6 décembre 2022
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Le printemps 1980, l’advenue de l’énonciation berbère

Printemps berbère

Les événements du printemps amazigh de 1980 peuvent se lire comme l’irruption de la question identitaire sur la scène politique algérienne jusque-là verrouillée.

Aussi loin que nous remontons le fil de l’histoire contemporaine de l’Algérie et la genèse du mouvement national, la question identitaire est au cœur des préoccupations politiques des différents acteurs du moment. 

Si l’Etoile Nord-Africaine a été fondée majoritairement par des ouvriers kabyles en France pour défendre, au départ leurs intérêts sous le sillage du parti communiste français en 1926, les historiens notent que l’arrivée en son sein de Messali El Hadj en 1927 fut un tournant décisif : les revendications prennent un caractère politique et l’adhésion d’ouvriers de souche arabophone est significativement plus important. Parmi les huit membres fondateurs de L’ENA, cinq étaient kabyles : Imache Amar, Belkacem Radjef, Si Djilani, Ahmed Yahiaoui, Rabah Moussaoui. Et pour des raisons d’unification des rangs, la présidence fut cédée à un arabophone, Messali en occurrence.

Messali, comme le rapporte Amar Ouerdane dans son livre La Question berbère dans le mouvement national algérien, va s’opposer à Imache pendant plus de dix ans jusqu’à la création du PPA en 1937 ou il fut définitivement évincé ainsi que les pères fondateurs de l’ENA.

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Attaché au fait berbère, Imache ne cessera de le revendiquer et le clamer. Mais le référentiel arabo-baathiste est beaucoup plus fort. La possibilité d’une émancipation des Algériens autochtones sous l’emprise française a été une idée à laquelle croyait profondément Messali. Imache Amar reprochait à ce dernier son laxisme. Cette fissure entre les deux conceptions et les deux entités composantes de l’Algérie trouva son paroxysme dans la crise dite berbériste de 1949. 

Nous ne pouvons pas épuiser cette question dans le présent article. Nous voulions juste mettre en lumière cette question si fondamentale et qui continue à travailler en profondeur l’Algérie d’aujourd’hui. Depuis l’adoption par la fédération de France du MTLD de la motion « Algérie algérienne conçue comme arabo-musulmane » en 1949, et l’éviction de l’élément berbère, la question berbère a été vue tantôt comme élément de discorde qu’il faut taire et éliminer, tantôt comme un élément archaïque, une survivance des temps anciens que le temps et la « civilisation : comprise comme arabisation » effaceront. Messali El Hadj pour l’évincer la qualifia de cheval de Troie. Un élément de discorde. 

Mohamed Benrabah, dans Langue et pouvoir en Algérie, histoire d’un traumatisme linguistique (Séguier, Paris 1999) dit : « Ben Bella affirme par trois fois « nous sommes arabes !». Par cette déclaration, le futur président annonce la couleur : dorénavant, l’Algérie allait être arabe et musulmane et la langue nationale, l’arabe, l’arabe classique. La recherche de « l’authenticité » passe par les seules dimensions arabes et musulmane au détriment des caractères berbérophone et francophone » (page 79).  

Ce n’est pas fortuit. C’est pour trouver une légitimité aux yeux des populations que les nouveaux maitres illégitimes de l’Algérie indépendante adossent leur autorité à l’Arabe comme langue et l’Islam comme religion. Le même auteur poursuit un peu plus loin : 

« Bien avant la libération du pays, la course au sommet entre différentes factions de la classe politique et militaire était intense. Il n’était nullement question de démocratie, mais bien, de qui arriverait le premier à Alger.

Avec l’armée des frontières bien préparée à arracher le pouvoir le moment venu, Boumediene intronise Ben Bella comme président. Dès lors (nous qui soulignons), les autorités algériennes illégitimes chercheront à se légitimer dans les domaines religieux et linguistique. Dans les sociétés musulmanes, l’islam est légitimant et l’arabe classique étant le véhicule du Coran devient de facto légitimant. » (Page 79).

Le printemps de 1980, fut donc le moment de la jeune histoire de l’Algérie de réappropriation de l’identité millénaire. Cette identité bannie de l’espace social. Il a été rapporté qu’il était interdit de parler kabyle dans les rues d’Alger à l’époque de Boumediene. Tout comme on interdit à Taos Amrouche à se produire au festival panafricain de 1969 parce qu’elle arrivait avec des chants berbères. Dans les mémoires de Saïd Sadi, il nous raconte comment elle a pu se produire devant un public d’étudiants à la fac d’Alger. 

La révolte commença au lendemain de l’interdiction d’une conférence qu’allait donner Mouloud Mammeri à l’université de Tizi-Ouzou sur la poésie kabyle ancienne. Qu’aurait dit le conférencier si ce n’est qu’égrener ces poèmes, ces vers qui se transmettent de génération en génération depuis la nuit des temps et qui racontent les joies et les peines de ce peuple qui s’agrippe à sa terre bien que pas nourricière, à ce peuple qui a vu tant d’envahisseurs fouler son sol, s’y installer un temps puis repartir. Reprendre le chemin du retour.

Qu’aurait dit Mouloud Mammeri à part ces vers connus de tout le monde et les faire advenir, les faire être dans leur territoire, leur espace. Qu’aurait dit le grand amusnaw (savant, sage en kabyle) à part ce poème de Si Muhend à propos de Cheikh Muhend ? 

A ccix Muhand U Lhusin

Nusad ak-nissin

Nedmeɛ si lǧiha-k cwit…..

A lbaz izedɣen lehsin

Ihemmel-ik wehnin

Ddaraja-k hedd wer tsibbwid

Ar ssfer heggaɣ aɛwin

Ul-iw d amudin

Tamurt ats-beddel wiyid  

Est-ce qu’il aurait oublié d’évoquer les amours contrariés du début du siècle dernier. Les hommes se trouvaient prisonnier pour un regard :

Aql i di lhevs n Delles,

Ssensla tqewwes,

Si ccbuk i la d neṭelli 

Ay ɛaddan sebɛa sbayes,

La reqqen am tmes,

Kul wa, s znad is, yuli.

ɣef taklit, ay neţ wahves.

Ur naɛdil yides.

Sih ay iẓri, d leḥmali

L’illustration par ces deux poèmes d’un Dire contrarié et non désiré par le pouvoir de l’époque dénoterait toute la frilosité et la peur que suscite la différence en terre d’Islam. Car en résumé, c’est la pluralité des points de vue qui est combattue ici. Se réitère ou se pose la question de la légitimité du pouvoir et de la domination qu’il exerce sur les populations.

L’irruption sur la scène politique d’une nouvelle forme énonciative, « appelons là l’énonciation berbère) remet, dès lors, en cause l’énonciation qui était jusque-là dominante : l’énonciation étatique. En parcourant la plateforme de la déclaration du MCB de cette époque, il est loisible de voir que la question culturelle berbère s’inscrit dans un ensemble de revendications plus larges. Le séminaire de Yakourène qui s’est tenu au mois d’août 1980 posa les fondements d’une Algérie plurielle.  

Voici quelques propositions de différentes commissions du séminaire

« La commission « culture et développement de la société » propose entre autres :

–  La décentralisation des moyens et des pouvoirs de décision : consulter et faire participer les travailleurs et les paysans dans ce domaine.

–  L’équilibre régional économique avec pour critère de base la minimisation des migrations de travail

–  La démocratisation de l’enseignement, son authenticité et sa progression dans le but de former un Algérien capable de répondre aux aspirations des masses Laborieuses au niveau de tous les domaines.

–  Promouvoir l’utilisation et l’enseignement du berbère et de l’Arabe algérien

–  Promouvoir l’épanouissement et la transmission de notre patrimoine culturel dans un cadre moderne et progressiste en fonction de la révolution globale de la Société.

La commission «Langues populaires » quant à elle propose entre autres de :

–  Mettre fin à la marginalisation de la culture du peuple algérien, donc de défi­nir la culture nationale en fonction de la culture populaire dans toute Sa diver­sité. Ceci implique la reconnaissance institutionnelle des langues du peuple algérien (arabe algérien et tamazight) en tant que langues nationales.

–  Donner les moyens publics de développement suppose réappropriation, enrichissement et diffusion.

Le rapport de la commission « Libertés d’expression culturelles » propose de :

–  Permettre au journaliste de jouer son rôle d’informateur objectif sur le sujet traité, par le droit à la critique et au commentaire ; ceci passe par la levée des entraves de la censure, des blocages au niveau des moyens matériels (locaux, laboratoires, photo etc..).

  Utiliser les langues du peuple algérien (arabe algérien, berbère) dans le système de l’information, au moins dans un premier temps au niveau de la Radio et de la Télévision, par la suite (…) au niveau de la presse écrite ;

–  Faire du journal télévisé un véritable «télévisé» et non «parlé », par le droit au journaliste à une information contradictoire à celle d’autres organes en lui laissant la possibilité de l’argumentation…

–  Décentraliser les moyens de l’information au niveau national…

–  La circulation d’une information objective à tous les niveaux »

 Ce passage résume l’immense chantier auquel s’attaquait le MCB lequel peut se décliner comme l’aspiration à une vie digne, la réformes des institutions pour une meilleure représentativité politique, la réforme de l’école et l’inscription des langues algériennes aux programmes scolaires…etc.

Le MCB est le volet politique du printemps berbère d’Avril 1980. C’est la construction d’une énonciation performative dans le sens où dès l’instant ou on énonce, on s’énonce en même temps et on prend position. On s’inscrit dans le temps et l’espace. La composante énonciative JE/TU- Ici-maintenant prend toute sa signification.

La Déclaration s’adresse au pouvoir de l’époque (le TU) le JE regroupe l’ensemble des acteurs de la société civile qui se reconnaissent dans l’énoncé de la plateforme, l’espace (ICI) est l’espace public et politique resté chasse gardée du discours officiel ; enfin maintenant réfère au temps, juste quelques temps après le décès du Boumediene. Les historiens de l’éducation et de la formation universitaire relèvent l’arabisation des sciences sociales à la rentré universitaire de 1980-1981. 

Il faut se méfier des masses instruites. En arabisant les sciences sociales, le pouvoir voulait freiner la contestation et la vider de sa substance. Le danger de la remise en cause du discours officiel jusque là dominant le champ politique venait essentiellement des élites formées dans les universités dont l’homme est le centre d’intérêt.

Les milieux les plus rétrogrades et conservateurs opposent une autre fois cette dichotomie : arabe (langue sacrée, de stabilité et de non remise en cause de l’ordre établi) au Français (langue de subversion, de doute et de questionnement).

Les racines du mal algérien sont profondes. Le mouvement national moderne qui présida à l’indépendance de l’Algérie est naît au sein des ouvriers algériens aux contact du mouvement ouvrier international. Il s’est énoncé non pas en Arabe mais en Français, ce butin de guerre pour paraphraser Kateb Yacine. Cela n’a été possible que dans un espace ouvert aux possibilités, l’espace syndical qui revendiquait l’amélioration des conditions de travail et du coup de vie du prolétariat. Ces ouvriers s’instruisirent et apprirent les rudiments de la lutte aux côtés des autres ; de ceux qui n’étaient pas comme eux mais qui partageaient la même misère.

De l’autre côté, les oulémas n’ont jamais prôné l’indépendance du pays. Ils ne prendront le train que tardivement. Ils voulaient juste le respect du fait religieux dans le giron de la France, mère patrie. Car l’outil linguistique qu’ils utilisaient pour se dire (l’arabe) ne s’apprêtait pas à la contestation et la remise en cause des ordres établis (ordre Divin et terrestre). L’arabe est ordre, sérénité, se laisser aux mains de Dieu et ses représentants sur terre. Les puissants qui détiennent le pouvoir sont une prolongation de la volonté de Dieu. Le choix de l’arabe comme support linguistique des sciences humaines en Algérie répondait à l’impératif d’étouffer la contestation et tarir les intelligences. 

Donc, le printemps d’avril 1980 est un coup de tonnerre dans le semblant calme ciel de l’Algérie de Chadli. C’est un tournant historique dans la lutte démocratique du peuple algérien. L’inscrire dans l’histoire de notre pays comme l’est le 01 novembre 1954 est un devoir de mémoire et d’histoire. Les générations futures sauront voir de plus près les résistances institutionnelles auxquelles il se confrontera. Les emprisonnements, la traque des berbéristes, l’assassinat de Amzal Kamel et j’en passe. 

Le printemps berbère a annoncé les événements d’Octobre 1988 et l’ouverture dite démocratique. Il a devancé les pays limitrophes et les printemps arabes. Il a également vu un autre printemps, noir celui-là ou plus d’une centaine de jeunes kabyles furent assassinés par le pouvoir et ses services de sécurité. Mais cela est une autre époque. Une autre Algérie. 

Said Oukaci, Doctorant en sémiotique

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