30 novembre 2022
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Le hirak, l’histoire et la légitimité

DECRYPTAGE

Le hirak, l’histoire et la légitimité

La répression s’intensifie et la police procède depuis quelques semaines à des interpellations à tour de bras en usant de la force sans ménagement.

Face à un hirak résilient malgré la répression et la suspension des marches hebdomadaires pendant près d’un an, et suite à l’échec de la solution politique sous forme de trois offres électorales (élection présidentielle, référendum constitutionnel et élections législatives) sans succès à rallier les suffrages des Algériens, le Haut commandement de l’armée perd patience, il est manifestement décidé à mettre fin au hirak, quitte à durcir dangereusement la répression.

Ainsi, le nombre de personnes arrêtées en quelques semaines a dépassé le seuil de 300. Journalistes, militants politiques de l’opposition, animateurs du hirak, jeunes, femmes, universitaires, syndicalistes… aucune catégorie sociale n’en est épargnée. L’on est passé ainsi, peu à peu, de la répression à la criminalisation de l’action politique et le hirak du sacre au massacre.

Mais de toutes ces arrestations celle de Nouredine Aït Hamouda a suscité plus de réactions partagées entre applaudissement et dénonciation. Toutes ces arrestations sont condamnables et cette condamnation de principe ne doit souffrir d’aucune ambiguïté. Car aucune raison ne peut justifier leur détention dès lors que les griefs qui leur sont reprochés portent sur leurs opinions y compris la mise sous mandat de dépôt de Nourredine Aït Hamouda ou de toute autre personne au motif qu’elle a exprimé une opinion critique sur l’émir Abdelkader ou sur tout autre homme ayant marqué l’histoire récente ou lointaine de notre pays.

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Au lieu d’une mesure arbitraire de privation de liberté, il aurait fallu simplement à la chaîne El Hayat qui a invité Aït Hamouda à s’exprimer sur l’émir d’organiser une autre émission avec d’autres invités, journalistes, historiens ou universitaires…, pour lui porter la contradiction.

L’émir, une figure marquante non seulement de la résistance contre la colonisation, mais aussi de l’islam algérien soufi et confrérique. Malgré sa stature et sa vaillante résistance armée contre la colonisation pendant une quinzaine d’années, l’émir Abdelkader était un personnage encore peu connu dans le contexte de la guerre d’Algérie et des premières années d’indépendance, et ce jusqu’en juillet 1966 lorsque le colonel Boumediene avait décidé de rapatrier le très peu d’ossements qui restaient de sa dépouille, de Damas où il était inhumé en 1883 pour les enterrer au cimetière d’El Alia et ériger une stèle à son effigie au centre d’Alger.

Le moins que l’on puisse dire est que le transfert de ces cendres ne procède pas d’une démarche saine. Cet acte est moralement irrespectueux des dernières volontés de l’émir qui a souhaité être enterré à côté de son grand maître soufi andalou, Ibn Arabi (1165-1240), à Damas.

Le transfert de ces ossements n’est pas sans soulever un vrai problème éthique et politique. L’émir est bien connu pour son attachement à l’islam soufi de la confrérie Qadiriya, alors que Boumediene, bien qu’il s’est donné un nom de guerre et de pouvoir de deux grands maîtres soufis de l’Ouest du pays, Sidi El-Houari (1350-1439) et Sidi Boumediene (1126-1198), a au contraire opprimé les confréries et tariqas soufis.

En outre, toute personne ayant laissé un testament organisant ses funérailles a droit, après son décès, au respect de ses dernières volontés, il s’agit d’un principe devant être d’autant plus inviolable que les dernières volontés de l’émir étaient connues.

En droit français, toute personne qui organise des funérailles contraires à la volonté du défunt relève du Code pénal passible d’une peine de prison de six mois et d’une amende. La désapprobation des atteintes à la dignité humaine des personnes vivantes l’est tout autant pour les personnes défuntes. Une telle forfaiture ne pouvait, cependant, être commise sans le consentement de ses descendants.

Pour parvenir à ses fins, le colonel Boumediene dut déployer des trésors d’ingéniosité y compris la pression sur certains membres de sa famille et leur soudoiement en leur offrant, entre autres, un palais, Dar Al-Baraka, au centre d’Alger.

Cette démarche obéit, en réalité, non pas au raffermissement de la jeune nation, mais à des fins tristement utilitaires. En « offrant » aux Algériens l’un des symboles de l’histoire de la résistance au début de la colonisation, le colonel Boumediene cherchait à pallier son double déficit de légitimité historique et démocratique et surtout à masquer le coup d’État du 19 juin 1965. Elle n’est pas sans rappeler mutatus mutandis le recours à l’un des neuf chefs historiques, Mohammed Boudiaf, pour habiller le coup d’État de janvier 1992.

Cet homme, en mal de légitimité, avait pris, sans vergogne, trop de libertés, avec les dépouilles de certains chefs historiques de la résistance armée. Tandis que l’émir est porté au pinacle grâce à l’opération de transfert de ses ossements de Damas à Alger, l’exhumation clandestine le 13 décembre 1962 à l’intérieur de la caserne d’Aïn El Melh dans la région de Bou Saâda des restes de deux autres symboles de la résistance armée, (Amirouche et El Houes) afin de les enterrer dans un premier temps au cimetière d’El-Alia mystérieusement sous les n° 5487 et 5488 avant de les déterrer de nouveau juste avant le coup d’État du 19 juin 1965 pour les entreposer  dans la cave de l’état-major de la Gendarmerie nationale à Alger, vise au contraire à les séquestrer et à les jeter aux oubliettes.

En privant de sépultures ces deux héros qui ont fortement marqué la révolution algérienne et en imposant un silence de plomb sur leurs dépouilles jusqu’en 1983, Boumediene a empêché ainsi les deux familles et les populations des deux wilayas III et VI ainsi que l’ensemble des Algériens de disposer d’un lieu de recueillement et de pèlerinage.

Outre la volonté d’imposer le silence sur ces deux chefs de la guerre d’indépendance et d’effacer, sans succès bien sûr, leurs noms de la mémoire des Algériens, il semble bien, d’après certains officiers de la wilaya III, que ce transfert de dernière minute des deux boîtes contenant les ossements des deux colonels, du cimetière d’El-Alia au sous-sol du siège de la gendarmerie, est une précaution prise par Boumediene pour éviter, en cas d’échec du coup d’État, que Ben Bella exploite cette affaire sensible.

Le choix du lieu n’est d’ailleurs pas anodin, la proximité est d’autant plus grande entre Boumediene et le colonel Bencherif, commandant de la gendarmerie nationale, que ce dernier est directement impliqué dans cette affaire puisque ce sont des gendarmes, sous sa responsabilité bien sûr, qui ont récupéré les ossements d’Amirouche et d’El Houès de la caserne d’Aïn El Melh.

À l’automne 1983, j’ai eu la chance d’assister à une conférence de Boussad Aït Hamouda, moudjahid et frère aîné du colonel Amirouche, donnée au centre universitaire de Hasnaoua à Tizi Ouzou sur la découverte des ossements des deux colonels. L’intervenant a évoqué toutes les démarches entreprises pendant plusieurs années pour trouver le lieu d’inhumation de son frère.

Pendant des années la famille du colonel a remué ciel et terre en vain. Des contacts furent pris très tôt, a-t-il précisé, aussi bien avec l’organisation des moudjahidines de Tizi Ouzou, puis d’Alger qu’avec certains officiels et officiers de l’ALN, l’information fut remontée jusqu’aux plus hautes autorités de l’État par le réseau des anciens maquisards, mais aucune autorité n’a pu les renseigner.

Les démarches se sont heurtées à une véritable omerta. Les rares réponses auxquelles, lui et sa famille, ont eu droit sont peu utiles et se résument en cette formule laconique : « Il paraît que l’armée française a transféré sa dépouille en France ».

Mais le maquisard n’était pas au bout de ses peines, il dut se rendre en France, et de nouveau son déplacement ne lui fut pas d’une grande utilité. Une demande de renseignements et de restitution de la dépouille d’Amirouche dans le cas où il se trouverait en France fut alors adressée à Pierre Mesmer, ministre des Armées au cours de la décennie 1960, ce dernier répondit que l’armée française, après l’élimination des deux colonels, les a enterrés dans la région où ils furent abattus. Cette affaire est bien connue, inutile de s’y attarder, elle a défrayé la chronique dans le contexte où les faits furent révélés.

Le capitaine Jean-Louis Gallet a indiqué avec force détails factuels l’endroit où se trouvait la tombe commune des deux colonels à Boussada.

Moralité de l’histoire : le hirak n’a pas tort, le problème est éminemment politique, il tient à la légitimité des dirigeants et des pouvoirs institutionnels. Si le colonel Boumediene avait organisé une élection présidentielle un an après le coup d’État et permis au pays de se doter d’un président démocratiquement élu, celui-ci n’aurait sans doute pas eu besoin de recourir à de telles pratiques pour se légitimer par l’histoire, la religion…

Dans la précipitation, les dirigeants se sont alors livrés, pour reconstruire une identité décimée par plus d’un siècle d’une colonisation destructrice, à un bricolage idéologique dont l’Algérie continue de payer un lourd tribut.

T. Khalfoune

Sources

Boussad Aït Hamouda, conférence donnée au Centre universitaire de Hanaoua, Tizi-ouzou, automne 1983.

Mehdi Cherif, Amirouche et Si El Houès, Comment nous avons retrouvé les dépouilles, le Soir d’Algérie du 7 décembre 2011.

Saïd Sadi, Amirouche. Une vie, deux morts, un testament, l’Harmattan, juin 2010.

Ali Farid Belkadi, L’émir Abdelkader, une famille en or, Le Matin du 20 octobre 2012.

Auteur
Tahar Khalfoune, juriste

 




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