26 septembre 2022
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Espoir, respect et unité dans la diversité (2)

Le problème du temps

Espoir, respect et unité dans la diversité (2)

Dans la précédente contribution fut promis l’examen des agents sociaux autres que le peuple. Cependant, à propos de ce dernier, les commentaires sur le journal ou parvenus à mon courrier privé m’obligent à fournir des éclaircissements supplémentaires sur des points fondamentaux.

1. L’espoir est-il permis ?

Du message privé d’Omar Tarab, voici les extraits qui paraissent devoir être cités   :

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« Vous êtes un indéfectible optimiste, cher ami. Vous insistez à croire, dans ce lambeau que fut le royaume numide, à une âme algérienne et encore plus fort à sa renaissance (?), comme si elle a déjà connu une première. (…)

Les idées énoncées dans votre analyse sont d’une solvabilité sans conteste, cependant elles seront entendues dans une société apaisée, sans haine ni jalousie malsaine.

N’ayant pas peur des mots : le fruit est pourrie, les mentalités sont exécrables, 55 ans de matraquage idéologique le plus scélérat, associé à la présence d’une religion omnipotente, ont produit un nouveau type d’Algérien, un être hybride qui prie dieu et croit au diable.

Il supplie l’un ou l’autre en fonction de ses peurs et de ses envies. L’Algérien a connu au cours de ses années d’indépendance une régression telle que ne subsiste dans son esprit qu’un seul besoin, le premier cité dans la pyramide de Maslow (manger- dormir et sexe). Jamais un pays n’a été autant envahi par l’obscurantisme et la décadence des mœurs que l’Algérie d’aujourd’hui. 

Vous proposez la constitution de diverses organisations civiles pour « recréer  » le tissu social. Comment serait-ce possible, cher Kadour, quand au sein même de sa propre famille on ne s’écoute  plus ?

Vous savez que la famille est la pierre angulaire d’une société qui s’inscrit dans le progrès. En Algérie, la famille a littéralement éclatée après l’estocade portée par le wahhabisme. (…) Dans les familles algériennes, les sujets de discussion tournent invariablement sur la religion dans ses aspects les plus rigoristes.

Je ne suis pas un pessimiste invétéré, croyez moi, j’ai, il n’y a pas longtemps, été quelqu’un qui croyait a un sursaut salutaire après la guerre civile.

Mais la population, exposée durant les années de feu aux yeux de l’opinion internationale, pour plaider la cause du pouvoir, fut, aussitôt « l’accalmie  » revenue, remise sous l’éteignoir, asservie plus que jamais par les tyrans.

Mérite-t-elle le respect ? Aucun, je dirai, partant du principe que celui-ci se mérite, et quant à croire à sa probable unité, c’est autant attendre… Godot. »

Pour sa part, dans un commentaire sur le journal, Haroun Hamel, en  fournissant certains arguments, affirme : « La lutte de libération n’a jamais réussi à forger une conscience collective citoyenne. »

Voici des observations pour répondre à ces intéressants propos.

La « renaissance » dont il est question concerne l’affirmation du peuple algérien, considéré comme majorité significative, sans minimiser les défections et complicités avec l’occupant colonial.

La naissance se concrétisa durant la guerre de libération nationale, malgré les carences graves qui ont marqué cette lutte (contrainte dans certains cas, massacres de civils, « bleuite », MNA, etc.)

À ma connaissance (je ne suis pas historien), c’est la seule et unique fois où l’on a pu parler, non seulement au pays mais dans le monde, de « peuple algérien », en tant qu’agent social assez uni et impact pour s’opposer à la domination étrangère dont il était victime, au point d’y mettre fin.

Que cette victoire fut moins militaire (comme chez les Vietnamiens) que politique n’enlève pas l’essentiel à ce que fut cet acte de résistance majoritaire, conclu par une libération contre le colonialisme.

Quel pays, quel peuple, dans l’histoire du monde n’a pas connu ces vicissitudes ? Un exemple suffit, celui du peuple français. Durant la domination romaine, les occupants n’ont-ils pas joué de l’opposition entre Francs et Gaulois ? Durant la domination nazie, les occupants n’ont-ils pas joué entre la partie résistante du peuple français, et sa partie collaborationniste avec les nazis ? Enfin, la résistance française au nazisme n’a-t-elle pas vécu des divisions, notamment entre gaullistes et communistes ?

Dès lors, pourquoi voir des défauts uniquement au peuple algérien, pour le condamner, comme s’il est le seul à présenter des divisions antiques ou modernes ?

Par conséquent, la question se pose : une « renaissance » du peuple algérien, comme agent social majoritairement uni et solidaire, est-elle utopique ou réaliste ?

Omar Tarab, pour affirmer la première hypothèse, invoque les graves traumatismes subis par ce peuple, avec les divisions qu’ils ont entraînés, jusque dans les familles.

Cela est indéniable. Omar a raison d’insister sur la gravité de ces traumatismes au sein même de la famille, noyau social fondamental.

Mais, dans l’histoire, combien de fois la famille, dans des sociétés déterminées, n’a pas été la victime d’influences traumatisantes ? Le plus fameux de ce genre d’événement fut Jésus-Christ lui-même, affirmant (citation de mémoire) : « Je suis venu diviser les familles, le mari de son épouse, les parents de leurs enfants… », etc. Et cela fut ainsi. L’une des conséquences de cette prédication fut, notamment, un événement, plus tragique que celui commis dans l’algérien village de « Bentalha » : la nuit de la « Saint-Barthélémy », dans la capitale même de la France.

Cependant, l’évolution des événements a permis aux peuples, en l’occurrence à celui français, de progresser.

Toutefois, d’autres divisions sont survenues au sein des nations : l’apparition des classes sociales de l’époque industrielle : exploité-e-s d’une part, exploiteurs de l’autre.

Là, les castes dominantes ont constaté, venant des exploité-e-s, les résistances diverses mais constantes : casse des machines, grèves, révoltes violentes dans la rue, organisations de partis ouvriers visant le changement social en leur faveur. Ainsi, la caste dominatrice fut contrainte d’adapter le système capitaliste, de manière à le faire perdurer. Nous en sommes là, aujourd’hui.

Mais, encore dans ce cas, les castes dominantes savent, en général, apprendre de l’histoire. Elles ont trouvé, actuellement, deux parades, pour maintenir leur système exploiteur. D’une part, au sein des pays industrialisés, créer un consensus social, assuré par des élections, certes démocratiques, mais où, comme par hasard, les élus représentent toujours les intérêts de la classe capitaliste. D’autre part, au niveau de la planète, créer un nouvel ennemi commun, bouc émissaire : après le « communisme », lamentablement échoué, voici l’islamisme. Ainsi, dans les pays industrialisés, la famille et le peuple retrouvent une relative unité, permettant au système social de perdurer. Et, dans les pays dominés, la famille et le peuple sont obnubilés, comme chacun le constate, par des questions de religion ; elles les détournent des problèmes économiques (exploitation) et sociaux (domination).

Oui, il peut y avoir des résistances : en Europe, la révolte des populations de régions, culturellement spécifiques. Dernier cas : la Catalogne (cherchant l’indépendance). En Italie, la Vénétie et la Lombardie (voulant plus d’autonomie). Au Moyen-Orient : le peuple kurde (désirant son unité, dispersée entre quatre autres pays). En Tamazgha, les Amazighes (opprimés par les linguistiquement arabophones), sans oublier les Indigènes d’Amérique latine, notamment au Chiapas.

Non, ces considérations ne sont pas un éloignement de l’argument principal : le peuple algérien. Il s’agit simplement de montrer, du moins espérons-le, un fait social fondamental : les sociétés et les peuples sont soumis à des variations qualitatives, à des flux (progrès) et à des reflux (régressions). Telle est l’histoire de l’humanité toute entière. Le peuple algérien en fait partie, avec ses spécificités.

Combien de fois on a cru des peuples complètement disloqués pour les voir se réaffirmer. Il en fut ainsi de tant de peuples colonisés, notamment le peuple chinois. Dans sa période la plus régressive, pas moins de cinq puissances impérialistes l’envahirent et le dépouillèrent de tout ce qu’ils pouvaient tirer. En particulier, la guerre dite de l’opium, produit introduit par la Grande-Bretagne, a des ressemblances frappantes avec l’opium qu’est, aujourd’hui en Algérie (et ailleurs), la manipulation de la religion pour soumettre le peuple.

Pour juger de manière convenable, c’est-à-dire objective, la situation de peuple algérien, il  semble donc indispensable de la placer dans le contexte historique non seulement national mais mondial, d’une part. D’autre part, il faut examiner les événements dans le long terme, celui des phases historiques. Ainsi, par exemple, on constatera des similitudes significatives entre les guerres de religion qui ont marqué le Moyen-Age européen, et les actuelles guerres de religion dans les pays musulmans. Dans le premier cas comme dans le second, les sociétés devaient affronter le problème de leur modernisation sur tous les plans, de l’économique au culturel. Cela porte à dire que, du point de vue de l’évolution historique, les sociétés musulmanes actuelles, notamment du Moyen-Orient et de Tamazgha, sont en retard d’environ quatre siècles par rapport à celles chrétiennes européennes.

Oh ! Ne tirons pas de cette observation qu’en Algérie (et dans les autres société musulmanes) il ne faut rien faire, et attendre que l’évolution historique se fasse d’elle-même, vers le progrès. N’ayons pas, non plus, l’illusion marxiste (matérialisme historique et dialectique) qui prétendait que les sociétés évoluent « automatiquement », suite aux rapports s’établissant entre développement des forces productives et situation des rapports de production. Cette conception a été largement infirmée par l’évolution historique.  

Comme en Europe, dans les pays musulmans, les citoyen-es les plus conscient-e-s, les plus éclairé-e-s ont leur rôle à jouer pour réaliser le changement social positif. Et cela ne va pas, hélas !, sans difficultés, ni drames, ni tragédies. Telle est l’histoire humaine : ses progrès passent, malheureusement, par les larmes et le sang des opprimé-e-s et de celles-ceux qui les défendent.

Tout cela étant dit, l’examen de l’histoire de l’humanité en général, et de celle de sa partie occupant le territoire de l’Algérie, n’autorisent-elles pas, en définitif, l’optimisme ?

On objectera qu’une guerre nucléaire peut mettre fin à tout. Mais, aussi, un gros météore, provenant de l’espace, peut pulvériser la petite planète Terre. Alors, faut-il se résigner ou combattre et espérer ?… Nous savons que des scientifiques, pour une fois unis, s’occupent à conjurer la menace spatiale. Quand à la guerre nucléaire, il s’agit de combattre ses partisans. Cela est possible, cela se fait, il faut renforcer les rangs. Enfin, s’agissant du peuple algérien, rien n’est joué, pas de « fin de l’histoire ». La partie la plus consciente de ce peuple le démontre chaque jour, à travers ses associations et ses manifestations, ces dernières plus ou moins virulentes, en fonction de l’exaspération des conditions de vie.

Espérons que cet ensemble de considérations puisse montrer que l’optimisme que me prête l’ami Omar n’est pas béat, mais repose sur des constations historiques et sociales objectives. L’histoire montre que là où les experts affirment l’inertie des peuples, ils finissent par être démentis par l’arrivée de « Godot » : la soif de liberté, l’exigence de démocratie véritable. Autrement, pourquoi l’humanité n’est pas restée à l’esclavage antique, ou au stade de Cro-Magnon ?

Que cet élan vital (car c’est de cela qu’il s’agit, au-delà ou en-deçà des problèmes autres, notamment économique) de l’espèce humaine, à travers sa partie opprimée, soit récupéré par les vautours qui accaparent le pouvoir, cet handicap, jusqu’à présent, a fait malheureusement partie de l’évolution des événements. Cependant, dans le passé comme dans le présent, la partie la plus consciente (du peuple et de ses ami-e-s sincères) s’est efforcée et persiste à trouver la manière pour que l’issue soit au bénéfice du peuple. Sinon à quoi nous servent la conscience et l’instruction dont nous nous vantons ? Simplement à mépriser le peuple parce que asservi et divisé ?

2. Le peuple mérite-t-il le respect ?

Venons à l’autre importante question, posée par Omar : un peuple asservi « mérite-t-il le respect ? »

La question surprend. Cependant, elle est compréhensible. En effet, on peut faire partie d’un peuple et l’aimer au point de le mépriser (tout en se méprisant), en constatant l’asservissement auquel il est soumis.

Mais c’est tomber dans le piège tendu par l’ennemi. L’auto-mépris des opprimés est l’une des  armes psychologiques employées par le dominateur, pour écraser davantage, et définitivement, son esclave.

Non, cher Omar ! L’état d’asservissement dans lequel est tombé le peuple, quel qu’en soit l’horreur, devrait provoquer le mépris non du peuple mais, au contraire, de son oppresseur !

Et ensuite, des personnes ayant un savoir (parce que ne subissant pas les conditions matérielles et psychologiques écrasantes du peuple) devraient, elles aussi, provoquer notre mépris. Parce qu’elles utilisent leur savoir uniquement pour profiter, d’une manière directe ou indirecte, de l’asservissement du peuple, au lieu de l’aider à s’en affranchir.

Comment donc ?… Une caste minoritaire réduit le peuple à des animaux exploitables, à des crétins endoctrinables, à des sous-humains incapables d’accéder à la culture, donc à la conscience, donc à leur droits… Et, en plus, on doit mépriser ces victimes ?

… Que leurs sangsues les méprisent, c’est dans le (dés)ordre des choses. Mais comment peut-on aimer le peuple, être scandalisé et sincèrement peiné par sa situation asservie, et, en plus, le mépriser ?

Alors, il faudrait, d’abord, se mépriser soi-même pour être incapable (malgré le niveau d’instruction et de conscience propre) d’affranchir le peuple de sa scandaleuse situation, d’autant plus qu’on en fait partie, par notre famille. Mais, cela a été déjà dit, au lieu du mépris, il vaut mieux porter secours et aide au peuple. Et trouver, bien que cela soit extrêmement difficile, comment agir positivement au sein de la propre famille. À ce sujet, que l’on m’excuse d’avancer ma propre expérience ; elle est évoquée uniquement pour montrer que je sais de quoi je parle. Car, malgré et à cause de leurs carences, de leur faiblesses, le peuple, notre famille populaire n’en sont pas les premiers responsables, mais les victimes. Et les victimes ne méritent pas le mépris, mais de l’aide de la part de qui les aime, malgré tout et/ou à cause de tout !

3. Un peuple algérien ou plusieurs peuples d’Algérie ?

Dans un commentaire sur le journal, Haroun Hamel écrit : « Tant que vous ne reconnaîtrez pas qu’il existe plusieurs peuples en Algérie, vous demeurerez dans un déni, les mêmes causes induisant les mêmes effets. »

Dans la contribution précédente qui est visée, il semble que le problème examiné est  le concept de peuple. Rappelons qu’il est défini sur la base d’un critère précis : les citoyen-ne-s exploité-e-s / dominé-e-s.

Toutefois, je comprends une objection, qui pourrait, en vérité, sous-tendre l’analyse proposée. En parlant de « peuple algérien », il est possible que l’auteur laisse croire, ou/et que le lecteur puisse  comprendre, que cette expression, en employant l’unité, puisse, par sous-entendu, accorder la primauté aux Arabophones au détriment des Amazighophones (1).

Certes, quand un Amazighophone constate le déni, par les institutions étatiques (également, hélas !, par des citoyen-ne-s arabophones, pourtant opprimé-e-s), de sa langue, de sa culture, de son histoire et de tout ce qui constitue sa spécificité, il est compréhensible de le voir réagir avec appréhension quand on parle de « peuple algérien ». D’où Haroun Hamel qui revendique l’existence de « plusieurs peuples en Algérie ».

Personnellement, je ne vois pas d’inconvénient à cette ultime expression, à deux conditions. 1) Que par peuple soit désigné la partie exploitée-dominée. 2) Que la multiplicité de ces peuples ne soit pas un motif pour causer leur opposition.

D’une part, il serait absurde, du point de vue des asservis, que des opprimés arabophones et des opprimés amazighophones entrent en conflit. Reconnaissons, cependant, que leurs oppresseurs y trouvent leur intérêt, et, donc, font tout pour créer et alimenter ce conflit entre opprimés, en jouant sur l’ « ethnicité » (« Arabes » / « Amazighes »), mise en avant pour occulter l’exploitation économique.

D’autre part, une telle opposition entre opprimés (arabophones et amazighophones) les affaiblirait, face à leurs multiples ennemis, intérieurs et extérieurs. D’où la nécessité d’unité et de solidarité du « peuple algérien » ou des « peuples algériens ». Peu importe l’expression, si les enjeux et les buts sont clairement définis : l’affranchissement du ou des peuple (s) d’Algérie de l’oppression qui pèse sur lui (eux), quelque soit sa forme : économique, politique ou culturelle. Par conséquent, que l’on dise « Vive le peuple algérien ! », « vive le peuple d’Algérie », « Vivent les peuples algériens ! » ou « vivent les peuples d’Algérie ! », toutes ces expressions sont les bienvenues, si elles appellent à la fin de l’exploitation économique et de la domination politique de tou-te-s les citoyen-nes habitant cette portion de la planète Terre nommée Algérie. Alors, disparaîtront les questions d’ « ethnies », pour laisser place, finalement, à une seule humanité, libre et solidaire, riche de ses différences. Ce but exige la conscience claire de la temporalité historique,  et la volonté active d’y contribuer, selon les propres possibilités.

K. N.

kad-n@email.com

 Notes

(1) L’emploi de ces deux termes est justifié par l’aspect linguistique, sans aucune référence à une « ethnie ». En voici le motif : malgré les affirmations péremptoires de certains, la connaissance scientifique n’a pas encore démontré si les Arabophones d’Algérie (et de Tamazgha) sont d’origine moyen-orientale ou des autochtones culturellement arabisés.

 

Auteur
Kadour Naïmi

 




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