8 février 2023
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AccueilChroniquePour devenir le maître, il faut agir en esclave (*) 

Pour devenir le maître, il faut agir en esclave (*) 

 

Bouemdiene
En Algérie, les premières insurrections populaires ont été dirigées par des hommes lettrés comme l’émir Abdel Kader, El Mokrani, son frère  Boumezrag, et Bouamama. Durant sa lutte de libération nationale, avec des leaders comme Abane Ramdane, Ben M’hidi, et d’autres, l’Algérie réfléchissait sur son destin, luttait pour son indépendance et engageait son avenir dans la perspective d’une révolution de la raison.

Ce leadership était dominé par la « politique de la tête ». D’une main, on tenait le fusil pour combattre le colonialisme français et de l’autre la plume pour faire connaître la révolution algérienne au monde entier.

Malheureusement, de 1954 à 1962, beaucoup d’intellectuels disparaîtront, certains, les armes à la main, d’autres dans des conditions mystérieuses. Quant au reste, les survivants, ils seront réduits à de simples auxiliaires du fait qu’ils savent lire et écrire.

Au lendemain de l’indépendance,  il y a eu la construction de l’Etat national. Un Etat providence était incarné par un seul homme, feu Houari Boumediene, le chef incontesté de l’armée des frontières et le père de la nationalisation des hydrocarbures.

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Il est l’architecte d’un système politique militaro-rentier ayant « survécu aux événements et aux hommes ». Pour se pérenniser au pouvoir, cette élite a su faire sienne la pensée du chinois Laozi qui disait « pour qu’un Etat soit bien gouverné, il fallait que le peuple ait la tête vide et le ventre plein ». Dans ce sens, le pays a été très bien gouverné de 1962 à nos jours.

Le pouvoir postcolonial, parfaitement imprégné des ressorts psychologiques de la société algérienne, a compris très tôt que le peuple algérien, longtemps sevré, humilié, dépossédé, spolié, déplacé, frustré et meurtri par la colonisation, épuisé, vidé par la lutte de libération nationale (« sept ans, ça suffit ») et traumatisé et affaibli par dix ans de guerre civile («plus jamais ça »), a plus besoin de pain que de savoir, de stabilité que de justice, d’autorité que de liberté, de possessions matérielles que de vertus morales, d’ordre et de discipline que d’organisation et de civisme, de remplir les villes que de travailler la terre, d’acquérir des biens importés que de produire des biens, de rêver que de réaliser, de croire aux mensonges politiques que d’accepter des vérités historiques, de discours démagogiques que de prêches moralisateurs, d’importer des idéologies que de vivre des traditions du terroir, d’endoctrinement idéologique que de mobilisation économique, d’aliénation que d’exploitation des masses, d’embrigadement que d’émancipation, de subventions que d’impôts, de distractions stériles que d’occupation utiles, de réjouissances que de sacrifices, de sommeil que d’effort.

Considérant l’indépendance comme un « butin de guerre », les dirigeants algériens, décrétèrent le repos du guerrier et décidèrent du partage du butin dans le silence du sommeil du juste ; «Dormez, dormez braves gens, l’Etat veille sur votre sommeil » leur chuchote-t-on à l’oreille, et le peuple y répond massivement en poursuivant son sommeil jusqu’à ce que mort s’en suive. Un consensus s’est imposé « Regda ou t’manger » avec comme mode de répartition «Tu manges, tu manges, tu manges, je mange » ; «  manges et laisse manger » ou  « manges ton pain et tais toi ». 

Alors qu’en terre chrétienne, la règle est « tu mangeras ton pain à la sueur de ton front » ; en Algérie, « tu mangeras ton pain à la souplesse de ton échine ». A tel point que lorsque vous demandez à un algérien de s’asseoir, il s’aplatit. Au lieu de retrousser les manches pour subvenir à ses besoins, le peuple tend la main au pouvoir et s’incline devant ses hommes de main. En effet, « La main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit ».

Les dirigeants autoproclamés vont s’inspirer des méthodes de domination coloniale, pour consolider leurs propres pouvoirs personnels, par la fragilisation de l’Etat naissant afin de fortifier un régime politique autoritaire, omnipotent et omniprésent construit sur des fondations antisismiques par des hommes sortis de l’ombre.

La période coloniale et les conditions particulières d’accession à l’indépendance suscitent l’émergence de structures politiques et économiques post coloniales dotées d’un déficit de légitimité que les élites vont instrumentalisées dans leurs propres intérêts. L’intelligentsia, émargeant à la rente en contrepartie de son allégeance politique, ne produit pas de pensées libres et lucides mais se contente d’envelopper les décisions prises dans des conditions obscures en leur donnant un contenu « scientifique » comme gage de progrès et de modernité.

Cependant, le pouvoir en Algérie entretient habilement la confusion entre archaïsme et modernité. Il joue sur son propre terrain des deux pieds en gardant le ballon tout en marquant des buts en hors-jeu. Il joue avec lui-même. Il est à la fois acteur et spectateur, chef d’orchestre, musicien et compositeur. C’est là le secret de la longévité du régime politique algérien.

Mais cette longévité a un prix ; la dignité d’un peuple ayant vendu son âme au diable. Celui qui, enjolive les choses, inverse les valeurs et multiplie les faux semblants afin de prendre possession de l’âme de ses victimes pour en faire ses adeptes. Un pouvoir que l’élite s’acquiert sur un peuple au moyen de sa dégradation morale. C’est bien la décadence des mœurs qui fait le lit des régimes autoritaires en terre d’islam sous les quolibets des « gardiens du temple ». En partant de la conviction que « l’indépendance est un butin de guerre à se partager et non une responsabilité à assumer devant l’histoire», un pacte tacite d’allégeance est scellé entre le peuple et le pouvoir, le pain contre la dignité. De l’indigénat à l’indigence, le pas est vite franchi. La dignité ne dure qu’un jour, le jour de l’indépendance. Le reste du temps c’est l’indignité. Hier avec la colonisation française, aujourd’hui avec la dépendance aux hydrocarbures.

A. Boumezrag

(*) Le titre est une citation de Tacite

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