ses indigènes ?
Voilà soixante-dix ans que je me perds dans tes tourments, ma mère, ma terre ! J’avais promis, à vingt ans, d’aller vers toi, terre de sang et de mirages, et de prendre le thé, enfin, sous ton coucher du soleil. Mais le soleil ne s’y est pas levé après la guerre et voilà un demi-siècle que nos enfants s’interrogent sur l’éternité de la nuit.

J’ai toujours entendu Zoubida prier d’une voix qui n’était plus la sienne. C’était après la guerre, notre guerre inachevée qu’on venait de clore dans l’amnésie, et qui enfanta ces autres guerres que j’ai eu le funeste privilège de vivre assez longtemps pour connaître.

Oui, Kheïra, j’ai vu, à la fin de ma vie, ce que Belaïd avait vu un siècle et demi auparavant au bord de l’oued Soufflat, du temps du bachagha Aït Mokrane ; j’ai vu mourir de nouveaux Zouheir insurgés au nom de Dieu, en chair impulsive brûlée face aux canons, sous l’oeil incrédule de caïds orgueilleux autoproclamés maréchaux de guerre sainte.

Eux aussi avaient grandi dans l’intolérable différence entre les humains, scandalisés à leur tour par la passivité de leurs pères, s’étonnant que les hommes d’aujourd’hui se soumettent à des compatriotes fourbes et rusés, comme autrefois Zouheir s’offusquait que les Arabes de Cervantès fussent résignés à être les bannis des petits Blancs européens. Ils venaient de comprendre, à leur tour, que les hommes ont le degré de liberté que leur audace conquiert sur la peur et s’étaient livrés à toutes sortes de crâneries pour marquer leur fronde ; de tolérables mais aussi d’inexcusables crâneries, comme prendre les armes contre les nouveaux Gaspard, persuadés que c’était la haine plutôt que l’amour qui présidait aux guerres. Personne ne leur avait rappelé la vérité de Hak Zerrari à mon à aimer les hommes !

Personne, Kheïra, ne les avait éclairés sur leur méprise : vous croyez porter grand-père Belaïd :
– Pour prétendre libérer ton peuple, il te faut d’abord apprendre la lumière, mais votre coeur est endurci par l’ignorance. C’est effrayant de ne pas savoir d’où l’on vient.

Ils périrent gavés de prêches, excités par les derviches et les prédicateurs conscients que, sous nos cieux, depuis toujours, les armées se convoquent plus vite à l’appel des minarets ; ils périrent gavés de prêches – « Chassons les infidèles, mort aux Juifs, Allah est avec nous ! » –, martyrs d’une guerre dépravée qui deviendrait vite, aux yeux des beaux quartiers, dans la bouche des épouses et concubines, entre bombance et galipettes, une banale affaire de bouseux s’entre-tuant, en qamis ou en uniforme, rien que de braves péquenots qui se battent loin des beaux quartiers, les uns croyant le faire pour Dieu, les autres pour la république. Seule, parfois, une voix d’un siècle et demi venait souffler aux oreilles des hommes – la voix de Hak Zerrari, comme une ancienne brise portée par l’oued Soufflat :
– Cette guerre, mon fils, comme celles qui vont venir, finira sur les rivages de la vanité… et de l’ignorance !
« Ce fut d’ici, mon enfant… »

M.B.

A suivre
Extrait du roman « Le Mensonge de Dieu » de Mohamed Benchicou (2011 – éditions Koukou-Inas pour l’Algérie et Michalon pour le reste du monde)

Auteur
Mohamed Benchicou

 




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