20 février 2024
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L’Algérie, orpheline du plasticien de l’art-création Larbi Arezki

Arezki Larbi

Contrairement à Abderrahmane Ould Mohand et Ali Kichou, ses deux principaux coreligionnaires de l’institution culturelle algéroise perchée depuis 1954 sur les surélévations du parc Ziryab (ex-Gatlif, au Télemly), Larbi Arezki n’était pas initialement un étudiant du département « Beaux-Arts » mais de celui encore dénommé, au début de la décennie 80, « Arts décoratifs », plus précisément de la sous-jacente spécialité « Déco-plane », une branche à part que chapeautait alors Ali Ali-Khodja.

C’est pourtant moins en tant que décorateur que peintre qu’il faut appréhender l’itinéraire d’un imaginatif et prolifique nomade demeuré longtemps sans domicile fixe.

Comme d’autres rapidement conquis par sa sensibilité de poète à fleur de peau, nous l’accueillerons dès 1983 au sein de la maison de Birmandreis (Bir Mourad Raïs pour les puristes) où il illustrait à l’époque des articles du tout autant regretté hebdomadaire Algérie Actualité. Venus ensemble à la rescousse de l’empêtré Mostafa Goudjil, nous participions
cette année-là à la réussite du décor de Galou Laarab Galou (Les Arabes ont dit), pièce mise en scène par le dramaturge Ziani Chérif Ayad.

Quelques mois auparavant, à l’occasion du réveillon du Nouvel An, Arezki avait étalé sur les murs de notre résidence les découpes de rouleaux Canson. Chacune des parties configurées exhibait les masses animales de bœufs conçus à partir de bitume ou d’enduits colorés, affichait les prolégomènes d’œuvres bientôt suffisamment élaborées et maîtrisées pour que les regardeurs algérois puissent les apprécier, cette fois au cœur du Centre culturel de la wilaya d’Alger (CCWA).

L’artiste peintre Arezki Larbi s’est éteint

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Le Kabyle de Bouira y revenait le 08 avril 1984 pour agencer la monstration Parcours, laquelle contrastait diamétralement avec celle d’octobre 1982 puisqu’il n’était dès lors plus question de petits formats mais bien de l’expansion graphique et enluminée d’une action épidermique lui permettant de déplier la peau des choses, d’éprouver la pénombre des altérations caverneuses, d’approfondir et homologuer un mode d’intériorité relevant d’une archéologie de la perception.

Agissant donc à hauteur d’ombres, Larbi Arezki inspectait les abysses de la préhistoire pour digitaliser sur un espace phylactère les variations matricielles d’un nouveau sillon du « Champ du Signe ». İl élargissait de la sorte le paradigme essentiel de la modernité picturale, amplifiait sa dimension archétypale et gagnait corrélativement des galons de créateurs lui assurant de pouvoir nettement rivaliser avec les plus visibles d’entre eux.

Ce proche de Denis Martinez, Choukri Mesli et Mohamed Khadda su trouver un chemin singulier reconnu partout où figureront ses médiums. Les critiques d’art français Jean-Louis Pradel et Pierre Cabanne (par ailleurs historien spécialiste de Picasso) ne s’étaient pas trompés quand nous leur proposions d’estimer des productions néo-primitivistes susceptibles d’appartenir à une mouvance en pleine évaluation postmoderne.

Nul doute que le devenu Algérois aurait pu prétendre à une reconnaissance internationale, pour peu qu’il est eu, d’une part l’opportunité de voyager plus tôt à partir d’une Algérie fermée au cosmopolitisme culturel, ou distribuant des visas au compte-gouttes, et d’autre part la perspicacité de persévérer en 1991-92 à Paris, au sein d’un milieu beaucoup plus propice puisqu’il était l’heureux récipiendaire d’un hébergement à la Cité des Arts de la capitale française.

Illustration d'Arezki Larbi

Dans ce qui suit, voici l’intégralité de l’entretien que Larbi Arezki nous accorda à Alger en 2010 (échange intégré à la thèse de doctorat soutenue la même année).

Entretien avec Larbi Arezki

Les années 80 furent assurément celles de tes premiers pas dans le champ artistique algérien, ne serait-ce qu’au regard de tes expositions du Centre culturel de la wilaya, à l’époque vitrine étatique d’un marché de l’art se professionnalisant ensuite par le truchement de la galerie « İssiakhem » mais qui déclinera sous la « Décennie noire ».

Comment, dans ce climat nauséabond, ponctué par l’assassinat de scientifiques, intellectuels, journalistes et artistes, as-tu pu continuer à produire en Algérie ? »

L.A : « En 1992, j’étais logé à la Cité des arts de Paris après avoir obtenu quelques mois plus tôt une bourse française. J’exposais encore à la galerie Bernanos le jour de l’attentat perpétré contre Boudiaf, un événement qui sera déterminant dans ma décision de retourner à Alger alors que des possibilités m’étaient offertes pour m’installer plus durablement dans la capitale française.

À force d’entendre en boucles qu’une bombe avait, tel ou tel jour, fait un nombre conséquent de victimes, j’imaginais que le pays était à feu et à sang (…). Je décidais donc de rendre ma carte de séjour pourtant encore valide (…). »

Tu abandonnais ainsi toute perspective carriériste dans le monde de l’art européen ? 

L.A : « Oui, parce que je ne pouvais pas me débarrasser d’un coup d’un seul du poids culturel et psychologique que représentait pour moi l’Algérie (…). L’amour du pays était trop fort et il me fallait recouvrer une tranquillité intérieure pour pouvoir de nouveau peindre. Je voulais mettre des mots sur une tragédie laissant croire de loin que toute la ville d’Alger était vouée à devenir un champ de ruines. »

Pourtant, tu ne possédais pas de biens matériels à Alger, pas de logement au point d’ailleurs que l’on avait pris l’habitude de te surnommer le « S.D.F de la peinture ».

L.A. : « Je revenais dans une capitale où tout le monde se méfiait de tout le monde. Les téléphones des uns avaient changé alors que d’autres se terraient, ne répondaient plus de peur d’être localisés. İl devenait difficile de rencontrer les gens à tel point que j’avais pris la décision de prendre une photo face-profil des artistes que je croisais ou que j’avais encore la chance de trouver (…). »

Arezki Larbi

Tu quitteras de plus la galerie İsma ou Esma pendant la préparation de l’exposition Pile ou face qui n’aura au final jamais lieu. 

L.A :« Sans employeurs et sans lieux précis où dormir, j’avais dû me résoudre à rejoindre Bouira où réside ma mère. À l’étroit dans l’appartement, je travaillais sur des formats réduits, des petits carrés encombrant tout juste la table de la salle à manger.

Je les ai assemblés cette année sous l’intitulé L’alphabet des pavés (…). Ce qui m’a socialement sauvé, c’est le cinéma qui sera pour moi une source de revenus. J’avais déjà été embauché comme décorateur au théâtre et Fellag me conseilla au metteur en scène Hadjadj Belkacem qui préparait son film Machahou. Concluante, cette première expérience débouchera sur La Montagne de Baya, un long métrage mis en scène par Azzedine Meddour. Ces deux réalisations m’ont occupé pendant six années »

En 1993, tu réalisais aussi ta première installation à l’İnstitut Cervantès lors de la monstration Dialogues avec Chaharazad, une héroïne racontant chaque nuit une histoire pour faire reculer sa mort programmée. 

L.A : « İntitulée Faux triptyque pour la mise enceinte de Chahrazad, je l’avais pensée à partir de la trilogie amour-regard-parole (…). Quelques mois plus tard, j’utilisais la maxime « Je n’ai rien dit, rien vu, rien entendu » pour dénoncer l’espèce d’omerta recouvrant les informations à taire lorsqu’elles abordaient des crimes récurrents. »

De quelle nature ont été les aides et opportunités professionnelles de la décennie 90 ? 

L.A : « Avant de quitter Paris, j’avais laissé quelques toiles chez İsabelle Russo. Elle les exposera en mon absence et me permettra ainsi d’obtenir des prix d’encouragement (…).

J’avais aussi, en compagnie d’Azzedine Madjoubi, rejoint le théâtre de Bejaïa alors dirigé par Fellag. C’est dans la capitale de la petite Kabylie que j’amorçais le projet pictural Migrations géologiques, oiseau minéral (…). Les volatiles symbolisaient les exilés, des cibles potentielles à atteindre avec des balles ; Tahar Djaout fut un de ces oiseaux tués en plein vol alors que d’autres ont été étouffés dans l’œuf (…). C’est à cette époque que je revenais à la figuration, manière de donner plus d’impacts à mon propos. »

En 2003, c’est « L’Année de l’Algérie en France » avec dès le départ l’annonce d’un boycott d’une partie de l’intelligentsia kabyle. Quelle fut alors ta position vis-à-vis d’elle ? 

L.A : «Comme beaucoup, j’ai été pris de court par cette décision des « aarchs » dont les représentants parlaient au nom de tous (…). Avec plusieurs artistes et chanteurs nous avions tenu une conférence de presse dans laquelle nous dénoncions leur vision sectaire et annoncions de notre côté la liberté d’opinion et d’action. Nous disions que chacun devait avoir le loisir de participer ou de s’abstenir (…). Je refusais personnellement la ghettoïsation de la Kabylie (…). İl n’y avait pas de raison de brimer une jeunesse qui pour la première fois avait la possibilité de voyager avec l’argent de son État (…). La vie imposait d’être présent.°»

Pendant cette saison culturelle, la partie française te contactera ?

L.A : « Non, j’avais été invité par hasard à Marseille pour une exposition collective à laquelle s’étaient joints Rachid Koraïchi et Abdelmamek Madjoubi. Quant à Alger, capitale de la culture arabe 2007, je m’étais retiré de l’exposition du Palais Moufdi-Zakaria sur l’art contemporain à cause du changement de lieu décidé en dernières minutes (…). J’ai été pour ainsi dire ignoré pendant cet autre grand événement. °»

À quoi ou à qui tenait selon toi cette situation ? 

L.A : «Sans doute aux nouveaux acteurs du champ culturel dont je ne comprends pas toujours les choix et critères (…). Untel est invité par ce que, sollicité parce que, obtient de l’argent parce que…sans plus d’explications.

De manière générale, on ne considère pas l’artiste comme tel, on ne lui accorde pas d’importance (…). La plupart du temps, les opérateurs ne prennent même pas le soin de t’informer par courrier, tout ce fait de manière informelle.

Le problème majeur en Algérie, c’est que l’on ne fait pas de bilan (…). L’absence d’introspection reste préjudiciable pour l’Algérie et c’est malheureux pour ce pays privé d’analystes et qui n’avance pas culturellement (…). Ce fut différent avec la galerie « Top action ».

Sa gestionnaire, Leyla Oussalah, avait adopté un comportement plus professionnel. Son espace fonctionnait très bien, trop bien sans doute puisqu’elle sera directement visée par le décret de 2006 limitant l’accès au métier de galeriste. (…). Elle s’était alors investie au niveau de « La Citadelle », mais ses motivations suscitèrent tant de jalousies que ce site appréciable lui sera définitivement retiré. »

Dorénavant, tu t’impliques au sein de la galerie de l’UNAC. 

L.A : « C’est un espace qui périclitait et qui a été réaménagé, rénové à l’occasion d’Alger, capitale de la culture arabe 2007. Je n’ai même pas la carte d’adhérent de l’UNAC et travaille pour ainsi dire à l’aveuglette en tentant de trouver de nouvelles formules pour la galerie. Tu fonctionnes comme suppléant d’Arroussi mais contrairement à lui sans contrat. »

Que cherches-tu à démontrer à travers ce bénévolat qui ne te rémunère pas ? »

L.A : « Que le lieu en question peut changer, notamment au profit de jeunes artistes susceptibles d’y vivre une première expérience ; c’est entre autres ce que j’essaie de faire comprendre à tout le monde »

C’est qui tout le monde ? 

L.A : « Ceux pour lesquels cette galerie, qui possède un emplacement idéal, reste le foutoir du n’importe quoi. Seulement, maintenant beaucoup veulent y exposer comme l’on fait depuis plus d’un semestre des artistes comme Salah Malek, Ammar Bouras, Mustapha Nedjaï, ce mois-ci Tarik Mesli et bientôt Rachid Necib (…). Je discute avec tous ceux pour qui le « 07 avenue Pasteur » peut devenir ou redevenir le pôle central de la nouveauté ou singularité esthétique. Ouvert à toute proposition, Arroussi soutient notre approche, laquelle impose un classement. Nos opérations permettent de faire un premier tri et la carte de membre de l’UNAC ne fait pas office de passe-droit. »

Que disent sur ce point les statuts de l’UNAC ?

L.A : « Je ne connais pas les statuts … Arroussi peut changer de politique comme il l’entend. De plus, au-dessus de lui il y a le ministère de la Culture qui, compte tenu de ses nombreuses tergiversations, peut du jour au lendemain décider de vous interdire l’accès du lieu.

C’est donc là une situation pour le moins aléatoire ! 

L.A : « Oui, mais on aura tout de même prouvé qu’autre chose peut aboutir. İl est vrai que mon actuelle position ne m’attribue aucun droit de regard. İl est de toute façon impossible de tout modifier du jour au lendemain (…). Le changement ne peut venir que de la discussion. »

La ministre de la Culture s’est-elle déplacée à la galerie de l’UNAC ? 

L.A : « Pas à ma connaissance, et puis elle n’a pas pour obligation de venir dans les lieux d’exposition (…) ce n’est pas son rôle. Elle doit avoir pour cela des collaborateurs en mesure de la conseiller, de l’informer sur les côtés positifs de tel ou tel mode de fonctionnement, telle ou telle orientation. »

Justement, on ne sait pas si elle est susceptible d’appuyer, sinon financièrement, au moins intellectuellement la vôtre ?

L.A : « Attendons voir comment les choses vont évoluer, bouger. On ne se focalise pas forcément sur cet endroit, on veut qu’il se multiplie afin de dynamiser le champ artistique. On peut même envisager de voir d’autres espaces être pris en main par des artistes. »

Mais c’est à des professionnels formés en management ou ingénierie culturelle que revient la gestion d’une galerie. Eux savent calculer un budget, faire des prévisionnels, ils maîtrisent la communication, sont aguerris au relationnel !

L.A : « Nous devons envisager ce type de postes au sein de nos discussions. En l’état actuel, nous sommes au stade de propositions (…). Je me considère comme un médiateur qui structure des tentatives. »

Tu ne les fais pas trop aux dépens de ta propre carrière ? Je pense ici au seul catalogue de qualité que tu as eu la chance de te voir offrir par le Centre culturel français d’Alger, lorsque la politique du lieu était d’encourager des peintres locaux en manque d’opportunités.

L.A : « Je réfléchis à la manière de rendre mon parcours plus lisible et visible. Des projets de livres sont en cours grâce à des financements (…). Sur ce point, c’est l’information qui est camouflée alors que des possibilités existent, notamment par le biais de l’aide à la création (…). Sinon, chacun a le loisir d’interpeller des sponsors. »

C’est ce que tu as fait lors du « Batimec », le dernier Salon international du bâtiment, des matériaux de construction et des travaux publics, cela grâce à la société « Bativert ». Que retiens-tu de cette expérience ?

L.A : « De bons rapports, il ne me reste qu’à creuser davantage ce terrain-là, notamment par le biais de la prochaine exposition dénommée Exportable et que je prépare avec Ammar Bouras »

Saâdi-Leray Farid, sociologue de l’art et de la culture

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