21 avril 2024
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Jijel : le réveil des aveugles

Kiosque de Da Messaoud.

Un peuple ne doit jamais céder aux coups de boutoir de son histoire, sa culture à un présent obscure qui n’a pas de futur. Le décor vivant d’une ville est façonné par la continuité du passé qui édifie un avenir heureux.

Les débats contradictoires qui forgeaient les opinions, des journées animées, autour du kiosque du centre-ville, par des discussions houleuses, libre à tout-va. Une nouvelle vision, à la recherche des voies salvatrices, qui instruit la vérité et sensibilise une population engluée dans le marasme de l’immobilisme.

Un nouveau regard d’une élite déterminée ; réveiller le sentiment national au détriment des idées tribales inutiles. On venait de loin, pour se donner rendez-vous, afin d’écouter la belle parole ; autour des propos percutants qui inspirent la lutte à une conscience encore amorphe. Ecouter et apprendre le destin patient qui mène à la liberté. Une liberté, interdite sans discernement, pour masquer l’intérêt dans l’esprit de l’indigène.

Ces fabuleux débats, au centre de Jijel, restent la moindre chance, pour libérer l’imagination et construire les convictions qui élèvent l’humanité vers le haut. On commençait à apprécier les affrontements portés par les intellectuels, de tout bord, qui disaient des choses avec un langage d’un arrière-goût de miel.

Des nuances documentées comme une foi religieuse, par des concepts philosophiques révolutionnaires ; destinées à frapper les esprits, rallumer la douleur des frustrations profondes et raviver les meurtrissures de l’absence d’une justice au quotidien. Des paroles adoucissaient la blessure béante à ciel ouvert, en sourdine qui faisait souffrir chaque algérien, dans la réalité de son existence. Le recours à la lutte et les incitations à la violence guerrière, commençaient à prendre forme. En somme, dans la peine d’un contexte morose ; on confrontait les idées, les fourbir, utiliser la raison pour initier la pensée moderne afin de faire évoluer les esprits.

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Une effervescence culturelle, désormais coutumière, diffusait le nationalisme qui faisait naitre le bon sens notoire, pour celui qui se donnait la peine de se prêter au jeu du show, mené par les partisans de la liberté. Une singularité studieuse, propre à Jijel, où régnait une euphorie entretenue par la passion des lumières ; devenue un culte impassible dont le but était de forger l’esprit critique de l’indigène, pour le faire réfléchir à son statut miséreux. Un lieu d’apprentissage aux idées qui structuraient la pensée et invitait à un discernement enjoué et salutaire. Une logique qui avait sensibilisé les prémisses de la pensée naissante, de l’adolescent ; Mohamed Seddik Benyahia, jusqu’à en faire le support de ses convictions futures. Jijel à cette époque avait, assurément, renoué avec sa vocation de précurseur de la pensée novatrice.

Le centre-ville mythique de la ville où était érigé le kiosque à journaux de Da Messaoud Moussaoui, baptisé kiosque des sports, à la place Abane-Ramdane, où on venait de loin pour prendre connaissance de la phrase du jour. Tel cet appel, chaque jour renouvelé sur un tableau noir, visible de toute part : « Ceux qui luttent ne sont pas sûrs de gagner, mais ceux qui ne luttent pas ont déjà perdu »

Une source d’éveil, voulue par Da Messaoud, pour hausser vers les sommets, une réflexion qui fit naître la dignité et la fierté, pour faire bouger les mentalités confuses perdues dans une résignation latente. Une enseigne connue pour les confrontations d’idées et les serments révolutionnaires afin de positionner, éclairer et répandre, discrètement, les idées nationalistes.

Faire prendre conscience aux compatriotes indigènes, la folie et les outrances d’une occupation par la force illégitime, qui faisait régner une violence meurtrière au quotidien. Le but final recherché était, sans conteste, la préparation à la révolte et aux réflexes du soulèvement.

Un engagement, sciemment, insufflé par les fougueuses discussions animées par la bienveillance qui invitait l’indigène à se ressaisir. Un besoin précieux, pour réveiller les esprits et forgeait les mentalités encore engourdies par les relents fallacieux d’une colonisation aveugle. Da Messaoud, de retour de la deuxième guerre mondiale, avait prit conscience de l’injustice que subissait son peuple, décida de faire de son kiosque un endroit de culture, de réflexion  et de diffusion des principes nationalistes pour se défaire du joug colonial. Il donna à sa ville l’image précurseur du savoir, de l’engagement ; une ville au regard éclairé par le désir de la liberté.

Le ballet des saisons à Jijel

Un endroit, au centre de Jijel, qui fit aimer la beauté des mots et la formulation d’un verbe tourné contre son concepteur, pour contrecarrer l’injustice subite sur un peuple réduit à l’esclavage.

La ville de Jijel devenait une vitrine inédite, pour faire, clandestinement, la promotion et la propagande, avant l’heure, des idées nationalistes, afin de politiser les consciences politiques du colonisé. Pour beaucoup d’algériens, le centre-ville de Jijel animé par le kiosque de Da Messaoud, fut la Mecque qui appelait au courage, incitait à la rébellion, soulageait la frustration et mettait un terme à la résignation des indigènes. Un passage obligé pour se sentir, pour un moment, libérer des affres de la frustration d’un colonialisme néfaste.

Retrouver sa fierté et repartir dans sa tribu, plein d’élan pour instruire, à son tour, les proches de l’espoir d’une solution, enfin trouvée, prêchée sans aucune nuance, pour se débarrasser des entraves coloniales. Une culture pleinement engagée induite, sous couvert des résultats sportifs, pour débarrasser, enfin, une population meurtrie par ses complexes d’infériorité.

Da Ferhat Benyahia, venait chaque soir, seul ou accompagné par le benjamin de ses enfants ; Mohamed Seddik, pour acheter son journal quotidien et assister, avec ravissement, au spectacle de l’éloquence de la parole facile, instruite par les mots qui réveillent, de Da Messaoud avec la volonté affichée de convaincre, informer et instruire en mettant sa passion légendaire, débordante et inébranlable au service d’un idéal caressé par les militants nationalistes.

Les regards enjoués se croisèrent ; Mohamed Seddik un enfant, déjà, précoce à la ruse, formé aux subtilités de la pensée, d’analyse et de synthèse, ne fut pas dupe du jeu des adultes. Il fit, plus-tard, de ces regards éclairés par un espoir discret, une force pour faire triompher la liberté ; un vœu inassouvi, longtemps, caressé par son père.

Le kiosque de Da Messaoud, devenait un lieu fréquenté par la fine fleur de l’intelligentsia de Jijel et de toute sa région. On venait de Collo, El-Milia, Taher, Texenna, El-Ouanna, Ziama Mansouriah, en somme, de toute la région de l’est algérien pour demander un Ha Biridou Bel Korniche et assister au spectacle subtil de l’élégance pour faire écouter les serments révolutionnaires. Des appels au combat, masqués, délivrés avec des slogans nuancés et rédigés à la craie sur des tableaux noirs. Les écriteaux, formulés avec un français académique, diffusaient des appels à l’unité et à la coopération des indigènes, pour faire progresser les idées sur l’indépendance du Pays. Des appels détournés, enrobés, parfois, par des résultats sportifs, pour berner la vigilance de l’ennemi.

L’atmosphère qui régnait autour du kiosque de Da Messaoud, avait, à l’époque, attiré Ferhat Abbas, un habitué de la ville de Jijel, Mohamed Boudiaf fonctionnaire à la même ville, et beaucoup d’autres responsables du futur mouvement du FLN. Ils écoutaient, avec une grande avidité les slogans qui annonçaient, les prémices de l’avènement de la future Algérie indépendante. Des actions porteuses pour l’édification de l’Algérie nouvelle, émancipée et libre. Da Messaoud avait compris, avant tout le monde, qu’il fallait faire quelque chose, pour préparer les esprits à un combat inéluctable pour libérer le pays.

Le contenu des tableaux amusait et abusait, en même temps, par leurs caractères philosophiques, les colons et les français de la ville de Jijel. Les français, s’arrêtaient, pour le journal quotidien et partaient avec un sourire condescendant et moqueur, considérant Da Messaoud, comme un homme farfelu, un rêveur sans aucune profondeur intellectuelle qui s’échinait à amuser la galerie.

D’une attitude hautaine, ces derniers, s’amusaient à corriger, avec une grande suffisance, les citations copiées à la craie sur les tableaux noirs. Il était, souvent, regardé, comme un indigène fan aliéné, supporteur invétéré du club local de football : la JSD (Jeunesse sportive jidjélienne). Da Messaoud n’était pas que cela !

Il écrivit un jour, pour appeler ses compatriotes à la discrétion : « Mieux vaut être maitre de ses silences, qu’esclave de ses paroles » Une mise en garde, par une expression empruntée à William Shakespeare. Les tenants du colonialisme, surs d’eux, interpelaient Da Messaoud avec raillerie et dédain sans plus. Ils passaient, véritablement, à côté de la ruse et cela arrangeait, encore mieux, les affaires du supposé animateur fou du kiosque.

L’atmosphère laborieuse qui régnait autour du kiosque de Da Messaoud avait, certainement, contribué à élargir les lectures du jeune Mohamed Seddik Benyahia, pour le mettre sur la voie des idées qui forgèrent son idéal et consolidèrent ses convictions révolutionnaires, désintéressé, loin de l’opulence de la bourgeoisie familiale. Il scella, à ce moment-là, la rupture avec la devise de la famille, portée par la proximité aveugle et l’apport du gain, avec l’élite coloniale.

Un peu plus d’un demi-siècle après l’indépendance de l’Algérie, le centre-ville de Jijel fut mutilé de ses symboles de résistance et de tolérance. Le kiosque de Da Messaoud manque au charme du décor qui avait façonné l’esprit du savoir, de maturité et de la convivialité de Jijel qui fut, un moment fort, pour désigner Jijel comme la ville des lumières.

L’église catholique fut détruite avec ses arbres et ses jardins. Jijel avait perdu son hora et son prestige de guide du raffinement de la pensée, de la tolérance et de la modernité. Une ville défigurée par un esprit de zèle, partisan de l’intolérance. Elle n’inspire plus les vocations comme jadis, où l’engagement éclairé fut la cause principale des jeunes qui rejoignaient le maquis pour s’enrôler dans les rangs de l’ALN combattante. Toute cette jeunesse fut éveillée par les injonctions écrites sur les tableaux noirs de Da Messaoud. La petite Kabylie a intérêt à suivre la voie recommandée par Didouche Mourad, Abane Ramdane, Mohamed Seddik Benyahia, Lamine Khene et Ferhat Abbas : l’Algérie algérienne ! Une Algérie issue de sa culture berbère millénaire. Une culture qui a prêté ses concepts à l’humanité entière, pour renforcer les assises des sociétés modernes et inspirer leurs philosophies en sciences absolues et universelles.

La transformation récente de la mentalité à Jijel semble, dangereusement, préparer les esprits à  s’orienter vers le chemin d’abandon, empruntés par les Kotama. Après avoir défendu, neuf siècles durant, l’idéal d’une Numidie libre et plus forte. Ils cédèrent, finalement, dans une incompréhension totale, aux chimères des slogans religieux des fatimides.

Un témoin nostalgique de l’époque faste de Jijel, se morfondait en se laissant emporter par un mélange de nostalgie et de tristesse. Une impuissance visible le faisait parler sans pouvoir remédier au mal qui rongeait, inexorablement, sa ville, mais refusait de croire que les Jijéliens céderaient avec facilité à la fatalité : « Non, je revois cette époque, elle est là, elle peut encore être réincarnée dans une autre étape, une autre époque, une autre vie à travers les œuvres de générations futures qui pourront prendre exemple sur les erreurs et les échecs de la nôtre »

Un parent de Da Messaoud se lamentait, à son tour, en regrettant l’absence de l’atmosphère studieuse autour du kiosque :

  • « C’était pour répandre le nationalisme, c’était pour ça, que le kiosque a été créé »

Et il ajoutait avec une voix rouillée par l’émotion : « Le cœur de la ville a cessé de battre. C’est une légende qui avait disparu, et avec elle, c’est toute une page de l’histoire de la ville de Jijel qui avait disparu, fondue dans l’oubli » D’autres rétorquaient avec des propos enflammés en accusant, à juste titre, que l’histoire heureuse de Jijel fut dénaturée, depuis l’indépendance, pour mieux l’enfoncer dans les méandres du néant, d’une pensée étrangère à l’âme de Jijel.

Pendant, que la médiocrité gangrène, à pas de géant, la société Jijélienne ; le Kiosque de Da Messaoud, le symbole de la voie des vertus éclairées, s’était tu depuis l’indépendance de l’Algérie. Aucune autre enseigne n’eut le courage d’assurer la relève pour continuer de propager la pensée moderne. Jijel est devenue la risée de l’incompétence, tapissée par la honte, en regardant ailleurs, comme toujours, pour oublier son passé.

L’ancienne génération est encore frustrée par la violence aveugle avec laquelle les symboles de la culture, de l’esprit critique et de tolérance furent détruits sans vergogne.

Dans le kiosque de Da Messaoud, on trouvait des produits qui attiraient les enfants, la bande dessinée, les cartes postales qui évoquaient le 8 mai 1945 et les fournitures scolaires.

Il se vendait, aussi, des journaux, des friandises ; des crèmes au chocolat pour les gouters, les cornets de glace au citron, en somme, toutes les belles choses qui perpétuaient, pendant toute l’année, l’ambiance du bien-être de l’été. Un bien-être qui continue de nous rappeler, aussi longtemps, que la vie nous anime, le gout sucré des glaces au citron : Ha Biridou Bel Korniche.

Abdelaziz Boucherit

3 Commentaires

  1. « …Il se vendait, aussi, des journaux, des friandises ; des crèmes au chocolat pour les gouters, les cornets de glace au citron, en somme, toutes les belles choses qui perpétuaient, pendant toute l’année, l’ambiance du bien-être de l’été. Un bien-être qui continue de nous rappeler, aussi longtemps, que la vie nous anime, le gout sucré des glaces au citron. »

    Merci pour ce beau texte. Il demontre, a quel point des gens sans scrupule ou ethique, peuvent defigurer meme la nature. Les impostures. Mensonge sur mensonge, du 1er caracter au point final, espace apres espace, point apres l’autre.
    Les auteurs de crachat ne sont pas Algeriens, meme s’ils ont ete’ rejete’s en Algerie. LA HONTE !

    Article 1er . — L’Algérie est une République Démocratique et Populaire. Elle est une et
    indivisible.
    Art. 2. — L’Islam est la religion de l’Etat.
    Art. 3. — L’Arabe est la langue nationale et officielle.
    L’Arabe demeure la langue officielle de l’Etat.
    Il est créé auprès du Président de la République, un Haut Conseil de la Langue Arabe.
    Le Haut Conseil de la Langue Arabe est chargé notamment, d’œuvrer à l’épanouissement de la
    langue arabe et à la généralisation de son utilisation dans les domaines scientifiques et
    technologiques, ainsi qu’à l’encouragement de la traduction vers l’arabe, à cette fin.
    Art. 4. — Tamazight est également langue nationale et officielle.

    Laquelle d’entre-elles osera modifier quoi que se soit de la langue Arabe? Elle finira la tete sur un piquet et le Q sur une baillonnette ! Les Arabes, ca ne rigole pas. La malediction de Dyhia vous poursuivra toujours.

  2. Merci pour votre commentaire le premier attentas de 1954 a été juste à côté du kiosque,La malédiction est tombée sur Jijel lorsque les islamistes ont détruis l’Eglise et quand l’armée a colonisé le port qui était les champs Élysée des jijilien

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