5 octobre 2022
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Lettre ouverte à un ami, Abdou Semmar

REGARD

Lettre ouverte à un ami, Abdou Semmar

Je me souviens la première fois que j’avais lu un de tes papiers, il m’a immédiatement convaincu. Toi, l’opposant frontal à ce régime, tu n’as pas hésité à t’insurger contre cette immonde attaque qui avait visé la ministre de l’éducation nationale, une insulte gratuite et misérable la traitant de juive.

Ta réponse fut celle que je n’ai jamais cessé de déclamer depuis des décennies, notamment envers mes compatriotes berbérophones ou tout ce qui présentait une différence à la norme d’un état autoritaire, « Et alors ? ».

Oui, nous combattons férocement ce régime mais tu avais raison de rappeler que nous sommes des démocrates et des humanistes. Nous les attaquons pour leurs actes, pas pour des raisons qui ne peuvent appartenir ni à nos valeurs ni à notre éducation.

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Alors je me souviens que tu m’as immédiatement ouvert les colonnes de ton média, sans aucune hésitation. Puis, j’avais cessé d’y participer pour des raisons qui n’ont rien à avoir avec une bouderie ou une opposition d’idées. J’ai cessé car j’avais immédiatement compris que l’angle par lequel tu mettais ton journalisme au service de la démocratie ne correspondait pas tout à fait à mes compétences.

Je me souviens à ce propos, et j’en souris amicalement, que tu m’avais vertement engueulé dans un mail (vraiment engueulé) car j’avais contribué à un article portant sur une question sociétale en France. Une question que j’estime être de la même nature que celles qu’on doit poser en Algérie. Mais ta réponse fut cinglante, je la reproduis approximativement « Ici, on se bat tous les jours pour arracher la vie dans une terrible guerre, nous n’avons pas le temps de traiter de tels sujets, ne perdons pas notre temps ».

Je crois que tu as tort mais comment reprocher à quelqu’un qui a voué sa vie à la lutte contre la dictature et la corruption qu’il a tort ? Assurément tu es dans la vérité de ton combat. J’aurais voulu y participer plus longuement mais il me manquait, par rapport à toi, la compétence journalistique et la connaissance des hommes et des réseaux sur le terrain.

La grande différence qu’il y a entre mon combat antérieur lorsque j’avais rejoint la direction nationale d’un parti d’opposition et toi, c’est la différence de génération et, surtout, la connaissance du terrain. Mais on ne peut reprocher à un militant de l’extérieur son attachement pour son pays et son militantisme, à sa façon.

En revanche, il est vrai que je n’ai pas la même connaissance du pays et de ses acteurs pour prétendre avoir un rôle déterminant dans ton média. Je reconnais que nous n’avons ni le même âge ni la même histoire.

Mais sache, Abdou, que nous te sommes extrêmement reconnaissants pour ton travail qui est absolument indispensable pour sortir de ce bourbier national.

Tu es impétueux, impatient, incisif et tu portes en toi la nouvelle génération. Je me souviens de ton reportage lors d’un voyage, aux États-Unis si ma mémoire ne fait pas défaut. La manière dont tu traites les sujets est justement ce qui marque ta génération, sa fougue et ses compétences de communication. J’en suis resté à Rouiched et au gros téléphone fixe, noir, au milieu du couloir. Mais nous formons une chaîne dans le relais à travers notre malheureuse histoire nationale.

Mon cher Abdou, le juge qui va te recevoir devra affronter le regard accusateur d’une foule considérable qui t’accompagne. Au milieu d’elle, un vieux prof inconnu mais résolu à ne jamais abandonner la plume pour dénoncer ce régime et sa corruption. Je n’oublie pas, bien évidemment, le second journaliste qui t’accompagne dans cette entrevue inacceptable avec la justice. Il a ma reconnaissance et mon soutien.

Tu sais que ce genre d’intimidations ne peut plus déboucher sur un drame car il n’en ont plus les moyens. Le nouveau journalisme algérien, les nouvelles technologies et l’époque ne peuvent plus t’entraîner vers un destin tragique qu’ont connu bien d’autres dans le passé.

Cela ne te réconfortera pas plus mais je suis avec toi auprès de ce juge. Dis-lui qu’un jour, les places seront inversées car c’est lui qui aura à répondre à la question « Que faisaient deux démocrates, journalistes libres, dans votre bureau ? ».

Un seul jour de prison pour un journaliste et c’est la condamnation éternelle qui attend le juge car cela m’est insupportable et reste en dehors de toute humanité.

Mes sincères amitiés et mon soutien.

Auteur
Boumediene Sid Lakhdar, enseignant

 




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