8 décembre 2022
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AccueilIdée La "Liberté" finit où l’ignorance commence ! 

 La « Liberté » finit où l’ignorance commence ! 

Inquiétante est la situation de l’Algérie. Et c’est pour le moins un euphémisme. Où va l’Algérie ? disait déjà Boudiaf dans sa question-pamphlet qui habite la mémoire des hommes et des femmes.

De l’assassinat physique de l’intellectuel, du journaliste et du savant, à l’assassinat et asséchement caractéristique de la pensée, de toute différence, de l’ultime altérité. 

Le journal Liberté, né dans la douleur pour porter haut les idéaux de cette autre Algérie rêveuse encore d’un possible inévitablement à venir, tôt ou tard, disparaitra dans quelques jours; rare voix dissidente dans le consentement endémique de l’idéologie mortifère, ratatouille d’un arabo-islamisme ténébreux et d’un nationalisme stérile et aliénant.  

À Alger, étudiant alors, j’ai encore,  frais dans la mémoire,  le souvenir matinal du fameux café en l’air, El Kechk; sous le platane, aux fragrances du laurier-rose, la tasse mousseuse et odoriférante, entouré alors de compères tous aussi cruciverbistes, nous étions à l’affût de l’ultime abréviation, nom commun, verbe, adjectif ou quelque expression grecque ou latine pour le hourra extatique de la grille des mots croisés du journal complétée. Les manchettes telles d’indélébiles traces dans la géologie du souvenir rapportaient alors un pays apocalyptique, à l’orée de sa cessation; mais quels infographes ! Quels photographes ! Quels billettistes ! Quels chasseurs de l’info ! Quel savoir-faire !

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Avec El Watan à côté, Le Soir d’Algérie, Le Matin, Ruptures pour quelque temps, l’aspiration ne manquait pas d’élever d’ores et déjà une terre nouvelle, libre, affranchie de tous ses dieux célestes et terrestres… Telle une île surgissant au loin, cahin-caha, derrière les brumes vaporeuses du doute.  

 À elle seule, la Une de la gazette était une conteuse. Chacun y trouvait son compte : le Radar pour de petits croustillants faits divers, la caricature du jour qui nous arrachait sans coup férir des trilles de rire à l’épicentre du drame répété, une page culturelle qui faisait le bonheur de vingtenaires férus de littérature que nous étions, des éditoriaux hardis, des reportages, des commentaires, des enquêtes, des chroniques comme « des coups de hache dans la mer gelée en nous », pour reprendre l’expression kafkaïenne.  

Le journal n’était pas qu’un amas d’encre qui noircissait du blanc comme les innombrables feuilles de chou qui encombraient les étals, tant s’en faut. Liberté était déjà une mémoire. Une mémoire présente et à venir, tant, chaque jour, le journal tissait et retissait, couvait et annonçait la terre du possible, quand le vivre-ensemble encense la grandeur des hommes ; une patrie où les différences et les contradictions nourriront le feu de la passion commune, celle d’appartenir à quelque chose de plus grand que l’idéologie : une maison conviviale pour tous. 

Dans quelques jours, si rien n’est fait, « Liberté » sera du souvenir. Le quotidien aura vécu trois décennies seulement. Trente ans à cultiver le jardin de l’espoir sans cesse renaissant d’un peuple, quand bien même minoritaire, qui croyait encore à l’Algérie pensée par l’ancêtre qui s’était soulevé contre sa condition de colonisé. Voilà trente ans que la gazette allumait chaque matin une petite chandelle dans la nuit de l’homme  qui engloutissait doucement mais sûrement le pays.  

Nous nous dirons peut-être qu’ils n’étaient pas légion, les journaux qui se battaient pour une Algérie libre, démocratique, laïque et plurielle. Les reporters, éditorialistes, correspondants, chroniqueurs, rédacteurs, critiques littéraires de la gazette, eux, étaient de cette engeance en voie de disparition dans le pays qui se « talibanise » chaque jour un peu plus, imbue de plus en plus de sa vérité indiscutable ; une vérité portée par l’invective et le mensonge, quand ce n’est pas par la menace et l’épée. 

Le journal Liberté est l’enfant d’une révolte, d’une société qui pensait sa perfectibilité dans la question, la remise en cause permanente, l’information à soumettre quotidiennement au scalpel de l’analyse et de la raison, la plume puisée dans un encrier d’audace, voire de « l’impudence », pour tracer la route de l’inépuisable insatisfaction, pour secouer, ébranler les certitudes ; afin de se renouveler, de recommencer ; afin d’attenter continûment aux hivers glaciaux des inhumanités révérées et de prolonger le printemps des espérances. 

J’ai connu personnellement quelques-uns des journalistes de Liberté. Ils avaient toujours la même lueur, eau et or, dans les yeux qui énonçait la braise de leur passion. Payés une misère pour un labeur de forcené, ils rêvaient immanquablement d’une Algérie belle à venir. Insatiables lecteurs, l’âme chevillée au corps et la conviction intransigeante, ils puisaient dans l’utopie l’humus qui fécondait la sécheresse du réel d’une possibilité de verdure.  Quand bien même hâves d’épreuves, ils ne courbaient jamais l’échine. 

Le 5 octobre 1988 a ravivé l’espoir d’un peuple, allumé le feu dans l’âme d’une nation qu’on croyait définitivement éteinte. Il a enfanté du multipartisme. Des journaux pour assumer notre essence plurielle. La liberté d’expression, arrachée de hautes luttes, redéfinissait notre espace-temps et nous disait enfin, nous propulsait dans le monde. Les journalistes ont payé le lourd tribut… « Ces voleurs qui » réinventaient la lumière en puisant dans l’opacité. 

La nouvelle de la fin du porte-flambeau et l’annonce d’une défaite. La défaite d’un pays tel que rêvé par Kateb et Feraoun, Mammeri et Djaout, Dib et Mimouni, Arkoun et Lachraf.

Celle d’une légion d’hommes et de femmes pour qui la langue n’est pas les hiéroglyphes fatals de l’ignorance sanctifiée ; celle aussi d’une langue, la langue française, qui n’est pas pour nous que la mémoire du groupe, mais le prétexte aussi et l’argument à la fois de Voltaire et de Rimbaud pour voler le feu quintessencié d’une certaine façon d’habiter le vivant.  Car, au soleil de la langue libérée des jougs du patriarche et de l’idéologue, nous avons l’impression de poser nos premiers pas sur la route qui mène vers la liberté. 

Oui, que nous pouvions ne pas être d’accord avec telle analyse ou tel éditorial, mais nous étions d’accord sur l’essentiel : notre pays à tous, aussi soient nos différences, avait de la pace pour tous. Il était démocratique, laïque, égalitaire et pluriel.  

Mais je dois dire aussi que, au fond de moi, je sais que si Liberté s’en va, ce ne sera que pour mieux renaitre. Renaitre de ses cendres tel l’oiseau mythologique. Une petite absence pour se ressourcer du côté de ses audaces d’antan quand sa plume était une clameur dans le silence assourdissant de l’abdication. 

Hugo disait que « La liberté commence où l’ignorance finit»  Et c’est tout aussi vrai que la  » Liberté » finit ou l’ignorance commence ! Et sommes-nous tentés de dire, si « Libertéʺ disparait, c’est que, malheureusement, les soldats de l’obscurité ont pignon sur rue !   

Alors, en attendant, je vous dis merci pour ce petit bout de route qui nous a fait grandir ; pour ce chemin fleuri que vous avez pavé dans la ronce et les épines de mille et une adversités ; pour avoir rendu tangible, plus grand que toutes les peurs, le rêve d’un peuple d’être pleinement et simplement lui-même, dans sa multiplicité et sa complexité, dans son histoire ancrée dans l’amazighité, aussi riche de ses altérités que féconde de ses rencontres. Merci, mille fois merci.  

Louenas Hassani, écrivain

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