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4 mars 2024
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AccueilChroniqueMémoire d’un Oranais (22) : Sauce rouge, sauce blanche !

Mémoire d’un Oranais (22) : Sauce rouge, sauce blanche !

Oran

Dès ma plus tendre enfance, je me suis retrouvé au milieu d’un champ de bataille. Celui qui opposait deux mondes qui s’envoyaient des amabilités à la figure. Sur le ring, dans un coin, ma ville d’adoption et d’enfance, Oran, et dans le coin opposé, la ville de ma famille paternelle, Tlemcen.

C’était un échange des plus raffinés et des plus courtois, c’est-à-dire de violence dissimulée.

Les habitants de Tlemcen, pensant que leur ville est d’une origine dont la noblesse n’a d’égale que la grande civilisation ottomane à son apogée et les « grandes familles » (disaient-ils) à en être les descendants, traitaient les Oranais de gens rustres et vulgaires, à l’accent guttural des ouvriers sans culture.

Des « bouffeurs de sardines » disaient-ils des habitants de cette ville portuaire qui ne pouvait qu’être le repère de dockers peu éduqués et d’oranaises de petite vertu qui ont cela « dans le sang ».

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Mais les Oranais ne s’en laissaient pas compter et rendaient la politesse à Tlemcen. Une ville aux hommes tellement maniérés dans leurs gestes et dans leur accent qu’ils sont forcément des gays (le mot n’existait pas à l’époque mais un autre que je n’oserais pas révéler).

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Une « race de rapiats  » qui ne pense qu’à l’argent et aux intérêts de la grande bourgeoisie locale, des traîtres à la nation. La facilité de beaucoup à dire cette monstruosité n’était retenue par aucune limite, ce qui me glaçait le sang.

A mon grand désespoir, l’un de mes auteurs préférés, Albert Camus, nous avait déjà traités de tous les noms dans son préambule de La Peste. Mais il faut dire que les autres, les Algériens voisins, ne les ont également pas épargnés de leur mépris et de leurs insultes.

C’était oublier que les Oranais avaient un cœur si plein de générosité qu’il en boucherait l’entrée du port comme le chante la légende marseillaise.

A l’inverse, c’était oublier que la bourgeoisie locale de Tlemcen s’est constituée avec la compétence et le travail acharné de grands artisans et commerçants de la tradition locale.

Qui n’a pas vu un atelier d’artisanat fonctionner à Tlemcen dans les années de mon enfance ne pourra jamais imaginer le nombre d’heures et la peine qu’il fallait endurer pour arriver au niveau de la compétence locale.

Et dans ce racisme ambiant et délicat, il y avait différentes formes raffinées par lesquelles se déversait le racisme ordinaire, celui de tous les jours, celui auquel on ne fait pas attention et qui permet de dire, sans vergogne, « nous aimons tous les Algériens ». L’une d’entre ces formes de racisme tient son origine dans la différence des sauces qui accompagnent les plats locaux.

La sauce rouge des Oranais, quelle vulgarité pour les gens de Tlemcen ! Grasse et ordinaire, d’une couleur grossière comme la ville et ses gens. La sauce jaune des Tlemcéniens, répliquaient les autres, une bizarrerie exotique qui ne pouvait être utilisée que par des gens prétentieux qui pensent être différents, jusqu’au choix d’une cuisine ridicule.

Oui mais voilà, j’ai grandi et quitté Oran sans n’avoir jamais tranché, me disaient les uns et les autres, pour une fois réunis dans le rejet de ma différence. Je rencontrerai, bien plus tard, cette unanimité chez certains imbéciles pour m’insulter lorsque je défends les deux cultures, les deux langues.

Moi, je voulais tout simplement leur dire qu’une part de mon algérianité était « sauce rouge » et que l’autre était « sauce jaune ». Et pendant qu’ils s’étripaient dans une bataille ridicule et obscène, je mangeais tranquillement l’une et l’autre avec le sentiment qu’il n’y avait pas de couleur lorsque les choses étaient délicieuses.

Et puis, un jour, je me suis marié. Et vous savez quoi ? Eh bien je me suis marié avec une algéroise qui m’a fait des plats avec…. UNE SAUCE BLANCHE !

Sid Lakhdar Boumediene

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