30 novembre 2022
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Noël 1956 avec les harkis, piton 636 à Tizi Gheniff

 

Harkis Tizi Ghenif
Repas de réveillon de Noël le 24 décembre 1956 pour la section du sergent Paul Fauchon, avec le caporal-chef (de dos à gauche) et trois harkis, poste du piton 636, Tizi Gheniff, fonds privé Paul Fauchon

24 décembre 1956, veillée de Noël, piton 636, Grande Kabylie, au-dessus du village de Tizi Gheniff, à l’est le Djurdjura couvert de neige. Ce cliché est particulièrement précieux car fort rare. D’abord un mot de l’auteur. Il s’agit d’un sergent appelé, Paul Fauchon, né à Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine en région Île-de-France) dans une famille nombreuse (père, ingénieur centralien, lieutenant de réserve du génie en 1940).

À vingt ans, étudiant dans l’électromécanique, catholique pratiquant et républicain convaincu qui a été marqué très jeune par les combats pour la Libération de Paris, il est l’un des premiers convoqués pour les « trois jours » devant le Centre de sélection n°1 créé à Vincennes le 1er juin 1954 (organisme qui remplace le conseil de révision).

Fiancé avec une étudiante en droit d’Aix-en-Provence, géant de 1m 92, il est incorporé à Trêves au sein du 148e Bataillon de transmissions, le 4 novembre 1954. Sa classe, la 54-2/C qui signifie 1954, 2e semestre, 3e portion. C’est la clé de tout témoignage pour expliquer sa perception de la guerre d’Algérie, et ce, en cette année 1956 où le gouvernement Guy Mollet envoie ses gros bataillons au moment où l’ALN garde encore l’initiative sur le terrain.

Paul Fauchon fait d’abord la première partie de son service militaire en Allemagne dans le confort « otanien » des FFA (Forces françaises en Allemagne), espérant, en devenant chiffreur-régulateur, c’est-à-dire un homme spécialisé des transmissions, échapper à l’envoi en Algérie. Il fait d’abord ses 18 mois de service militaire réglementaire (c’est un PDL = pendant la durée légale).

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Comme beaucoup d’appelés en 1956, il est ensuite maintenu sous les drapeaux : il devient ADL= au-delà de la durée légale et fait en tout un service de 33 mois. Il part donc en Algérie en juillet 1956 avec une section composée essentiellement de rappelés bretons pour occuper un poste perdu, à créer, qui devient bientôt une annexe du 43e régiment d’artillerie, première batterie.

Paul Frachon
Le sergent Paul Fauchon au-dessus de la route du col de Begasse (vers Palestro) en Grande Kabylie, fin de l’été 1956, fonds privé Paul Fauchon

La pénurie de cadres est telle à cette époque que ce sergent issu du contingent devient chef de poste sur ce piton, d’une altitude de 636 mètres, dominant le petit village kabyle de Tizi Gheniff.

Armée française à Tizi Ghennif
Défilé de la section du sergent Paul Fauchon à Tizi Gheniff, 11 novembre 1956, fonds privé Paul Fauchon

Ce cliché pris lors du défilé du 11-Novembre 1956 à Tizi Gheniff traduit la volonté d’afficher la présence militaire française dans ce coin reculé de Kabylie. Il montre également l’inadaptation alors des équipements pour une troupe du contingent qui porte les uniformes OTAN, avec guêtres blanches et casques lourds, destinés à l’origine aux combats éventuels en Europe centrale dans le contexte de la guerre froide.

L’auteur de ce cliché a laissé un témoignage très fort. J’ai eu l’honneur de publier le Journal de marche du sergent Paul Fauchon. Kabylie, Tizi Gheniff, 19 juillet 1956-18 mars 1957, au CNRS en 1997. Il s’agit d’une source primaire rarissime accompagnée de lettres. Voilà ce qu’il écrit au crayon, dans son cahier d’écolier, que l’on retrouve en partie sur cette image, le 24 décembre au soir :

“Ce soir je monte la garde en attendant la veillée. On se méfie et on ne fait qu’un petit réveillon, car il y a une bande de 30 rebelles vus dans le coin. On fait le réveillon avec les armes au pied. Quel cafard ! Je suis très fatigué ; le toubib me dit de me reposer mais je ne peux pas car je prends tout pour ces gens en estime, et je commence à les aimer. J’ai 5 000 personnes dans mon secteur et ça marche, ils ne sont pas si mauvais que ça. Bendou et les autres sont là au réveillon et montent la garde, tout se passe bien”.

Les allusions à son secteur, à ces gens qu’il commence à aimer, montrent que l’on peut considérer Paul Fauchon comme un exemple, avant l’institution des SAS (sections administratives spécialisées), de ceux qui se sont totalement engagés pour apporter un peu de bien-être dans cette extraordinaire misère qu’ils constataient pour ces femmes, ces enfants, ces vieillards qui vivaient au pied de leurs pitons avant l’instauration des « zones interdites ». Il va jusqu’à vider son carnet de Caisse d’épargne pour pouvoir construire des adductions d’eau. ll crée aussi une école et il restaure ce qu’on appelle la Djemaâ (conseil d’un village kabyle).

Il fait une allusion aux harkis et on les voit tous les trois sur la photo. Cette section comporte 18 hommes plus 3 harkis : Anouar, Taïeb et Bendou, de gauche à droite. À la gauche, le caporal-chef Petit, adjoint du commandant de poste. Ils sont donc invités à la fin de la veillée puisqu’ils ont d’abord monté la garde avec Paul Fauchon qui, le dernier, a intégré la popote, voilà un chef ! Et ce qui est intéressant, c’est de se rendre compte de la solidarité qui existait entre ces harkis et les hommes du poste, même si Paul Fauchon est certain que l’un des trois est aussi un agent de renseignement de l’ALN jouant un double jeu qui, à l’époque, était assez commun dans ce type de recrutement.

Les objets parlent d’eux-mêmes. D’abord à l’extrême gauche, en haut sur une étagère, nous sommes dans ce qu’on peut appeler la popote bricolée par les appelés qui ont construit de bric et de broc leur lieu de vie. On a justement un poste à transistor qui donne des nouvelles et de la musique pour cette soirée du réveillon.

Le poste du piton 636 évoque le scoutisme, le « système D », le campement que l’on voit à travers la lampe à pétrole, il y en a plusieurs ce soir-là. Il ne faut pas oublier que dès que l’on peut, on fait la fête à la moindre occasion pour essayer de se distraire et on « arrose çà ». Pour cette veillée de Noël loin des familles, pour éviter le cafard, on a allumé aussi quelques bougies sur la table, on les voit entre les bouteilles de vin et de mousseux offert par l’un des rappelés. Les convives sont en train de déguster ce qui ressemble à une sorte de tajine pour les légumes mélangés que l’on tend au harki nommé Bendou.

Dans ce petit espace où on se serre, il fait froid comme l’indiquent les vêtements épais (climat montagnard de la Kabylie). Il faut noter aussi un autre détail qui est derrière les deux harkis :  on aperçoit un ceinturon avec une arme qui pourrait être éventuellement appelée à servir. Paul Fauchon me l’a expliqué ensuite, le réveillon s’est passé dans une atmosphère particulière : tous les hommes avaient leurs armes sur leurs genoux ou à leurs pieds car on craignait une attaque cette nuit-là. Paul Fauchon a participé à une des toutes premières opérations héliportées avec sa section, le 2 novembre 1956, près de la vallée de l’oued Tarzout. Il mena deux poursuites, sans pertes, le chargeur de son MAT 49 qu’il portait sur le ventre arrêtant miraculeusement une chevrotine. Pour cette action d’éclat, il fut cité à l’ordre de la brigade et décoré de la Croix de la valeur militaire avec étoile de bronze. L’ennemi il le connaît, ce qui ajoute encore à l’intensité des rares moments de détente que l’on peut prendre sur un piton isolé où il faut rester sur ses gardes.

J’ajoute que Paul Fauchon fait partie de ces Justes, trop rares, qui ont pu éclairer la guerre d’Algérie puisque le 8 avril 2015, j’ai eu l’honneur de le raccompagner sur le piton 636 où il a rencontré l’un de ses anciens ennemis, le commandant Oucène Attal. Ces deux vrais combattants se sont rapidement reconnus autour d’un « kawoua ».

Après de longs échanges, leurs souvenirs des années de jeunesse et de souffrance les ont amenés, devant mes yeux, à fraterniser en déclarant : « Il faut mettre la guerre à la casse ! ».

En outre, complexité de la question des harkis, Paul Fauchon apprenait que Bendou (à droite sur la photo), qu’il avait recueilli chez lui à Aix pendant six mois, en 1964, a été enterré dans le cimetière du village, et que sa famille y est fort respectée et vit dans une grande maison blanche sur le chemin du château d’eau qui a remplacé le poste du piton 636.

C’est donc un moment très fort que représente cette photo, illustrant la vie quotidienne, le vécu de la famille militaire dans la précarité, mais aussi ce qui est resté dans les mémoires. Les soldats français n’ont pas été tous indifférents ou hostiles au sort des Algériens, bien qu’en situation de guerre non conventionnelle.

Paul Fauchon a laissé une trace, non seulement en restaurant la djemaâ et l’école au pied du piton 636, dont les murs existent toujours, mais parce qu’il a refusé d’utiliser la torture pour obtenir du renseignement, à l’inverse de son successeur, un adjudant-chef de la coloniale de retour d’Indochine dont le souvenir est honni.

Il s’est comporté en soldat envers ses ennemis dont il admirait l’endurance et la rusticité, tout en les redoutant. En bref, il témoigne ce qu’aurait pu être, un peu sur le modèle vécu par les anciens de 14-18 de chaque côté du Rhin, une amorce de réconciliation entre vrais combattants.

L’horloge du temps tourne hélas inexorablement, un tel vœu n’est plus à présent réalisable. Paul Fauchon est décédé chez lui à Gardanne, le 20 août 2021.

Jean-Charles Jauffret

Bibliographie:

Fauchon, Paul, Journal de marche du sergent Paul Fauchon. Kabylie, Tizi Gheniff,19 juillet 956-18 mars 1957, présenté par Jean-Charles Jauffret, 1997, Montpellier, UMR 5609 du CNRS, 1997.

Jauffret, Jean-Charles, Soldats en Algérie, expériences contrastées des hommes du contingent, 1954-1962, Paris, Autrement, édition revue et augmentée de 2011.

Jauffret, Jean-Charles, Guerre d’Algérie. Les combattants français et leur mémoire, préface de Jean-François Sirinelli, Paris, Odile Jacob, 2016.

Stora, Benjamin, Appelés en Algérie, Paris, Gallimard, réédition de 2008.

Stora, Benjamin et Quémeneur, Tramor, Algérie 1954-1962. Lettres, carnets et récits des Français et des Algériens dans la guerre, Paris, Les Arènes, 2010.

Fiche auteur:

Professeur émérite des Universités en histoire contemporaine à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, Jean-Charles Jauffret est spécialiste d’histoire militaire de la guerre d’Algérie (et de l’Afghanistan). Il a publié de nombreux colloques et plusieurs ouvrages sur la guerre d’Algérie dont Soldats en Algérie, expériences contrastées des hommes du contingent, 1954-1962 (2000), Ces officiers qui ont dit non à la torture. Algérie 1954-1962 (2005) et Guerre d’Algérie. Les combattants français et leur mémoire (2016).

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7 Commentaires

  1. La longue durée de la guerre a fait que les irréductibles et opportunistes ont eu le dernier mot. Ça a rallongé la liste des victimes parmi les maquisards exténués. Éreintés et diminués, voila ce qui a arrangé les affaires des colonnes du colonel Boumedyen pour qui la guerre a commencé justement en juillet 62, contre les sociétés algériennes et ce qui reste des maquisards.
    Tajma3t, justement, ne sera pas restaurée pour sitôt cette fois; les héritiers de Boumedyen veillent à garantir l’absence de sens et le règne du néant.

  2. Au moins les harkis étaient francs avec leur conscience. Ils ont assumé ouvertement leur traitrise. Ils savaient ce qui attendait le peuple algérien. On le voit aujourd’hui dans la nouvelle algérie.

  3. Cet exemple nous montre la complexité de la guerre d’Algérie et qu’il n’y avait pas que des monstres !
    De plus, il faut prendre avec recul la propagande officielle en Algérie ! Comme on peut l’imaginer à travers ce témoignage, les moudjahidines en Algérie n’étaient pas nombreux et surtout pas sur tout le territoire algerien !
    Un article sur le quotidien d’Oran montre que la victoire militaire des moudjahidines est une propagande irréaliste. ll montre aussi que le nombre d harkis était plus important que le nombre de membres de l’ALN !

    http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5299731

  4. Elle est ou la complexité ?
    C’est de la décolonisation un mouvement universel.
    Effectivement il y avait plus de Harkis que de Moudjahid et le nombre de kabyles moudjahid était de loin bien supérieur que le total des moudjhidines de toutes les autres régions réunies.
    Il faudrait juste voir l’histoire avec lucidité et moins de passion
    Les Algériens (une partie) ont fait la guerre au colonialisme et non à la France ; d’ailleurs il y avait des Français pro décolonisation

  5. El Hassi : La décolonisation n’est pas universelle !
    Par exemple : les Amis de l’Algérie anticoloniale : La Russie et la Chine !
    La Crimée qui fait tant de bruit a eu à peu près le même destin que l’Algérie ! Elle a connu l’Empire byzantin, ottoman, puis fin 18eme elle a été annexée à l’Empire russe ! une grande partie des Tatars de Crimée ont été déportés et remplacé par des Russes !
    Cela s’est reproduit à l’époque soviétique ! La Crimée est-elle indépendante ?
    d’ailleurs, l’Empire Russe s’est créé par la colonisation de population et la déportation d’autres !

    La Chine sous Mao dans les années 50 a colonise le Tibet et le xin jang turcophone !

    M. El Hassi comme bons nombres d’Algériens votre vue est limitée à l’arbre occidental qui cache la forêt (du monde) !

  6. l’histoire, dit-on, bégaye et se répète. Pour ma part, Ce n’est pas vrai! Au gré de la bêtise humaine, Elle ne fait que se déployer successivement en couches sédimentaires pour le plus grand bonheur de ses passionnés.
    La décolonisation de l’Algérie est l’œuvre de valeureux « fils de la toussaint : un clin d’œil affectif pour eux en ce moment bien à propos et opportun ».
    La faillite de l’Algérie est l’œuvre des fils du « 19 Mars » que je ne saurai vous qualifier.
    Une chose est sûre! à l’heure où les sociétés humaines à travers la planète cherchent à prendre leur destin en main, ça ne peut plus continuer comme ça en Algérie! c’est too much!

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