28 janvier 2023
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Critique et dépassement du ressentiment postcolonial (III)

Nadjib Sid Moussa

Docteur en science politique et enseignant, Nedjib Sidi Moussa est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Algérie, une autre histoire de l’indépendance (PUF, 2019) et La Fabrique du Musulman (Libertalia, 2017). Nous menons avec lui une longue discussion en trois parties à l’occasion de la parution de son nouveau livre, Histoire algérienne de la France, aux Presses universitaires de France.

Le Matin d’Algérie : La centralité refoulée de la question algérienne en France n’échappe pas au monde du sport, et surtout celui du football. Le match France-Algérie, datant du 6 octobre 2001, a divisé la France autour de la question : que faire des « jeunes immigrés », d’origine algérienne et « très peu, voire pas du tout, intégrés » ayant « envahi le stade de France » ?

Nedjib Sidi Moussa : Cette rencontre sportive a été chargée d’enjeux politiques par ses initiateurs qui ont fini par être dépassés non seulement par l’envahissement du terrain mais sans doute aussi par les réactions très virulentes qui ont suivi.

Ainsi, loin de la « réconciliation » souhaitée entre l’Algérie et la France – encore faudrait-il savoir de quoi il s’agit précisément – l’interruption du match a donné lieu à un déferlement de haine dirigée contre les immigrés algériens, et plus particulièrement leurs enfants que d’aucuns ont décrétés non intégrables à la société française car ayant manifesté une hostilité à l’égard de leur pays d’accueil ou de naissance.

Editorialistes et politiques – de droite comme de gauche – se sont empressés de fermer la parenthèse enchantée de la France « Black Blanc Beur », celle née de la victoire de l’équipe de France en 1998, dans le même stade de France.

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Ce retour de bâton annonce le tournant qui va s’opérer quelques années plus tard à travers l’Europe quand les conservateurs vont annoncer en chœur « l’échec du multiculturalisme ».

Le Matin d’Algérie : Pouvez-vous revenir sur le contexte politique de l’année 2001 et, par la suite, dire que signifie politiquement l’invasion du Stade de France par des jeunes supporters français, majoritairement issus de l’immigration de la postindépendance ?

Nedjib Sidi Moussa : La France connaît depuis 1999 une période de cohabitation puisque le président de droite Jacques Chirac a pour Premier ministre le socialiste Lionel Jospin, à la tête d’un gouvernement dit de la Gauche plurielle qui a par exemple reconnu, avec la loi du 10 juin 1999, la guerre d’Algérie et non plus les « opérations effectuées en Afrique du Nord ».

Cependant, les attentats du 11 septembre 2001 contribuent à détériorer un climat politique déjà malsain dans la mesure où la question de la sécurité, jusqu’alors domaine quasi-réservé de la droite, devient une thématique revendiquée par la gauche, à commencer par certains cadres ou élus du PS qui assument ce tournant sécuritaire au détriment du social.

Quant à l’envahissement du terrain en tant que tel, les analyses publiées dans la presse reflétaient d’abord les angoisses ou fantasmes de ceux qui les exprimaient, plutôt que le délire ou le mal-être – voire le mâle-être, tant les préjugés contre les hommes d’origine algérienne sont tenaces en France – de supporters d’un spectacle aliénant.

Le Matin d’Algérie : Dans les débats autour de ce match, pensez-vous qu’on a plus parlé de mémoire que d’histoire ?

Nedjib Sidi Moussa : 2001 constitue indubitablement une année-charnière pour saisir ce qui se joue dans le rapport entre mémoire et histoire autour de la question algérienne.

Dans le champ médiatique, Le Monde publie en juin 2000 un article qui relate le calvaire subi par Louisette Ighilahriz à Alger entre septembre et décembre 1957. En octobre 2000, L’Humanité publie un « appel à la condamnation de la torture durant la guerre d’Algérie », soutenu par douze anticolonialistes, qui se place sur le terrain du « travail de mémoire ».

Critique et dépassement du ressentiment postcolonial (I)

Au plan scientifique, c’est l’émergence d’une nouvelle génération d’historiens – ou plutôt d’historiennes – puisque Sylvie Thénault soutient en 1999 sa thèse sur la justice pendant la guerre d’Algérie (publiée en 2001 par La Découverte), suivie en 2000 par Raphaëlle Branche qui a effectué sa recherche sur l’armée et la torture (parue en 2001 chez Gallimard).

Côté politique, le retour des crimes commis durant le conflit de décolonisation réactive le clivage droite-gauche et préfigure la controverse sur la loi du 23 février 2005.

Le Matin d’Algérie : Votre étude sur l’affaire Kamel Daoud est passionnante. Je lui accorde le mérite de n’être aucunement manichéenne. Elle met en relief cette question si importante : « qui a le droit de parler au nom de ?». Qui sont les universitaires ayant dénoncé les «clichés orientalistes» les plus éculés qui seraient recyclés par Kamel Daoud dans ses articles publiés dans la presse française et internationale ?

Nedjib Sidi Moussa : En effet, cette affaire illustre avec fracas l’épineux problème de la parole légitime dans le champ politico-médiatique, dès lors qu’il s’agit de groupes marginalisés – voire discriminés – dans les sociétés occidentales, en particulier pour les artistes ou intellectuels originaires de ce que d’aucuns appellent désormais le « Sud Global ».

La distribution de la parole apparaît déséquilibrée à bien des égards, tout comme l’accès aux maisons d’édition prestigieuses ou aux journaux influents, ce qui accentue chez certains consommateurs de biens culturels la suspicion à l’égard des individus consacrés par les institutions françaises, sur fond de controverses idéologiques ou de différends personnels.

Le groupe à l’origine du texte épinglant Kamel Daoud reflète ces problématiques, certes compréhensibles, mais relues à travers le prisme des études postcoloniales, de la mouvance décoloniale ou de la théorie critique de la race qui ont été réfutées par des intellectuels matérialistes, à l’instar de Vivek Chibber, Pierre Gaussens ou Adolph Reed Jr.

Le Matin d’Algérie : L’affaire Daoud, remet-elle sur la scène politique les questions de la nationalité de l’écrivain algérien et de sa fidélité réelle ou supposée envers l’ancienne Métropole coloniale ?

Nedjib Sidi Moussa : La virulence de la controverse s’explique d’abord par la nationalité algérienne de Kamel Daoud et la parution en janvier 2016 de sa tribune dans le quotidien français de référence, Le Monde. Si elle n’avait été publiée qu’en Italie, dans le journal La Repubblica, cela n’aurait sans doute pas provoqué de réactions aussi vives. Et pour cause : la centralité refoulée de la question algérienne concerne la France et non son voisin transalpin.

Après tout, le propos du journaliste et écrivain était-il si différent de ce qu’il publiait dans sa chronique très suivie du Quotidien d’Oran « Raïna Raïkoum » ? Le problème, aux yeux de nombre de ses détracteurs, reposait moins sur son propos au sens strict que sur son lectorat supposé. Ainsi, il aurait été plus acceptable, selon eux, que Kamel Daoud s’adresse prioritairement – voire exclusivement – aux Algériens.

Dès lors qu’il parvient à atteindre le lectorat français et international, l’auteur algérien prend le risque de se voir attribuer l’étiquette infâmante d’« informateur indigène ».

Le Matin d’Algérie : L’orientalisme inversé – ou à rebours –, n’a-t-il pas participé dans la fabrique de Kamel Daoud à la fois comme « traître national » et « héros international » ?

Nedjib Sidi Moussa : Cette affaire a mis aux prises deux courants antagonistes qui ont défendu inconditionnellement Kamel Daoud ou qui, au contraire, l’ont dénigré. On peut trouver d’un côté une forme d’orientalisme et de l’autre quelque chose qui se rapporte à l’orientalisme à rebours, mais cela ne serait pas justifié pour tous les protagonistes.

Critique et dépassement du ressentiment postcolonial (2)

D’autres facteurs permettent toutefois de comprendre la façon dont les intervenants ont pris part à la controverse, à commencer par le clivage entre « réconciliateurs » et « éradicateurs » hérité de la guerre civile, sans parler du climat provoqué par la vague d’attentats qui a frappé la France en 2015 et de ce que d’aucuns ont qualifié de « crise des migrants » mais qui était en réalité une « crise de la solidarité » comme l’a rappelé Catherine Wihtol de Wenden.

Tout cela s’est déroulé dans un contexte de double fermeture puisque le gouvernement français avait envisagé la déchéance de la nationalité française pour les terroristes binationaux, tandis que le gouvernement algérien modifiait la constitution pour écarter des hautes fonctions les Algériens détenteurs d’une autre nationalité. 

Le Matin d’Algérie : Vous concluez votre livre en rappelant deux choses : 1) la nécessité de se départir de la représentation doloriste de la guerre d’Indépendance pour mieux l’appréhender en tant que véritable révolution anticoloniale et 2) en insistant sur la question de la transmission auprès des jeunes générations auxquelles vous êtes en contact dans l’exercice de votre métier de professeur d’histoire-géo dans le secondaire. A votre avis, peut-on sortir du ressentiment postcolonial en déplaçant la focale du dolorisme à la responsabilité dans chacune des deux Rives ?

Nedjib Sidi Moussa : Cela dépendra de la façon dont l’histoire s’écrira non seulement dans les livres ou sur les campus universitaires, mais aussi sur le terrain des luttes sociales, politiques et culturelles. Sans alternative au marasme ambiant, le ressentiment a encore de beaux jours devant lui.

***

Acceptant le doute, la capacité de se tromper et le dialogue avec ceux susceptibles d’échanger des arguments dans le cadre du débat raisonnable et raisonné, l’Histoire algérienne de la France de Nedjib Sidi Moussa est une invitation « à se confronter aux discours les plus éloignés de nos convictions afin de comprendre ce qui se joue de l’autre côté de la barricade, au lieu de cultiver le confort faussement rassurant de l’entre-soi et de la spécialisation ». Optimiste, lucide et conscient de la rudesse des chemins qui mènent vers la liberté, l’auteur de La Fabrique du musulman conclue son livre allègrement, avec une touche d’ironie qui n’est pas de trop : « Qu’il nous soit enfin permis d’envisager un futur moins angoissant pour tous les réfractaires qui, de Dunkerque à Tamanrasset, brûlent les frontières que d’aucuns s’acharnent à défendre au nom de l’identité, du nationalisme, de la race ou de la religion ».

Propos recueillis par Faris Lounis

Journaliste indépendant.

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