25 février 2024
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La guerre à Ghaza et les Algériens : que vaut un cœur sans l’armure de la raison ?

Gaza
Image par hosny salah de Pixabay

La guerre ne s’est pas arrêtée. On ne sait pas quand elle finira. Il va falloir donc réfléchir en temps réel. Sur le tas de cadavres qui s’amoncellent sous nos yeux. Penser, exercice auquel nous nous livrons rarement tant les émotions, lorsqu’il s’agit de la Palestine, paralysent toute réflexion. La rendent coupable même,  si elle s’égarait du récit balisé par les systèmes dysfonctionnels et les conservateurs qui en tirent un grand bénéfice pour redorer leur blason.

Il existe une bien-pensance propre à la Palestine. Du niveau de la religion. Sacrée de son martyr qu’on ne peut, certes, contester, mais dont il est défendu d’interroger les moyens pour s’en sortir. Entre deux agressions, on attend tranquillement dans son coin. La Palestine  installée dans le sacrifice rend nos passivités et attentismes à l’égard de nos  propres défis, légitimement secondaires.  Implacablement dérisoires. Les annihilant au lieu de les presser.

La Palestine est condamnée à périr sous nos yeux, sans que cela nous oblige à autre chose qu’à nous défouler en vociférant. Nous nous offrons des séances d’expiation collective de nos lâchetés sur son dos. Pour communier notre union et nos harmonies factices. Convoquer un lointain passé dont nous ne guérissons toujours pas, celui de la soumission.

Comme si après avoir chassé les colons français, nous étions immunisés contre toute nouvelle invasion. Auto-érigés, malgré nos défaillances, en donneurs de leçons révolutionnaires. S’aventurant aux seules comparaisons que nous permet notre connaissance d’une histoire sous séquestre. Vouant tous ceux qui ne miment pas notre dénonciation tapageuse aux gémonies.

Les leçons de la «décennie noire», et celle plus récente du rejet de l’adhésion aux BRICS, n’ont pas été méditées. Nous réclamons un leadership moral auquel rien ne nous autorise.

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Comment s’étonner ensuite que notre solidarité légendaire à la Palestine vire illico à l’inquisition interne ?  En outil d’opposition pour distinguer le bon du mauvais algérien.  Le « vrai » arabe, du faux. L’authentique croyant du kafer, le traître du loyal. Qu’a-t-elle à faire la Palestine, de nos solidarités sentimentales, qui plus est, ne sont que le déguisement dont on s’affuble pour s’oublier soi même ? Ce que vaut le secours de l’hôpital à la charité.

Osons quelques questionnements…

Qu’est-il advenu de nous autres Algériens pendant ces deux mois de guerre à Ghaza ? Quelles leçons tirons-nous de ces dangereux développements ? Sommes-nous à l’abri d’une attaque similaire ? Le Hamas a-t-il provoqué une guerre qu’il n’avait aucune chance de gagner ? Pire, le sacrifice de milliers de civils en deux mois, pour récupérer quelques dizaines de prisonniers, est-il décemment justifiable ? Et contre quels droits arrachés, sinon un chapelet de  trêves en perspective. Et une extension des ratonnades en Cisjordanie pour en boucler l’occupation.

Les destructions, les peines, les enfants déchiquetés et la terre perdue, valait-il vraiment la peine de provoquer un tel choc frontal ? Le droit de résister à un occupant est inaliénable, mais il n’interdit pas de recourir à des stratégies moins suicidaires. Le sang comme on dit chez nous, n’est pas de l’eau. Et les femmes contrairement à ce qu’ânonnent les islamistes, ne sont pas des ventres féconds qui réguleront la démographie. Cet éloge trouble à l’offrande du sang palestinien, est la marque d’une tyrannie que partagent le Hamas et l’extrême droite au pouvoir en Israël.

Faire parler de sa cause, sensibiliser l’opinion mondiale

On comprend, mais les peuples se solidarisent aussi vite qu’ils n’oublient. On se souvient de la guerre d’Irak et les millions de manifestants sortis dans le monde, qui pourtant n’ont pas réussi à empêcher son avènement. Ni qu’elle se duplique dans plusieurs endroits. Et sous des affirmations mensongères. Un exemple plus récent l’édifie, l’Ukraine. Poussée à défier une puissance de feu supérieure.

Avec tout le soutien dont elle a bénéficié, a quand même perdu un million de ses citoyens, et le tiers de son territoire.

Qu’espérait donc le Hamas qui a plongé seul, sans aucun allié, pas même ses concitoyens palestiniens de Ramallah qu’il combat, dans sa guerre à l’unique bataille. Contre une puissance nucléaire dirigée par un gouvernement extrémiste à l’affût du moindre prétexte pour ériger son fantasme messianique ? Et dans un contexte mondial de démocraties malades, générant des dirigeants  au profil sinon satrape, dangereux et furieusement inconséquents.

La solidarité qui s’exprime aujourd’hui concerne le peuple palestinien, et non le Hamas. Et c’est la réplique criminelle disproportionnée de l’armée israélienne qui fédère l’opinion du monde contre Israël, et non son horrible attaque qui a révulsé le monde et mis en danger la cause palestinienne. C’est important de le préciser. Hamas a peut être mis la Palestine au centre des débats, mais il a surtout recentré l’Amérique au Proche-Orient. Plus brutale et menaçante que jamais. Sans foyers de guerre et de divisions, c’est tout son système de domination qui s’écroule. Hamas a craqué la fatale allumette.

Benyamin Netanyahu a publié récemment sur sa page, une photo de lui entouré de ses compagnons, posant la première pierre de la colonie « Ofir » dans la bande de Ghaza. En référence à l’homme politique israélien Ofir Liebstein, tué par le Hamas le 8 octobre dernier.

Conclusion, Ghaza est en cours d’annexion. Du moins sa partie nord. Une perte massive de territoire, qui dans le contexte mondial de la course aux énergies en Méditerranée orientale, risque d’être vite entérinée.

Aussi cynique que ça puisse paraître, c’est le refus de l’Egypte d’accueillir les réfugiés ghazaouis sur son territoire qui grippe le plan israélien d’un transfert définitif des Palestiniens vers le Sinaï. Un territoire que les accords de Camp David, tant décrié par les islamistes, l’ont sauvé d’un sort similaire à celui du Golan syrien. Mais qu’Israël veut récupérer, par la pression des tueries, pour en faire une « réserve indigène ».

Rappelons qu’il a fallu 132 ans à l’Algérie pour acquérir son indépendance. Une longue période de patience et de stratégies de survie pour ne pas disparaître. Une guerre d’usure qui a eu raison du colonisateur. Jusqu’au moment propice. La bonne conjoncture. Or le Hamas, ne pouvait choisir pire timing. Le procédé du fait accompli pour impliquer des pays  voisins usés par les agressions et les crises. Ou celui de susciter l’arrêt des accords d’Abraham, relèvent de la pure spéculation qui n’aura profité qu’à l’occupant.

Un occupant qui d’ailleurs, ne s’en sortira que momentanément tant les génocides ont  la facture rétroactive. Les crimes de guerre commis à Ghaza, la situation à Ghaza  renvoient, si on voulait créer une autre jonction avec l’histoire coloniale algérienne, aux massacres du mai 1945 à Guelma, Sétif  et Kharrata. Ils instituèrent à une guerre d’indépendance absolue qui mit toute possibilité de solution concertée ou cohabitation définitivement sur le côté.

Nous sous-estimons nous autres arabo-musulmans, l’impact traumatique de la Shoah sur les juifs.  Ses effets délétères sur les mémoires et le comportement. La terre appréhendée comme un dernier carré de survie. A la Massada et son esprit suicidaire. Les Palestiniens payent la facture des crimes  et du racisme européens envers une partie des leurs. La violence des colons trouve ses racines et justifications plus dans l’antisémitisme subi en Europe et la colère qui en a découlé, que dans la religion stricto sensu. Qui peut croire un seul instant que les juifs ont oublié ? Pardonné ? Les peuples ont une mémoire cachée qu’ils ne divulguent qu’entre eux.  Elle se transmet de génération en génération. Les traumatismes s’impriment et traversent le temps. Le sentiment d’humiliation ne se crie pas sur les toits. Il se vit et façonne les perceptions et approches du monde.

L’Europe s’est lavée un peu trop vite les mains de ses forfaits meurtriers. A cédé une terre qui ne lui appartenait pas. Accordé un droit de conquête, avec son lot de crimes et de vols impunis, qui empoisonne toute une région. N’a contraint à aucune solution viable.  C’est un transfert de responsabilité, qui plus est profitable, que de s’acquitter à si bon compte et aux frais des autres de ses crimes passés. La colère des victimes de l’holocauste a été détournée. Cachée, comme la poussière, sous un tapis d’Orient.

On ne peut être juge et partie. Et l’Occident a perdu le droit  d’arbitrer ce conflit, à cause justement de son implication dans ce double désastre humain. Palestinien et israélien. Les deux ont été abandonnés. L’un à sa rage destructrice, et l’autre à une injustice patente.

Mais de l’histoire des autres on ne veut rien savoir. Nous aussi, on nie et on déshumanise. Non par une haine pensée et rationalisée comme en Europe, mais par paresse intellectuelle  et prêt à penser archaïque.  Et aussi parce que  l’histoire en Algérie est un instrument de propagande d’Etat, et non une connaissance. De nous-mêmes on ne sait pas encore tout, alors des autres !

Une cause juste, mais une stratégie et des soutiens défectueux

Soutenir la lutte d’un peuple contre l’oppression coloniale, est une noble mission. Un devoir même, mais comment procédons-nous, sans tomber dans les travers faciles du racisme ? Sans puiser dans les clichés xénophobes des sombres temps, pour prétendre à une vérité née des errements criminels du vieux continent européen. Sans recourir à cette manie de mettre tout nos manquements sur le compte de l’Autre. Qu’il s’agit de nos défaites, de nos alliances ou de nos stratégies faillibles dans beaucoup de domaines, nous les abordons toutes comme indépendantes de notre volonté. Fomentées dans d’obscures chapelles.

Mais un combat, sans remise en question, et qui trouve ses arguments dans la haine congénitale de l’altérité et de l’ignorance, ne relève pas de la solidarité des peuples, mais de l’expansion du racisme et de l’intégrisme suppôt. Sommes-nous capables de soutenir les palestiniens sans recourir à la glorification du nazisme ? Mein Kampf, et la biographie de Mussolini trônent en bonne place dans nos salons du livre. Même l’ouvrage du piteux populiste Eric  Zemmour y est exposé. Mais on interdit le visa à Annie Ernaux, une humaniste. Sans parler des milliers d’ouvrages intégristes relevant du psychiatrique, vendus à profusion. Alors qu’un éditeur local, Koukou Editions est expulsé. Parce que lieu de contradiction et d’interrogation. Qu’avons-nous à envier aux ultras orthodoxes israéliens et leur intolérance chronique ? Leur identitarisme exacerbé et leur haine de la diversité et de l’Autre ?

L’usage de la force brute sûrement. Ils bombardent pour vider le territoire, nous tuons les rêves de nos enfants à petit feu. Par le déni citoyen et individuel, l’oppression, l’intégrisme diffus,  pour qu’ils quittent d’eux-mêmes.

Israël et le monde arabo-musulman. Beaucoup plus proches qu’il n’y parait !

La prétendue oasis démocratique du Moyen-Orient n’a pas résisté au temps et à la géographie. Israël qui se targuait d’être un coin de lumière dans les ténèbres, s’est révélé un pays arabe comme les autres. L’hostilité à fleur de peau et l’expansionnisme maladif. Tout comme Saddam qui a envahi le Koweït. La Syrie, le Liban. Ou l’Arabie saoudite, le Yémen. Un pays à la religiosité fiévreuse et intolérante. Les rabbins règnent sur les cours dans les tribunaux. La loi ou « charia » judaïque arbitre et dirige le statut personnel. L’Israélienne a son code de la famille. Une majorité de députés ultraorthodoxes font assemblée à la Knesset. Un Majliss Echourra version hébraïque. Et la Torah sert de justificatif pour rêver d’un empire sans limites. Bref. Un authentique  pays du Proche-Orient, mais avec l’arme nucléaire. Des mollahs qui ont choisi le bon camp. Car il ne fait pas mieux vivre dans l’Israël des ultras-orthodoxes pour un authentique démocrate que dans nos pays arabo- musulmans. Avec quelques nuances, je le concède.

Reste le journal Haaretz au ton libre. Mais, ses articles trop cités de par le monde pour leur justesse, ont fini par lui valoir une sommation. Allez vous étonner après cela, que toute la galaxie wahhabite des pays du Golfe, et nos républiques dites arabes au teint démocratique blafard, veuillent se rapprocher du gouvernement le plus extrémiste que l’Etat hébreu n’ait jamais connu. Netanyahou fait vibrer les cordes de l’autoritarisme politico-religieux dans la région. Il a le profil de nos dirigeants. Un mélange de corruption, de racisme, de complicité intégriste et de sens des affaires.

J’avoue, comprendre le désarroi  des démocrates israéliens. Le réveil est aussi dur pour eux, que pour nous après le hirak.   Pourtant ils ont marché des mois pour maintenir la Cour Suprême. Dernier rempart contre l’autocratie israélienne qui se dessine sous nos yeux. Et quelle solitude pour eux aussi. La solidarité et le soutien occidental ne leur profite pas, mais aux extrémistes qu’ils combattent. Ca devient  un classique.

Les  progressistes n’intéressent pas les oligarchies libérales occidentales mues par les profits et non la justice. Dans le tribunal qu’ils ont érigé au reste du monde,  l’intellectuel, même  doté des plus nobles intentions, est sommé procureur général. A charge, uniquement contre les siens, sa classe sociale, et les idéaux universels.

Les peuples sont désormais sans défense.

Myassa Messaoudi, écrivaine

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