30 novembre 2022
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M. Macron, l’Algérie veut son visa pour le changement

REGARD

M. Macron, l’Algérie veut son visa pour le changement

Il me serait très agréable de prendre ma plume pour écrire ce petit billet, au demeurant ma chronique habituelle au Matin d’Algérie, pour la destiner cette fois-ci au Président de la République française. 

Je ne suis pas spécialiste dans l’art épistolaire « élitiste », mais j’estime que la gravité de la situation me pousse personnellement à prendre les devants pour remettre les choses à leur place.  Ce qui rend le plaisir de rédiger cette lettre d’autant plus fort, c’est que le locataire de l’Elysée, en l’occurrence M. Emmanuel Macron et moi-même, appartenons tous les deux, à la même génération ou presque. Notre unique différence et que lui est un politique français et que je suis un journaliste algérien.

Deux fonctions qui sont, de mon point de vue,  utiles et nécessaires, pour relancer le débat public sur l’incessant remue-ménage franco-algérien. L’Algérie, M. Macron, est en pleine révolution populaire contre un système militaro-bureaucratique, vieux de près de soixante-ans, qu’elle trouve corrompu, dysfonctionnel, anti-démocratique et inadapté aux contingences du temps. Une révolution qui date du 22 février 2019 et qui se poursuit jusqu’à l’instant où j’écris ces lignes. Au grand malheur des masses assoiffées du changement, la tournure dramatique des événements depuis le début de la crise sanitaire a fait en sorte que l’autoritarisme du régime, appuyé par une forte contre-révolution active aussi bien sur le terrain politique que sur la médiasphère, ait repris du poil de la bête.

C’est pourquoi, aujourd’hui,  après deux ans et demi de révolution pacifique où aucun bâtiment public n’a été brûlé, aucun policier n’a été blessé, aucune pierre n’a été jetée, l’Algérie est à un rendez-vous crucial avec l’histoire : changer ou disparaître! Cela est d’autant plus compliqué que, d’une part, un lourd bilan de plus de 400 détenus d’opinion, croupissent dans les geôles algériennes, rien que pour avoir, pour certains, proféré un mot hostile au régime et, pour d’autres, posté un message sur les réseaux sociaux ou manifesté un vendredi du Hirak contre les maîtres de céans.

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De l’autre, il y a quelques jours, en seulement 72 h, près de 1500 harraga algériens sont arrivés sur les côtes espagnoles. Une hémorragie inquiétante qui risque de faire tâche d’huile. Ce qui en dit long sur le climat liberticide qui règne dans le pays, sur fond de crise politico-sociale d’une grande ampleur. Un tel climat n’aurait jamais été possible, pour rappel, sans le soutien indéfectible de votre République au pouvoir d’Alger. 

Dans mon pays, M. le Président, la jeunesse qui forme les deux tiers de la population aspire au renouveau, à la démocratie, au progrès et à la relève générationnelle, condition sine qua non pour refréner la cadence de l’émigration clandestine vers le vieux-continent.

En même temps, elle revendique haut et fort la dignité citoyenne. Une dignité qui ne saurait se concrétiser sans la sortie définitive de l’ère de l’autoritarisme dont la fameuse « Françalgérie » perpétue malheureusement le règne. Votre prédécesseur, M. François Hollande a promis de mettre fin à la Françafrique, et par ricochet, à la Françalgérie, mais au bout de cinq ans de mandat, rien n’y fait. Il semble que, même si les temps ont changé, la politique partiale que tient votre honorable République à l’égard de l’Algérie semble être la même. Ni M. François Mitterrand ni M. Jacques Chirac ni moins encore M. Nicolas Sarkozy n’ont, du reste, réussi une telle gageure.

Depuis M. Valéry Giscard d’Estaing, la Realpolitik héritée du général De Gaulle  a, paraît-il, tué dans l’œuf tous les rêves d’amitié franco-algérienne à laquelle, pourtant, tous les jeunes d’Algérie, croient. Les rapports passionnels, « non encore dépassionnés », entre l’ancienne Métropole et l’Algérie post-indépendante ne dépassent pas le seuil pitoyable de renvois d’ascenseurs mutuels en cas de crise. L’approche de l’échéance présidentielle en France et le retour du débat sur l’immigration, le tour de vis imposé au quota des visas octroyés aux Algériens et l’hydre de l’islamisme qui infeste les banlieues, avec comme arrière-fond, une carte à jouer : le retrait de soutien à la dictature qui sévit dans mon pays, le prouve amplement.

En effet, l’Algérie a, de tout temps, été considérée comme un « joker » dans la politique française, au lieu d’être un acteur à part entière, en raison de sa forte diaspora en hexagone. Nous n’avons jamais réussi à construire des passerelles entre nos deux peuples, mais seulement joué sur les compromissions passagères entre deux régimes, en apparence hostiles l’un à l’autre.  Le résultat est plus qu’accablant :  une animosité grandissante vis-à-vis de la France, ses dirigeants, ses élites et ses intérêts saute aux yeux lors des manifestions hebdomadaires du Hirak, en Algérie. Cela jure, bien entendu, avec votre stratégie de faire rayonner la francophonie dans le monde, en particulier dans les anciennes colonies. 

En vérité, nous avons vu en vous, au moment de votre élection à la magistrature suprême, en mai 2017 et surtout après vos déclarations « osées » de campagne à Alger,  le symbole de la rupture avec le passé colonial de la France, de la modernité, de la jeunesse et de la nouveauté, et nous aurions longtemps espéré que vous penchiez avec sérieux sur ce « mal intégral », pour reprendre le mot du militant nationaliste Frantz Fanon, qu’est la colonisation.  Nous estimons que nous avons droit à des excuses sur cette page sombre de notre histoire commune, des excuses solennelles et non pas des petits gestes d’apaisement qui ne feront que nourrir davantage fuites en avant, frustrations et rancoeurs.

Nous estimons que nous devons passer de l’étape de la méconnaissance à celle de la reconnaissance. Nous sommes certains que la plaie mémorielle est un inextricable nœud dans le cordon qui nous lie. Or, à notre grand étonnement, au discours colonialiste de quelques salonnards parisiens que nous avions estimé pourtant éculé s’est joint  un discours néocolonial qui renie même l’existence de la nation algérienne. Énième provocation qui ne passe plus et qui replonge, de nouveau, nos deux peuples « amis » dans la crispation. L

‘autre rive de la Mare Nostrum, l’Algérie, serait alors en droit de s’interroger sur le mobile réel du retour de ce type de discours haineux et revanchards, si ce n’était pas la volonté de satisfaire les desiderata des gros lobbies anti-algériens, dominants dans la médiasphère française, lesquels constituent une force électorale majeure.  Il n’est sûrement pas de mon ressort de vous répondre sur ce sujet-là, mais il y a une pléthore d’historiens dont Benjamin Stora lui-même, qui vous diront, documentation à l’appui, que le royaume du Numide Massinissa est bien antérieur à celui de Vercingétorix, le père fondateur de la Gaule.

L’Algérie n’est pas une création française M. le président, mais un profond et ancien ancrage politique, sociologique, culturel et anthropologique, dans l’Amazighité séculaire de l’Afrique du Nord, laquelle se ramène à la pluralité civilisationnelle du bassin de la Méditerranée. Nous sommes des Imazighens, des hommes libres qui se sont nourris, tout au long de l’histoire, au lait de la tolérance, du pluralisme et de la démocratie.

Notre « Tadjemâat » (conseil démocratique du village), date bien de l’ère de l’Agora athénien de Périclès, et c’est aussi dans le giron de notre contrée numide qu’étaient nées des sommités intellectuelles mondiales tels que Saint-Augustin, l’enfant de Thaghast et père de l’église catholique, Apulée de Madaure, le premier romancier de l’humanité, Albert Camus, le fils de Belcourt, prix Nobel de littérature, Kateb Yacine, l’immortel poète révolté au verbe séculaire. Nous nous revendiquons de toutes nos appartenances civilisationnelles des Romains, en passant par les Arabes jusqu’aux Français. Notre pays fut une terre de rencontre entre Orient et Occident et elle est restée, des siècles durant, un berceau de luttes et de résistance contre toutes formes d’oppression. Nous n’accepterons jamais le colonialisme ni ses avatars.

Nous sommes un peuple fier et digne, et n’en déplaise aux semeurs des divisions, nous resterons unis dans notre diversité pour protéger nos valeurs communes. Cela dit, la démocratie, le pacifisme et la volonté du vivre-ensemble, corollaires à la naissance de la Nation, existaient bien déjà dans l’esprit et le sang de la Numidie d’autrefois, ancêtre de l’Algérie actuelle dont vous avez reniée l’assise nationale.         

M. le président, dans les années 1970, certains esprits aigris ont osé écrire ceci dans des tags aux métro parisiens : « La France, aimez-là ou quittez-là! », et  bien, aujourd’hui, en Algérie, on vous rétorquera, avec gentillesse : « l’Algérie, aimez-là, ou oubliez-là » ! C’est simple comme bonjour : nous voulons un traitement d’égal à égal. Nous voulons que plus personne, fût-il le leader d’une grande puissance, ne touche à notre identité, à notre unité, à notre Nation, à nos valeurs. 

Par son pacifisme, sa constance et son universalisme, le Hirak a prouvé que l’Algérie mérite bien davantage que ce qu’on lui donne : elle mérite la démocratie, elle mérite le progrès, elle mérite son autodétermination, elle mérite d’aller vers son destin de nation émergente, démocratique et souveraine. Les Algériens ne font pas l’aumône auprès de quiconque ni n’attendent vos visas, mais veulent leur visa, leur unique visa pour le changement.

Notre pays est riche, avec un littoral de plus de 1. 200 km. Il a du pétrole, du gaz, de l’or, du fer, d’une force démographique prometteuse, de compétences dans tous les domaines, d’une jeunesse pétillante prête à se battre et à lutter pour l’idéal démocratique, d’une forte diaspora qui ne pense qu’à lui prêter main-forte. De grâce, M. Macron, laissez l’Algérie et son peuple s’occuper de leurs problèmes, ils en sont capables et l’histoire le prouve. 

Auteur
Kamal Guerroua, écrivain-chroniqueur.

 




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