7 décembre 2022
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Du spirituel (II)

Hégémonie culturelle : l’enjeu fondamental

Du spirituel (II)

Lire ici la première partie : Importance de la méthode.

Religion et athéisme

Sous le pseudonyme « Morel », un Algérien, se référant au pays d’origine, a conclu un texte intéressant ainsi :

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« S’il n’en est qu’une condition nécessaire, car non suffisante, l’athéisme revendiqué a de tout temps accompagné les luttes d’émancipation de la classe ouvrière. Que l’on songe à la Commune de Paris ou à la révolution espagnole, entre autres… En finir avec l’aliénation religieuse est indissociable du projet révolutionnaire. Réaffirmer aujourd’hui cette évidence, en l’ancrant dans la mémoire des luttes passées et dans la perspective de l’émancipation sociale et individuelle, est plus que jamais nécessaire. » (1)

Cette observation appelle plusieurs considérations.

1. L’examen objectif de l’histoire humaine, en dehors de nos préférences subjectives, montre l’existence d’une différence significative entre athéisme et aliénation religieuse. Cette dernière est, certes, cause de servitude ; notons que cette dernière est d’abord sociale, avant d’être métaphysique. Cette aliénation est donc à combattre et éliminer. Mais pas à la manière bolchevique : par la violence et l’imposition arbitraire de l’athéisme. On a constaté le résultat dans tous les pays où cette méthode fut appliquée.

2. De par le monde, comme en Algérie, ont existé et existent des personnes qui, sans être athées, ont une conception sociale émancipatrice : dans l’Hébraïsme, un Maïmonide, comme, aujourd’hui, les Juifs anti-sionistes ; dans le Christianisme, un Pierre Bayle ou, actuellement, la « théologie de la libération » ; dans l’Islam, les mu’tazilites (rationalistes, sans oublier Ibn Rouchd, dit Averroës) et les soufis (mystiques) et, aujourd’hui, des musulmans de même orientation, en plus démocrates, tels Gamal Albanna. Dans tous ces cas se manifeste résolument un effort intellectuel appréciable pour concilier une foi transcendantale avec une raison sociale émancipatrice. Certes, limitée, mais, tout de même, elle tente de dépasser ce qu’elle nomme elle-même (pour employer un terme moderne) une aliénation (à savoir quelque chose de non conforme à la raison).

3. À propos des événements cités par Moral (Commune de Paris, révolution espagnole, et j’ajoute révolution russe), si les dirigeants étaient, effectivement, athées, ils ne l’étaient pas tous, à ma connaissance ; et la majorité des citoyens, y compris prolétaires, qui les ont suivis pour abattre le régime oppresseur, n’étaient pas, loin de là, tous des athées. Plutôt, ils avaient une conception émancipatrice de la religion chrétienne, catholique (France) ou orthodoxe (Russie). Elle puisait ses idées dans un contenu qui se trouve dans les textes sacrés : fraternité universelle, solidarité, priorité accordée aux matériellement démunis et aux « pauvres d’esprit ».

4. En Algérie, si, d’une part, la religion musulmane fut, durant la période coloniale notamment, un facteur d’aliénation (fatalisme acceptant le système colonial comme « Volonté de Dieu »), les dirigeants de la guerre de libération nationale surent transformer cette croyance en instrument de libération contre le colonialisme. Que cela plaise ou pas à nos conceptions personnelles, ceci est un fait. Et je l’ai vécu personnellement, dans ma famille, dans mon quartier, dans ma ville (Sidi Bel Abbès). La religion n’est redevenue un instrument d’aliénation qu’avec l’usurpation du pouvoir par ceux qui s’en emparèrent. Pour la justifier idéologiquement, ils ont, comme tout dominateur, utilisé la religion comme instrument d’aliénation. Bien entendu, ils ont trouvé dans les textes ce qui justifie, selon eux, l’autoritarisme, la hiérarchie, le respect des « gens de pouvoir », quitte à ce que les « derniers » en ce bas monde, en échange de leur obéissance, deviennent les « premiers » dans l’au-delà. La plupart des gens du peuple, non habitués à discuter et à voir les contradictions des discours, tombent dans le piège du servilisme, plus ou moins résignés.

Cela signifie que chacun trouve dans les textes sacrés ce qui répond à son désir : émancipation ou asservissement.

Que des intellectuels s’appuient sur ce fait, indéniable, pour rejeter la religion, ils peuvent certes agir ainsi. Mais le peuple, dans sa grande majorité, n’a pas ce genre de considération. Il prend tout ce qui peut lui servir, là où il le trouve. Et ce qu’on lui présente le plus, ce qui lui est le plus à portée de son oreille (car généralement il ne lit pas, n’ayant jamais eu la possibilité de se livrer à ce genre de loisir), c’est un texte religieux. Alors, les gens du peuple y puisent ce qu’ils peuvent, selon leur caractère. Étant donné que ce dernier, dès l’enfance, est programmé, formaté, conditionné à l’obéissance à l’ « Autorité », la religion devient la justification de ce comportement. Donc une aliénation.

Mais que viennent des personnes qui, avec patience et intelligence, présentent les aspects émancipateurs du contenu religieux, et la majorité des peuples sont contents de découvrir une issue à leur affranchissement de la servitude, celle sociale, matérielle.

Bien entendu, il serait souhaitable que cette libération populaire ne soit pas redevable à cette méthode. Cependant, l’expérience historique montre que jamais la négation athéiste de la religion n’a été, pour la majorité du peuple, précisons-le, le moyen décisif pour le convaincre de combattre pour sa libération sociale.

5. En Algérie encore, les travailleurs d’entreprises et de fermes qui, au lendemain de l’indépendance, ont spontanément créé l’autogestion, étaient-ils athées ?… Certainement pas, mais ils avaient une conception émancipatrice de leur religion.

6. L’impératif de liberté suppose, entre autre, celle de l’individu à croire ce qu’il veut, en l’occurrence à une religion, à la seule condition que cette croyance ne s’oppose pas, d’une part, à la liberté d’autrui d’avoir une autre vision spirituelle, et, d’autre part, à l’élimination de l’exploitation-domination d’un être humain sur son semblable.

L’erreur à éviter

Dès lors, c’est une erreur grave de mélanger athéisme et aliénation religieuse. Concernant les Algériens en particulier, cela prouve une méconnaissance des travailleurs émigrés en France, et de ceux restés au pays. Cela montre que l’intellectuel athée se laisse bercer intellectuellement par les mots et par son désir subjectif, sans tenir compte de la réalité. Certes, ces mots et ce désir sont chatoyants, mais ils ne non pas applicables à la réalité. En effet, allez dire à un ouvrier d’une usine, émigré en France ou demeuré en Algérie, ou à un travailleur de la terre, à une épouse battue par son mari, à un jeune désespéré : « Pour te libérer de l’oppression, tu dois être athée ! » Et vous verrez la réaction. Cela n’est pas seulement le cas du musulman algérien, mais de tout croyant dans le monde, quelque que soit sa foi.

Le langage adéquat et acceptable ne devrait-il pas être autre ? « Libre à toi de croire ou pas à une religion, c’est là une question personnelle. Mais acceptes-tu que ta foi justifie ton oppression, ton exploitation et ta domination par ton semblable ? »

Ce n’est pas là être un vulgaire réformiste, mais un réaliste, non pas dans le sens opportuniste du mot mais, osons le dire, dans l’acception scientifique du terme. Cette attitude consiste à considérer la réalité sociale et psychologique telle qu’elle est, et de trouver la méthode pour la changer de manière efficace.

Il faut donc distinguer entre le principal et le secondaire, entre l’urgent et le long terme, entre le social collectif et l’individuel intime. Seule la personne enfermée confortablement dans sa tour d’ivoire intellectuelle, dans son dogmatisme stérile, peut jongler avec les mots, ignorant ou dédaignant de savoir si leur impact est réel ou uniquement imaginaire. La validité d’une théorie réside dans son application pratique, en science naturelle comme en science sociale.

Il faut donc cesser de commettre l’improductive erreur d’opposer laïcité et religion, de taxer tous les croyants, en l’occurrence musulmans, d’obscurantistes. Répétons-le, tant cela est négligé par les athées. Rendons-nous compte d’un fait concret. Les religieux de toute confession trouvent dans leur credo ce qu’ils cherchent, lequel est déterminé par leur personnalité, généralement produite par leur conditions matérielle et culturelle : soit la haine et la violence, soit l’amour et le pacifisme. Parlez avec les gens, connaissez-les réellement : vous constaterez que la personne d’un caractère bon et généreux trouve dans sa religion les arguments pour justifier et renforcer ces aspects ; le contraire est également vrai : une personne méchante et égoïste trouve, elle aussi, des arguments dans sa religion pour justifier et renforcer ses défauts.

Partant de cette interprétation contradictoire de la religion, certains ont conclu à son rejet. Il reste, cependant, cette constatation : si l’on se soucie de changer une société dans un sens émancipateur, il est nécessaire de comprendre le rôle joué par une religion, et agir en conséquence. Affirmer : « Athéisme et rien d’autre ! », c’est, d’une part, se tromper sur le fonctionnement social et individuel ; d’autre part, c’est provoquer l’hostilité des opprimé-e-s, et donc renforcer leur aliénation. Les islamistes totalitaires vous remercieront, tandis que le croyants sincèrement convaincus d’émancipation sociale (ils existent en nombre plus grand que ce que l’on croit) vous regarderont avec dépit et tristesse.

On demandera : pourquoi ces derniers ne se manifestent pas, ou pas suffisamment ? Parce qu’ils ne disposent pas de l’organisation autonome qui le permet ; et parce que les athées ne leur accordent pas l’attention et la solidarité qu’ils méritent et dont ils ont besoin.

Distinguer l’adversaire et l’allié. Il faut absolument déceler la différence entre deux sortes de croyants.

Les premiers emploient la religion comme instrument d’aliénation et de domination. Ils sont minoritaires ; mais comme leurs actions sont violentes, manifestées de manière spectaculaire, relatées par des moyens de (dés-) information locale et internationale, il semble que ce phénomène soit général et déterminant.

Le second type de croyants considère la religion comme facteur de liberté et de solidarité. Ces personnes existent, et si elles ne sont pas la majorité, elles constituent néanmoins une quantité non négligeable. Simplement, leurs actions sont pacifiques, non spectaculaires, et ne bénéficient pas des moyens de (dés-) information dominants. Ajoutons une cause à considérer : ces personnes sans organisation autonome et solidaire, ont peur de la minorité qui, elle, est organisée de manière autonome et solidaire.

Dès lors, combattre cette minorité fascisante consiste d’abord à s’allier avec la majorité dite silencieuse, pacifique et démocratique. Cela implique l’aider à s’organiser de manière autonome et solidaire. Cela exige également de trouver les moyens pour qu’elle se défende efficacement contre les actions violentes par une résistance non violente.

Pour y parvenir, insistons, il ne s’agit pas de demander : « Es-tu croyant ou athée ? » mais : « Es-tu pour l’exploitation-domination de l’homme par son semblable, ou, au contraire, pour la coopération libre et solidaire entre les êtres humains ? »

Si le croyant répond, comme le signale H. Khelil : « Qal Allah, Qal Errasoul » (Dieu a dit, Le Prophète a dit), et je fais ce qu’ils me prescrivent », il faut lui rétorquer : « Est-ce qu’ils défendent et justifient l’exploitation-domination de l’être humain par son semblable ? »

Si l’interrogé répond par l’affirmative, il se met lui-même en contradiction : il dénie à ceux qu’il invoque la justice et la solidarité. Si, au contraire, il déclare qu’ils défendent ces deux impératifs, il n’y a plus à chicaner cet homme sur sa croyance. Voilà une manière de combattre l’obscurantisme, en se débarrassant soi-même de cet autre obscurantisme qu’est le dogmatisme, cette vision superficielle, arrogante, non opératoire et, finalement, nuisible.  

En effet, un athée, défendant et pratiquant l’exploitation-domination, est-il acceptable, tandis qu’un religieux, défendant et pratiquant la coopération solidaire, est-il condamnable ?

Déjà, à l’époque de l’Association Internationale des Travailleurs (1868) le problème s’était posé : devait-on accepter dans l’organisation uniquement des athées ou, également, des croyants ? Les avis furent partagés. La raison devrait être du coté de ceux qui accordent la priorité non pas à la croyance personnelle (religieuse ou athée) mais à la position sociale : pour l’exploitation-domination ou pour la liberté solidaire.

Un exemple banal mais significatif de vie quotidienne. Voici un Algérien qui se vante d’ingurgiter une boisson alcoolique en croyant être du bon coté social, tout en méprisant le musulman qui s’abstient de tel genre de boisson. Et, cependant, ce consommateur de boisson alcoolique est un exploiteur-dominateur tandis que le musulman est un exploité-dominé qui voudrait s’affranchir de cette situation. Voici une algérienne qui porte mini-jupe et cheveux au vent, mais elle a une activité d’exploiteuse-dominatrice ; et voici une algérienne musulmane, portant un vêtement islamique, mais cependant, étant exploitée-dominée, elle voudrait se libérer de sa malheureuse situation.

Avec qui donc le démocrate progressiste, l’athée doit s’allier, s’unir ?

Prenons un autre exemple. H. Khalil note dans son article, déjà cité : « Solidarité sélective : la Oumma avant tout ».

C’est vrai. Mais posons deux questions. La solidarité n’est-elle pas une belle aspiration, à encourager comme telle ? Ce désir de « Oumma » (communauté) n’est-il pas sélectif (se réduisant à la communauté musulmane) parce que les démocrates et progressistes ne savent pas proposer au musulman une communauté meilleure, à savoir libre et en même temps solidaire, englobant l’humanité entière ?  

Religion et État

Il ne suffit pas d’affirmer : « L’islam ne doit pas être la religion de l’État. Il ne peut pas être la religion de l’État »(2). Cette revendication doit être justifiée par des motifs, destinés pas seulement à l’ « élite » laïque, mais également à celle religieuse de tendance démocratique, sans oublier le peuple. Entreprise difficile mais indispensable.

Quant à ceux qui détiennent le pouvoir, leur présenter une telle requête relève de la naïveté ou de l’ignorance. Dans une société d’exploitation, l’État a besoin de la religion, de manière directe ou indirecte, pour se justifier, comme le clergé religieux a besoin de l’État, pour exister. Dans les nations où, officiel lent, l’État et l’institution religieuse sont séparés, ne voit-on pas les signes religieux dans les écoles ? L’État ne finance-t-il pas d’une certaine manière les organisations religieuses ?… Classique union du sabre et du goupillon, partout dans le monde. Là où ce dernier n’existe pas, c’est une morale qui le remplace (confucianisme, bouddhisme).

Rappelons, enfin, qu’en Europe la séparation entre la religion et l’État fut le résultat d’un long combat, parfois sanglant. En Algérie, cette séparation ne se fera pas sans heurts et conflits, espérons pas tragiques. Ce qui est certain, c’est qu’elle exigera un travail culturel difficile, plein d’embûches, long, large et profond, mais exaltant, au sein des « élites » intellectuelles comme parmi le peuple.  Cela fut ainsi partout, toujours. L’Algérie ne fait pas exception. Il reste, alors, à s’inspirer d’exemples significatifs, dans le monde musulman (3) comme dans les autres, inventer et agir afin que la religion devienne une affaire personnelle privée (par respect de la liberté individuelle) sans être un obstacle instrumentalisé contre la liberté d’autrui et la solidarité des opprimé-e-s pour conquérir leur dignité de vivre. (à suivre)

K. N.

E-mail : kad-n@email.com

Notes

(1) Article Sortie de route, par Moriel, https://www.lavoiedujaguar.net/Sortie-de-route, vu 2-12-2017.

(2) Mohamed Mechati, cité par Amar Naït Messaoud.

(3) À ce propos, un Mohamed Arkoun est à considérer, sans oublier le déjà mentionné Gamal Albanna.

 

Auteur
Kadour Naïmi

 




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