21 mai 2022
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Beni Saf : l’ensablement du port, un danger permanent

 

Port de Beni Saf

140 ans après, le problème persiste toujours. Et alors, on fait quoi ? Jadis simple petit port, il est devenu au fil des années un pôle économique d’envergure dans les années 70, avec d’énormes potentialités, notamment par les exportations de minerai de fer et du vin vers l’Occident mais aussi vers la Côte d’Ivoire notamment. 

Depuis sa création entre les années 1876  et 1881, le port n’aura été qu’un petit bassin de quelque 17 hectares, en somme un plan d’eau assez réduit. Le port est resté le même, et à ce jour encore, cent quarante ans après. 

 Situé à peu près à égale distance entre Oran et la frontière marocaine, au fond du golfe compris entre le Cap Figalo et l’ïle de Rachgoun, au pied d’une chaîne de montagnes, le port de Béni-Saf n’a jamais décollé, n’a jamais été doté d’autres infrastructures qui lui auraient permis de prendre son plein essor avec un développement socio-économique voire industriel. Il est resté le même, depuis les années 70, durant lesquelles l’exportation battait son plein. Les navires de commerce étrangers, pinardiers et minéraliers, qui fréquentaient habituellement le port de Béni-Saf, venaient de Lilychevesk, Novorosisk (ex-Urss) de Constanta (Roumanie) d’Abidjan( Côte d’Ivoire), de la France(Rouen entres autres) mais aussi de bien d’autres pays.

Les premiers accostaient à la jetée Est ( longue de 270 m) et les seconds à la jetée Ouest( longue de 440 m) où se dressait majestueux le fameux chargeur (kargaouer), aujourd’hui disparu, « assassiné, et dépecé» par la mafia des métaux ferreux qui sévissait à l’époque. Le port connaissait une intense activité, hélas freinée puis stoppée après l’épuisement des gisements de minerai de fer et la volonté d’arrachage des vignobles. Si d’axe en axe, une distance de 350 mètres séparait les jetées Ouest pour le minerai et Est pour les pinardiers, la passe d’entrée au port, s’ouvrait sur 160 mètres de largeur au niveau de la mer, entre la jetée Nord et la jetée Est. Ce chenal d’accès, assez large, offrait tout l’espace nécessaire pour une manœuvre d’entrée des navires, certes facilitée par l’expertise des pilotes maritimes, qui venaient du port d’Oran. 

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Le sable, un danger permanent, l’urgence d’un programme

Nul n’ignore que le port de Béni-Saf, depuis sa création, a toujours eu énormément tendance à s’ensabler, et plus particulièrement au niveau de la passe d’entrée. D’ailleurs, dès 1923, une drague dénommée « Edouard de Billy » a été spécifiquement affecté au port. Le dragage était fait périodiquement. 

C’est dans cet esprit que les opérations d’entrée et d’accostage se faisaient sous la direction de pilotes expérimentés, et jamais sous celle des commandants de ces bateaux. Les manœuvres étaient délicates et d’une grande précision. 

Cet ensablement vient de la rencontre, phénomène de la nature, entre un courant marin venu d’Ouest et un autre venant d’Est, avec pour jonction le prolongement de la jetée Nord sur une longueur de près de 350 mètres. D’ailleurs, par mauvais temps, par temps de houle, les vagues viennent heurter ce banc de sable sur toute sa longueur que l’on peut aisément deviner, puisque ces vagues meurent à cet endroit. Cela reste bien visible, plus encore si l’on se place sur les hauteurs, vers la falaise de l’hôpital. Une longue traînée d’écume blanche se distingue sur ces 350 mètres. 

C’est pour cela que tous les bateaux de pêche, à l’approche du port, font un large détour, pour revenir dans l’axe du chenal et aborder l’entrée. Et à défaut, c’est l’échouage, car «  le banc de la mort » s’est étendu aujourd’hui plus qu’hier, avec d’importantes proportions, et à juste titre, inquiète sérieusement. Aucun capitaine de pêche ne prendrait le risque de mener son bateau au-dessus du banc, en voulant couper court. Il faut impérativement faire le détour presque à hauteur de la plage de Sidi-Boucif qui se trouve à l’Est du port. 

Si à l’époque le tirant d’eau au niveau de la passe était de 7,50 m de profondeur, il n’est plus que de quelque 80 centimètres, en un minuscule chenal, de petite largeur, que les bateaux doivent suivre rigoureusement, ce qui rend les opérations difficiles et dangereuses. En plus, le mauvais temps empêche souvent les évolutions normales des embarcations en un tangage qu’il faut maîtriser, pour garder le cap. Il est arrivé très souvent que des bateaux de gros tonnage, notamment les minéraliers, entrent au port, évidemment à vide,  donc allégés, mais par mesure de sécurité, les commandants réduisent le tonnage  de minerai à charger, de crainte de racler le fond marin, à la sortie du port au niveau du chenal, voire de rester bloquer sur le banc de la mort

L’intérieur du port n’est pas en reste, et il n’est pas à l’abri de la colère de la mer qui malmène les bateaux, même bien amarrés. Soucieux et prévoyants, presque tous les patrons de bateaux font renforcer les amarres pendant cette période d’hiver. La majorité d’entre eux, ne passent pas les nuits tranquilles sans souci, et n’hésitent pas à se rendre au bord de la falaise de Sidi-Brik pour surveiller, de loin, l’état de la mer et la position de leurs bateaux. D’autres, plus inquiets, passent leur nuit au port, pour veiller. Il est arrivé que des amarres cassent et font dériver dangereusement les embarcations sur le plan d’eau, en un carrousel, heurtant d’autres bateaux. 

Il est arrivé aussi qu’un pinardier, de gros tonnage, amarré à la jetée Est, s’est retrouvé par tant de houle, déplacé jusqu’au quai Sud, vers la cale de halage, avec bien sûr des dégâts à d’autres embarcations de pêche. Qui se souvient des bateaux de pêche « Mariama», «Sindbad», «Abdelkader» «l’Espérance »qui avaient subit d’importants dommages au plus près du port, à un moment de forte tempête ? Et  du chalutier  « Samra »  qui avait coulé dans le port même, à la suite de la rupture de ses amarres ? Et la drague ? Et l’énorme ponton qui se trouve toujours au fond de l’eau ? Qui s’en souvient ? Le moment n’est-il pas enfin venu, après tant d’années, pour lancer une vaste opération de nettoyage du fond marin de ce port ?

Il faut reconnaître que le port de Béni-Saf qui n’a été construit  que pour l’exportation du minerai par barques, a vu la pêche se développer, venant se joindre en une activité complémentaire. Pour autant, personne ne pensait que la pêche allait devenir la principale activité, et au fil des années, en devenir l’unique activité qui, ferait de Béni-Saf, le premier port de pêche d’Algérie. 

Entretemps, l’exportation vinicole est aussi venue se greffer, avec l’arrivée de plus gros navires, que ceux de l’époque, avec les exigences de la navigation. Seulement, de nos jours, le port lui, est resté le même qu’il y a près de 140 ans, avec en plus la question de l’ensablement, qui chaque année évolue à une cadence inquiétante. 

Pour ne pas négliger le bien fondé des études des spécialistes en la matière, à fortiori quand les données sont positives, il appartient aux décideurs de s’en inspirer. 

Aussi, selon des experts français du laboratoire central d’hydrographie et du commissariat à l’énergie atomique, qui avaient séjourné à Béni-Saf, à l’époque, dans le but d’étudier ce phénomène d’ensablement, estiment une évolution entre 60 000 et 80 000 m3 par an. Ces scientifiques avaient  reconnu que le port remplissait toutes les conditions pour un grand aménagement, si la question du sable était résolue. Dirigé par un ingénieur à la section d’application des radio-éléments, cette mission avait procédé à des recherches au moyen de tracteurs radio-actifs qui auraient permis à ces experts de détecter avec exactitude l’importance et l’origine des apports de sable à l’intérieur du port.

Quelles sont les causes ? Quelle est la raison de cet ensablement ? Le sable reste en suspension autour du port.

Plusieurs études, plusieurs sondages techniques, ont été effectués à une certaine période, avec la même conclusion qui fait dire que le sable vient en partie des crues de la Tafna, entrainés par les courants marins, et qui vient se déposer à l’entrée du port, car stoppé par la jetée Nord, le faisant glisser tout le long de cette jetée, pour rencontrer les courants marins venus de l’Est. Des photos explicites existent et montrent toute cette couleur chocolat de la mer, tout autour du port, chocolat qui n’est autre que la couleur  du sable en suspension.  

Ainsi se forme ce fameux banc de sable sur les 350 mètres. La seule solution pour éradiquer ce dangereux phénomène d’ensablement du port, reste les opérations périodiques du dragage total du bassin portuaire et des alentours. 

Tant que cela n’est pas réalisé, il n’est pas judicieux d’envisager la construction d’autres équipements, d’engager de très importantes  dépenses, alors que le mal du port est connu. Des milliards auraient été dépensés pour la construction d’un épi rocheux perpendiculairement à la Jetée Nord qui, en principe avait pour objectif louable, de stopper l’engorgement du chenal d’accès par le sable.  Hélas !

C’est tout le contraire de ce qui est constaté, à savoir cet épi a donné naissance à une véritable petite plage à l’angle formé par cet épi et par la jetée Nord. D’ailleurs, en période estivale, des baigneurs et des pêcheurs installent leurs parasols. La réalisation de cet épi a considérablement augmenté la vitesse de l’ensablement à cet endroit. Il faut savoir que le sable se met en petits monticules pyramidales, mais s’effrite et s’étale, d’où l’élargissement de sa base. 

La réalisation de cet épi n’aura fait qu’accentuer l’ensablement de la passe d’entrée et n’aura rien apporté de positif. Il devrait être retiré et déplacé le long de la jetée Nord. La seule solution qui reste d’actualité et cela depuis près de 140 ans, c’est le dragage du port, avec l’évacuation du sable et son rejet au large. Ce même sable reviendra naturellement sur la plage du Puits qui, d’ailleurs s’est réduite considérablement, faisant avancer la mer, jusqu’au bas du mur de soutènement, (digue) ou du moins ce qu’il en reste, car harcelé par la force des vagues lors de chaque tempête, et des fortes intempéries. Cette digue gagnerait à être considérablement renforcée. 

 Pour le cas, là aussi il y aurait un réel danger, car l’érosion anormale avance. Il faut laisser la nature récupérer ce sable jeté au large et le déposer sur la plage, cette admirable plage de sable fin que les estivants et les visiteurs appréciaient. Le sable du port doit être récupérer pour éviter dans les années à venir, un potentiel drame pour les habitations du bord de plage.

Le port n’a pas échappé à la mafia du sable 

En règle générale, l’enlèvement du sable est soumis à une réglementation stricte voire interdite. Ainsi, les travaux d’extraction et de transport de sable doivent répondre à la possession de permis d’exploitation, des autorisations. Malheureusement, pendant longtemps, à la suite d’une opération de dragage du bassin portuaire, tout le sable retiré était, non pas rejeté au large, en haute mer, comme le veut la règle, mais déposé, stocké sur la plage de Sidi-Boucif et sur les quais et terre-pleins à l’intérieur du port. Des montagnes, des dunes, des milliers de tonnes de sable. Un pillage scandaleux, systématique, jour et nuit, au vu et au su de tous, citoyens et autorités compris. 

Quand on connaît le prix du sable, il est facile d’imaginer la fortune que cela peut générer. Des milliards récupérés très facilement. Y-at-il eu facturation de ces milliers de tonnes de sable ? Quelle autorité avait la charge de facturer ? Et à qui ? A se poser la question de savoir si, par ricochet, ces retombées financières auront échappées au trésor public, d’autant que tout se faisait « normalement ». 

Port de Beni Saf

L’APC de Béni-Saf, percevait-elle une taxe de stockage et d’enlèvement ? 

A-t-elle accordé une autorisation, une concession, une location du terrain sur lequel était stocké le sable ? Qui a profité de ce pillage, de large envergure ?  Qui l’a autorisé ? Qui en tirait les «ficelles» ? Pour quelle raison obscure a-t-on laissé faire ?  Il est évident que rien ne pouvait se faire sans l’aval des responsables du port. Alors ?

Les pouvoirs publics devraient s’auto-saisir de cette affaire et poursuivre ces «  criminels  » de l’écologie et de l’écosystème, qui dénaturent le littoral et dégradent son équilibre  Il faut savoir que des dizaines de camions de gros tonnage, en véritables convois, faisaient des allers-retours, à outrance, sillonnant les rues et routes pour acheminer ce sable. Il semblerait que le sable pillé du port de Béni-Saf rejoignait une carrière, une exploitation située à Terga. Un désastre écologique et environnemental. 

N’est-il pas du pouvoir du ministère de l’industrie et des mines, de délivrer les permis nécessaires à l’extraction du sable ? 

Y aurait-il eu des irrégularités  à ce sujet ?

Ainsi donc, puisque ce port est mal protégé, qu’il s’ensable à grande vitesse, qu’il ne renferme pas toutes les structures, comment alors concevoir l’expansion et le décollage économique de cette région si les éventuelles futures usines ne bénéficient pas d’un port qui puisse répondre efficacement aux exigences des activités qui lui seraient dévolues ?  

Un autre port à l’Est ? La solution ?

Béni-Saf a le privilège d’avoir un port, mais hélas, il n’est pas à la hauteur des capacités exigées pour un vrai décollage économique de la région. 

Envisager d’engager de lourds investissements pour améliorer l’existant, serait une erreur, du fait de sa saturation. La seule solution est de créer un autre port à l’Est, en un projet qui a toujours été à chaque fois repoussé, depuis plusieurs dizaines d’années. Déjà  dans les années 70, on parlait d’un projet d’extension du port, qui partirait de la plage dite du «  Capitaine » vers la plage de Sidi-Boucif. Ce projet des années 70 serait-il frappé de caducité ? 

Beni-Saf doit se reprendre et mettre en valeur ses potentialités, pour amener la technologie, le modernisme et autres outils de développement pour que les futures unités industrielles puissent utiliser son port, qui stagne depuis trop longtemps. 

Pour l’exemple, il faut citer la cimenterie située à l’Est de la ville, qui produit et exporte plusieurs milliers de tonnes de ciment par le port voisin de Ghazaouet, de même pour l’exportation du poisson, des crustacés et des agrumes.

S’il est envisagé une activité commerciale conséquente, il ne faudra tenir compte en priorité, qu’au dragage périodique du port, pour porter la profondeur de la passe d’entrée à environ une dizaine de mètres, et à une extension à l’Est, sur les 350 mètres, dans le prolongement de la jetée Nord, le long de ce banc de sable.

Mohamed Seghiouer, natif  de Beni-Saf, ancien attaché de l’ex-ONP (Office National des Ports) et ancien correspondant de presse (12.1.2022)

 

 

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