5 février 2023
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Les berceuses de ma mère, c’est la guerre !

Je ne voulais pas écrire sur la guerre. Ce texte s’est imposé à moi comme cette guerre urbaine d’un autre âge qu’on inflige au peuple ukrainien sous nos yeux impuissants !

Je suis scotchée à l’écran de la télévision, les yeux hagards, le cœur serré à l’idée de croiser plus de morts parmi les immeubles éventrés de Marioupol, de Kharkiv ou de Kyiv. Des images qui vous marquent à jamais. Comme nous a marquées en 2015, la dépouille du petit Aylan Kurdy, âgé de 3 ans lors de la guerre en Syrie.
Les guerres ont toutes le même visage : cadavres d’enfants, oursons déchiquetés, femmes enceintes défigurées, vieillards désemparés…
Malgré leur éloignement géographique, ces faits nous traumatisent. Que dire de celles et ceux qui les vivent de près !
Maman a les yeux larmoyants, elle regarde les nouvelles avec moi et balbutie des mots inaudibles en kabyle ! Elle est recroquevillée en boule, elle est encore plus petite que d’habitude ! Subitement, ma mère n’a plus 70 ans ; c’est une petite fille terrorisée par les bombardements de son village de Kabylie, en Algérie, de la fin des années 50. Je le sais parce que ce sont les seules histoires qu’elle sait raconter. Les bombes, la peur, la faim sont les berceuses qui ont ballotté son enfance avant de devenir inévitablement les berceuses qu’elle a fredonnées à sa progéniture.
Elle nous les raconte dans des scénarios qu’elle a adaptés pour en faire des histoires de courage, mais avec l’âge, on a bien compris que c’est surtout pour exorciser ses traumatismes. Des histoires que je connais dans le détail !
Elle avait à peine 5 ans, c’était un « jeu d’enfant » qui consistait avec son petit frère Vouvkar, à acheminer de la nourriture à leur père emprisonné « galka » (dans le camp). Ils devaient s’introduire dans de gros tuyaux et attendre que la lumière des projecteurs de surveillance soit loin afin d’éviter d’être repérés par les sentinelles de garde. Ensuite, ils accédaient à un endroit du camp où ils devaient déposer un bout de pain derrière un buisson. Leur père, presque nu, était allongé pas loin. La nuit, les soldats devaient le sortir du tonneau d’eau savonneuse. Il y passait toutes ses journées. Il n’en sortait que la nuit, sous la garde des soldats.
Maman garde un vif souvenir des ecchymoses et des lambeaux de peau qui pendaient du corps de son père et des traces de tortures à l’électricité… Mon grand-père a payé, par la torture, le prix de l’engagement de tous ses frères et oncles qui ont pris le maquis pour se battre contre l’armée coloniale française. Les femmes et les enfants ont, eux aussi, payé le prix de cet engagement.
Maman n’aime pas le son des sirènes, ça lui rappelle celle des soldats français, ce qui voulait dire que les femmes et les enfants de son village devaient se regrouper dans la mosquée ou à la place du village. Pour conjurer le risque de viol lors de ces regroupements, les femmes faisaient tout pour s’enlaidir, salissant leur visage de cendres encore chaudes des cheminées traditionnelles ; certaines allaient même jusqu’à s’enduire de bouse de vache pour sentir mauvais, alors que d’autres mettaient leurs bébés dans les bras des jeunes filles, en leur demandant de leur pincer les fesses pour qu’ils pleurent le plus fort possible. Il fallait à tout prix repousser la menace du viol, utilisé comme arme de guerre contre le peuple en révolte. En premier lieu, ceux qui ont fait le choix de se battre les armes à la main !
Ma mère voyait tous ces évènements du haut de ses 5 ans, sans vraiment en saisir le sens.
Dans notre maison d’Algérie, ma mère m’a montré plusieurs fois les photos en noir et blanc de ses oncles morts au maquis. Elle égrenait leurs noms, presque cérémonieusement, sans oublier celui d’Ali, « le plus jeune et le plus beau »… qui n’a jamais été pris en photo.
Des six garçons de son grand-père, un seul survivra à la guerre. Sa grand-mère l’appelle « Al Houcine Idaja l’guira » : Al Houcine que la guerre nous a laissé !
J’ai le souvenir d’une anecdote qui, aujourd’hui encore, me met dans la gêne… Ma mère venait d’arriver au Québec. Un ami haïtien est passé me rendre visite… et elle a crié en lui ouvrant la porte. Je ne savais pas où me mettre… « Depuis quand es-tu raciste, alors qu’on est nous-mêmes africains ? » que je lui dis. Elle s’excuse et me répond dans son style de petite fille apeurée : « Ça m’a ramenée au temps de la guerre, l’armée française avait envoyé des tirailleurs sénégalais dans mon village. C’était des brutes qui avaient la mission de tout détruire et de tuer ! »
À 70 ans, tout ramène ma mère vers cette enfance conditionnée par la peur et le trauma.
On ne sort pas des guerres indemne. Ses traumatismes empêchent les gens de vivre et ses blessures traversent les générations. Souvenons-nous-en, alors que nous sommes, aujourd’hui, en train d’en vivre une en direct.
Nadia Zouaoui, journaliste et documentariste. Ce texte a été publié dans le journal La Presse du 11 mars 2022. Il est republié avec l’autorisation de son autrice.
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