19 juillet 2024
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Bouteflika et Le Matin, une bataille de 20 ans

Un texte de Gilles Perrault (*)

Bouteflika et Le Matin, une bataille de 20 ans

Les 20 ans de pouvoir de Bouteflika ont été aussi marquées par l’extraordinaire répression contre le journal Le Matin, sur laquelle revient l’écrivain français Gilles Perrault « On ne peut rien contre la volonté d’un homme », écrit l’auteur de « Notre ami le roi » à propos des agressions subies par Le Matin de la part du régime de Bouteflika.

Au mois d’octobre 1988, la jeunesse algérienne se souleva contre un pouvoir qui désespérait son présent et la privait d’avenir. Elle n’avait que ses poings à opposer aux chars de l’armée. La répression, féroce, fit des centaines de morts. Du sang si généreusement versé naquit ce miracle : une presse libre. Nulle part, en aucun temps, une presse indépendante n’est chose banale, le pouvoir financier n’étant pas le moins redoutable, même s’il gante de velours sa main de fer. Au Maghreb comme dans la quasi totalité des pays arabes, la liberté de la presse était une idée neuve qu’aucun roi ni dictateur ne songeait à inscrire au programme. Comme souvent et grâce, une fois de plus, au sacrifice de ses enfants, l’Algérie innovait.

Un policier sagace eut très vite inscrit le nom de Mohamed Benchicou en tête de la liste des journalistes dignes de méfiance. Avec d’autres, il avait ressuscité de ses cendres Alger républicain, quotidien communiste qui avait accueilli jadis Albert Camus et Kateb Yacine et auquel reste inoubliablement lié le nom d’Henri Alleg.

Rédacteur en chef, Mohamed Benchicou conduisit le revenant au grand succès. En 1991, le Parti de l’avant garde socialiste, dont le journal était en quelque sorte l’organe, décida de placer à sa tête l’un de ses dirigeants. Menée par Benchicou, une partie de la rédaction se cabra, refusant toute tutelle, fût-ce celle d’un parti dont elle partageait les idées. C’était affirmer une conception sans compromis de l’indépendance du journaliste. De la scission naquit Le Matin. Nul ne pouvait douter que son fondateur directeur fût un homme à la nuque raide.

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Sa première suspension intervenant à l’âge tendre de dix mois, la vie du Matin ne fut jamais un long oued tranquille. Mais l’incessante et épuisante guérilla menée contre lui par les pouvoirs en place n’était rien auprès de la guerre à mort que lui livra l’occulte pouvoir islamiste. Avec un courage tranquille, le journal dénonçait à longueur de colonnes l’entreprise intégriste, convaincu que sa victoire entraînerait l’Algérie dans les ténèbres. Il en paya chèrement le prix avec la série d’assassinats par balle ou égorgement qui éclaircit les rangs de ses journalistes.

Mais Le Matin avait choisi son camp et ni les balles, ni le couteau, ni les trois bombes successives qui ravagèrent ses bureaux ne le firent reculer d’un pouce.

Puis vint en 1999 Abdelaziz Bouteflika. Un autre combat commença, que le nouveau président mena assurément dans un registre à l’écart du tragique, recourant plus volontiers au registre des farces et attrapes judiciaires, mais qui n’en aboutit pas moins à la mort du journal, et, pour son directeur, à une rude épreuve carcérale. Nul doute que le lecteur découvrira avec effarement le misérable traquenard tendu à Mohamed Benchicou à l’aéroport d’Alger, pour lui imputer une infraction au contrôle des changes et en faire un délinquant de droit commun. Ubuesque montage ! Rien ne tenait.

Aucun juge digne de ce nom ne pouvait avaliser la grossière mascarade. Mais une expérience séculaire démontre qu’une magistrature vautrée trouve toujours dans son sein les canailles prêtes à se prostituer au pouvoir pour obtenir quelque promotion (…)

Plus infamante pour les juges que pour les prévenus, une condamnation à deux ans de prison sanctionnera Mohamed Benchicou. Dans la foulée, le pouvoir liquidait Le Matin et mettait ses locaux en vente. « Aujourd’hui encore, écrit magnifiquement son fondateur directeur, je pense que sa disparition dans l’honneur apporte plus à la cause de la liberté qu’une existence dans l’indignité. »

On dira que le journal l’avait bien cherché. C’est vrai. Sa manie de dénoncer les tortures perpétrées, parfois sur des adolescents, par la police ou la gendarmerie, avec cette circonstance aggravante que les poursuites en diffamation échouaient tant les faits étaient avérés… sa continuelle prise à parti d’affairistes et de corrompus que les juges les plus bienveillants échouaient à blanchir… «Porter la plume dans la plaie » : ainsi Albert Londres définissait-il le devoir du journaliste. Les plaies ne manquent pas sur le corps de la malheureuse Algérie et Le Matin les fouaillait avec alacrité et insolence, sans aucun souci de prudence (« l’ivresse indomptable du jeteur de pavé », avoue Mohamed Benchicou). C’est sans doute ce qui lui valait l’adhésion d’un lectorat aussi large.

L’impardonnable fut la publication, à la veille de la seconde élection présidentielle que devait remporter Abdelaziz Bouteflika grâce à une remarquable manipulation de ses opposants, d’un pamphlet écrit par Mohamed Benchicou et sobrement intitulé Bouteflika, une imposture algérienne. L’auteur décida que son brûlot serait imprimé et distribué en Algérie. Il raconte ici comment il réussit l’exploit remarquable de tromper toutes les polices, pourtant sur les dents.

C’était une grande première au Maghreb. Car si des livres peu amicaux pour le roi Hassan II et le dictateur tunisien Ben Ali avaient déjà été publiés, leurs auteurs étaient français et les ouvrages étaient imprimés en France ( ah ! L’immense gêne de ces auteurs quand leurs compatriotes, peu au fait des réalités maghrébines, les félicitaient avec émotion pour leur « courage »… ils savaient bien, eux, ne risquer dans l’aventure ni leur vie, ni leur liberté, alors que, sur l’autre rive de la Méditerranée, leurs confrères payaient au tarif le plus élevé le prix du vrai courage.)

Mohamed Benchicou se serait-il borné à évoquer la vie de son journal et la sienne, d’ailleurs indissolublement liées, que son écrit serait déjà amplement justifié. Mais il nous donne, avec Les geôles d’Alger, un témoignage de beaucoup plus vaste ampleur. Dépassant avec générosité ses vicissitudes personnelles, il jette un coup de projecteur sur l’Algérie d’aujourd’hui, celle dont parle si rarement la presse internationale.

Son champ d’observation ? Le terrible pénitencier d’El-Harrach, où il purgea sa peine, construit par la France qui y enfermait ses rebelles, utilisés par tous les gouvernements algériens ultérieurs, notamment le colonel Boumedienne, qui en fit un centre de torture renommé.

Toujours et partout, la prison est un microcosme révélateur de l’état réel d’une société. Impossible, par exemple, de comprendre les États-unis d’aujourd’hui si l’on ignore leur innombrable population carcérale et le décompte de cette population selon la couleur de la peau, l’origine sociale, le degré d’éducation, et le revenu moyen.

El-Harrach, qui dresse ses hauts murs dans la banlieue d’Alger, sert de dépotoir à une jeunesse saccagée, privée de toute espérance, à des prisonniers qui, faute de pouvoir verser au juge le bakchich salvateur, croupissent dans des geôles innommables et à qui sont refusés les soins les plus élémentaires. Rares seront les lecteurs qui pourront oublier le reportage accablant que nous donne ici un très grand journaliste.

Mohamed Benchicou avait été incarcéré avec en tête l’exhortation du poète Nazim Hikmet, autre détenu politique célèbre : « l’important, c’est de ne pas se rendre ». Accablé par l’injustice dont il était victime et par la liquidation éhontée de son journal, vivant durement la séparation d’avec les siens, affligé au surplus d’une grave maladie que les autorités s’abstinrent soigneusement de soigner, il puisa un puissant réconfort dans la solidarité que lui manifestèrent ses co-détenus. Rien de plus émouvants que l’aide spontanée et efficace qu’apportèrent ces prisonniers de droit commun à celui qu’ils appelaient « ami Moh ».

 « On ne peut rien contre la volonté d’un homme », répétait Nelson Mandela. L’auteur de ce livre en apporte à son tour la superbe démonstration. Jamais il n’envisagea de s’abaisser à la démarche qu’attendait le pouvoir pour le libérer : une lettre au président lui présentant ses excuses et sollicitant humblement son pardon. Il est sorti des geôles d’Alger comme il y était entré : la tête haute. C’est une leçon de courage que nous délivre son livre aussi émouvant que passionnant. Puisse-t-elle être largement entendue, et notamment par ces puissants qui croient que l’intimidation et la violence iniques réussissent toujours à courber les hommes libres.

Gilles Perrault

(*) Préface au livre Les geôles d’Alger

Gilles Perrault,  écrivain et journaliste français est l’auteur de nombreux ouvrages à succès parmi lesquels Notre ami le roiLe Secret du Jour J  (prix du Comité d’action de la Résistance), L’Orchestre rouge ,  Le Garçon aux yeux gris (adapté par André Téchiné pour le film Les égarés),  Le Déshonneur de Valéry Giscard d’Estaing, Le Pull-over rouge et  Un homme à part  (émouvante biographie de Henri Curiel qui dirigea à la suite de Francis Jeanson le réseau de soutien au FLN en France, connu sous l’appellation Les porteurs de valises

Auteur
Gilles Perrault

 




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