4 octobre 2022
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À Kamel Daoud, mon jeune cadet !

Grand Angle

À Kamel Daoud, mon jeune cadet !

Amstrong venait de poser le pied sur la Lune, une année, presque jour pour jour, après ta naissance. C’est dire que tu as ouvert les yeux dans une humanité plongée dans l’euphorie de son avancée.

Tu avais 5 ans lorsque j’ai quitté Oran. Je suis donc de la génération francophone de tes aînés et te dois quelques explications quant à notre incapacité à t’avoir préparé un pays où tu n’aurais plus eu à souffrir et à te justifier.

Je ne te dois ni excuses ni expiation mais il est toujours nécessaire de revisiter notre passé afin de comprendre et de permettre aux jeunes générations de rêver sereinement un avenir débarrassé de la stupéfiante crétinerie religieuse, politique et sociale.

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Tout d’abord, il faut savoir qu’un tsunami nous est tombé sur la tête, bien avant que tu naisses. Tu dis avoir compris le sens débile et malsain que l’on voulait nous transmettre à travers la langue arabe, je t’invite à le lire dans mes articles de longue date.

Et encore, tu as étudié l’arabe à un moment où les choses se sont calmées car, si les dangers de son projet ont persisté, tes professeurs ne pouvaient pas être aussi abrutis et malades sexuellement que furent les nôtres. Ils nous ont été imposés d’un Moyen-Orient en explosion dans la recherche de son identité et de son équilibre sexuel. Qu’il ne trouvera jamais, d’ailleurs. Et tu l’as si bien dit.

Tout ce que tu dis, tout ce que tu ressens, nous l’avions déjà vécu et exprimé longtemps avant ta maturité.

Mais il est une différence qui nous sépare. La première est que nous étions un peu plus optimistes à cette époque, malgré la catastrophe. C’est que nous étions protégés par notre instruction et la seule chose qui nous préoccupait était d’apprendre, de découvrir et d’élever notre niveau intellectuel.

Il faut bien comprendre que nous étions face à des murs d’abrutis et d’illuminés. Nous pensions que cela disparaîtrait, que l’instruction et la modernité allaient tout balayer. Quelle erreur !

Nous avions un dédain et un mépris face à ces gens rustres et brutaux, dans la vie sociale comme politique. Ils étaient pour nous un moment à passer avant que tout cela ne se dissipe et revienne vers la normalité de tous les pays qui ont avancé pendant des siècles. Dans notre esprit, il n’était pas possible que nous restions bloqués au 7è siècle.

Lourde erreur, mon cher Kamel, très lourde erreur de notre part et nous la payons très cher. C’est que ces gens rustres se sont reproduits et ce fut le désastre que tu dénonces aujourd’hui.

Tout d’abord, je voudrais te persuader d’un phénomène social historique qui semble échapper à l’analyse habituelle. Entre toutes les causes que tu connais et que tu as si bien analysés, il en est une dont j’ai toujours témoigné.

Ces gens rustres n’avaient pas la capacité à durer. Ce qui est les a enracinés, je l’ai vécu, c’est la lourde responsabilité d’une bourgeoisie algérienne qui a joué avec le feu. Tous les abrutis du monde n’auraient pu se maintenir s’il n’y avait pas eu cette complaisance.

Au lendemain de l’indépendance, une certaine bourgeoisie francophone a voulu se construire une identité nationale, une espèce de certification nobiliaire.

Et les voilà qui se sont mis à mettre des babouches et des habits aussi ridicules que leurs projets. Ils avaient l’air de clowns avec leurs références arabes et musulmanes, mal assorties avec leur francophonie et instruction de l’époque.

Ils ont acheté des livres enluminés, dont ils ne comprenaient pas le moindre mot. Au milieu de la bibliothèque, un beau Coran doré, bien en vue des invités lorsqu’ils buvaient un whisky avec glaçon.

On plaçait des mots arabes et des citations religieuses à chaque phrase en prenant une voix majestueuse, appliquée et bien dirigée vers son auditoire. Puis ils se sont mis à aller à la mosquée où ils ont singé les autres, les habitués de toujours.

Bien sur, ils allaient souvent se ressourcer à Genève ou ailleurs afin de bien souffler un peu, après leurs efforts d’obtenir la respectabilité locale. Ils ont même mis une robe, à poil en dessous, pour aller jeter des pierres au diable, dans la terre sainte. Ils revenaient sous les youyous, les bagages remplis de bijoux et de cadeaux que tout le monde avait commandés ou secrètement attendus.

Ils ont obtenu leur certificat de bon algérien, de bon musulman et certains ce sont gavés du sang et de la sueur de leurs compatriotes.

Mon cher Kamel, nous étions si jeunes et voulions, malgré tout, vivre notre jeunesse. Et puis, il y avait une sécurité militaire terrifiante, une seule chaîne de télévision et de radio, un seul journal national, un seul dieu et une pensée unique, celle du parti unique. Tu comprends que dans ces conditions, nous n’avions vraiment pas le choix, à un si jeune âge, si ce n’est d’être libre dans nos pensées et dans nos comportements privés.

Nous n’avions pas, comme ta génération, l’ouverture des frontières, Internet et une certaine marge d’expression que les années post-Boumédiene ont apportés, malgré la persistance du régime militaire et de l’oppression de cette débilité qu’ils appellent religion.

Puis, à titre personnel, j’ai essayé, du fond de mon âme, d’apporter quelque chose à mes cadets, je suis rentré faire de la politique. Le poste était exposé mais pas publiquement connu. Nous avons échoué pour les raisons que je développe dans de nombreux articles et posts.

J’ai de l’admiration car le peu d’espace que tu as eu, tu en as été digne et tu l’as porté avec brio. Nous sommes tous d’une génération qui n’a pas peur de l’écrit mais nous n’avons pas tous été aussi talentueux dans cette écriture, comme tu l’as été.

Et pour terminer, mon cher cadet du pays qui m’a vu naître, un phénomène que tu as connu dans son ampleur mais qui avait commencé avec la génération qui m’a précédé.

Beaucoup de lâches et de corrompus ont vendu leur âme au diable alors qu’ils étaient les premiers diplômés universitaires de l’Algérie indépendante qui nous avait donné tant d’espoir. Que veux-tu faire contre la puissance corruptrice d’un pétrole roi ?

C’est le cas du président du conseil constitutionnel, instruit mais qui ne sait pas compter jusqu’à 102. Et de bien d’autres dont les noms te sont plus familiers que moi.

J’aurais aimé être ton prof, celui de tes enfants peut-être, si tu en as, partager avec toi tes rêves et te passer le bâton du relais, dans cette belle ville qui fut la nôtre, même si tu es originaire de la magnifique cité de Mostaganem.

Toi aussi, tu as perdu des racines comme j’ai perdu mes deux braves lions de la place d’armes. Elles seront toujours en nous, ces racines, c’est déjà cela que ces abrutis psychopathes du sexe, de l’argent et du pouvoir, n’auront pas de nous.

Bon courage à toi et merci. Merci de nous avoir redonné un peu d’espoir. Moi, j’ai l’impression que je milite depuis soixante ans contre ces abrutis, sans résultat.

Mais toi, tu as joint le militantisme à l’efficacité. C’est le grand avantage de ta génération.

Auteur
Sid Lakhdar Boumédiene, enseignant

 




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