16 avril 2024
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La magistrale leçon de Mouloud Mammeri sur la colonisation

DEBAT/COLONISATION

La magistrale leçon de Mouloud Mammeri sur la colonisation

Cette lettre qu’a envoyée l’écrivain Mouloud Mammeri à Jean Sénac, le 30 novembre 1956, en pleine guerre d’indépendance est exceptionnelle. Elle illustre 65 ans après la problématique de la colonisation. Toujours d’actualité, il nous paraissait important de la publier tant elle constitue un document-réponse cinglant aux préconisations du rapport de Benjamin Stora pour le président français Macron.

Mon cher Jérome*

Ta lettre m’a fait l’effet de me venir de Sirius, tant ici les préoccupations m’en semblent étrangères. Il y a donc encore des pays où l’on s’occupe de choses aussi exquisément inutiles que la littérature et les littérateurs ! Vous êtes d’heureux hommes, Jérôme sur les bords de la Seine. Ici des hommes meurent, des miasmes meurent, des pourritures meurent. Il naît aussi des espoirs chaque jour, des espoirs tenaces, têtus, monotones et sourds, si ancrés, si vrais que l’on accepte de mourir pour eux, pour que l’espoir des morts d’aujourd’hui soit la réalité des vivants de demain. Chaque jour se lève sur son lot de cadavre et sa dose d’enthousiasme et tu me parles de littérature…

Non. Voici plus d’un an que je n’écris plus rien, parce que plus rien ne me paraît valoir la peine d’être écrit, plus rien que la grande tragédie, les larmes, le sang des innocents (tous les innocents qui paient la faute du seul grand coupable, le colonialisme, qui est ici votre second péché originel) et aussi bien sûr, l’enthousiasme, l’espoir têtu, tout ce qui dans les douleurs de l’enfantement sortira (et, j’espère sortira bientôt), d’irrémédiablement bon de cette terre. Pour l’instant les activités de neuf millions d’Algériens sont réduites et d’une simplicité qui te surprendra.

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De quelque bord qu’ils soient, les Algériens se contentent de compter leurs morts. Ce n’est pas toujours si vite fait. Passe encore quand la mort est un cadavre : Il se voit tout de suite ; il a une forme et un nom, des parents qui le pleurent ; des amis qui veulent le venger, il y a des honnêtes gens qui trouvent que sa mort est injuste et que c’est un cadavre inutile, un gâchis d’humanité, il y a ceux qui sont comme lui quand il était vivant et dont la peur broie les entrailles parce qu’ils se demandent pourquoi c’est lui et si ce n’est pas demain leur tour. (Ceux-là sont les plus dangereux parce-que, comme ils ont peur de la mort, ils la sèment le plus volontiers : les vengeurs, les sanguinaires, c’est toujours eux, parce qu’ils croient tuer leur peur une bonne fois en tuant un homme et que le mouvement nerveux et sec par lequel leur index écrase une détente va les débarrasser de l’autre, c’est à dire tout ce qui est hostile, c’est à dire régler le problème algérien. Qu’on les tue tous, c’est une phrase qu’on entend ici, mais toi et moi savons bien, Jérôme, qu’après qu’on les aura tués, il y aura les autres : il y en a toujours en ces cas-là…)

Mais quand ce sont des illusions mortes, ses amours mortes que l’on compte, alors l’entreprise est difficile. Ce sont des morts auxquels on ne se résigne pas, comme aux autres biens sûrs, mais les autres on est bien certain qu’ils ne reviendront pas ; une fois qu’ils sont enterrés, plus de doute : nous sommes des civilisés et nous savons que les âmes ne reviennent pas. Ce sont des morts finis, je veux dire avec des contours bien nets.

Mais les morts indéfinies, les morts infinies des choses aimées qui, quand on les tue autour de nous, s’obstinent à ressusciter dans un coin de notre cœur, qui nous en débarrassera, qui nous en convaincra, qui ne nous en guérira jamais ?

De la France, beaucoup ici avaient la faiblesse (peut-on vraiment dire désormais la chance ?) d’aimer certaines choses que, depuis plus d’un an, les jours tuent un peu plus sûrement, un peu plus profondément chaque fois. Tous les mots qui ont fini par être usés chez vous et qui, je sais d’expérience, éveillent immanquablement sur vos lèvres un sourire à la fois moqueur et attendri, tous les mots auxquels vous admettez depuis longtemps que seuls les naïfs croient encore, nous, naïvement, nous y croyions : la fraternité, l’humanité, la libération, plus belle encore que la liberté, j’ose à peine les citer sans honte, mais qu’y faire ? Vos écrivains, vos poètes, vos philosophes en ont parlé si bien, avec le ton, l’éloquence et jusqu’aux sonorités que j’aime, que j’ai fini par être séduit, et, qui plus est, d’une séduction tenace.

Le mal est fait. Il n’est pas de pouvoir au monde qui puisse me faire redevenir (et tant d’autres avec moi) humain, fraternel et libéré, qui est plus beau que libre.

Car ces morts-là nous sommes quelques-uns, nous sommes plusieurs, nous sommes tout le peuple algérien, et, je suis sûr, une bonne part du peuple de France, à ne vouloir pas les accepter. Il suffit pour nous que les autres nous coûtent déjà tant de larmes.

Je me refuse de croire que le destin de la France soit lié à une quelconque domination coloniale sur des masses d’hommes.

Vous avez laissé croire au monde que les deux termes s’excluaient l’un l’autre : le monde vous a pris au mot. Vous ne sauriez-vous dédire et si vous adoptez l’un des termes, vous reniez l’autre du même coup: entre le colonialisme et la France il faut choisir.

Car aux colonies, tu le sais bien, Jérôme, tout devient colonial, c’est-à-dire inhumain et c’est justice : le régime se défend ou se prend en bloc, il ne peut pas y avoir de domaine réservé à l’humanité et rien n’est plus douloureusement lamentable qu’une mission en pays colonisé.

Le colon du moins ne s’en prend qu’au corps. Bien sûr il brise l’âme du même coup mais c’est secondairement : ce n’était pas son dessein premier. Mais le missionnaire (religieux ou laïque, le prêtre ou l’instituteur) ravage l’âme précisément. Il apporte, souvent avec la meilleure foi du monde, la bonne parole et des grands principes à des hommes dont la vie est un déni quotidien et tragique de la bonne parole et des grands principes.

L’enseignement du Christ, venu sauver les hommes, tous les hommes et les humbles singulièrement, arrive aux africains dans les mêmes bateaux qui apportent le colon, l’administrateur et l’eau-de-vie, confusément, les Africains sentent (est-ce à tort ?) que tous ces éléments sont solidaires, que ce sont, sous des visages différents, les pièces maîtresses d’une machine à broyer. Le prêtre peut étouffer les cris de sa conscience en se persuadant qu’en même temps qu’il fabrique de bons nègres au colon, il gagne de bonnes âmes au ciel ; il est difficile aux colonies, de servir à la fois César et Dieu ; ce qu’on gagne à l’un, l’autre le prend et aux colonies César est un très bon joueur.

Après cela, promettre le ciel au bon nègre et le consoler de sa misère en ce monde par l’espoir de sa béatitude dans l’autre peut lui apparaître une intolérable imposture : pourquoi le colon, avec lequel le missionnaire entretient d’excellents rapports, risque-t-il sa part de ciel chaque jour par l’avidité qu’il met à tout embrasser des biens de ce monde ? Dieu n’a-t-il inventé la vertu de renoncement que pour le nègre ? A-t-il réservé au nègre tout le ciel ? J’entends bien que je schématise, que tous les arabes ne sont pas les doux agneaux que l’on tond, que l’église depuis peu a retrouvé la voie du Christ et sa voix, que des hommes sont venus dans ce pays avec le désir d’y apporter les vraies valeurs de France. Mais tu as bien compris, n’est-ce pas, que ce ne sont point les hommes, mais le système que je mets en cause.

Le système parce qu’il est un recul de la civilisation et de l’homme. Ces rives méditerranéennes habituées aux souffles altiers de l’esprit et sur lesquelles ont fleuri l’humanité de Térence, la profondeur d’Augustin, le génie d’Hannibal, la paix d’Abdelmoumen et la lumière d’Ibn Khaldoun, maintenant sont devenues stériles. On ne saurait servir deux dieux : le culte de la vigne ne permet pas d’autre culte.

La vigne a tout rongé : la terre d’abord, les hommes après. A quoi bon aligner des chiffres pour monter qu’il naît chaque année plus d’hommes en ce pays ? Les hommes ça ne se compte pas comme des têtes de moutons ou des pieds de vignes : un homme se pèse à son poids d’humanité. Qu’importe qu’il naisse beaucoup d’hommes, si ce sont des mort-nés ! La vigne a tout pris : tout l’air et tout l’espace, toute la fatigue des bras et toute la peine des hommes, tout leur amour aussi. Là où la vigne pousse les hommes tarissent.

Les hommes tarissent parce que pas un des sentiments qui accompagnent immanquablement le système colonial n’est un sentiment exaltant ; ils se situent tous dans la région la plus basse, la plus négative, la plus laide de l’homme. Les hommes qui fleurissent en régime colonial, ce sont les combinards, les traficoteurs, les renégats, les élus préfabriqués, les idiots du village, les médiocres, les ambitieux sans envergure, les quémandeurs de bureau de tabac, les indicateurs de police, les maquereaux tristes, les tristes cœurs. Il ne peut y avoir en régime colonial ni saint, ni héros, pas même le modeste talent, car le colonialisme ne libère pas, il contraint ; il n’élève pas, il opprime, il n’exalte pas, il désespère ou stérilise ; il ne fait pas communier, il divise, il isole, il emmure chaque homme dans une solitude sans espoir.

La conquête coloniale a développé une forme spéciale de rapports entre les hommes : le mépris, j’entends non point le mépris individuel, à l’aventure fondé (on méprise un homme méprisable) mais le mépris stupide de toute une race, du peuple, le mépris aveugle, bestial, inconsidéré. Mais force et mépris ? À qui veut fonder une civilisation et qui dure, c’est un trop friable ciment.

M.M.

 (*) Il s’agit de Jean Sénac. Lettre écrite à Alger en date du 30 novembre 1956

Sur les Lettres et les Arts Numéro Spécial Algérie -Février 1957- Éditions Jean Subervie, Rodez, France, 1957, 76 pages. 

Auteur
Mouloud Mammeri

 




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