22 février 2024
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Quelle place et quel avenir pour notre engineering ?

Analyse

Quelle place et quel avenir pour notre engineering ?

Poincaré écrivait : «On  fait la science avec des faits, comme on fait une maison avec des pierres, mais une accumulation de faits n’est pas plus une science qu’un tas de pierres n’est une maison.»

1-. Place de l’engineering en Algérie depuis son indépendance

Après plus d’un demi siècle, l’ingénierie algérienne n’a connu ni consolidation, ni essor sensible. Nous pouvons même constater qu’elle a régressé et n’occupe à ce jour aucun espace dans l’activité économique.

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Il est peut être utile de rappeler ce qui définit l’ingénierie d’une entreprise voire d’un pays. Parmi les définitions,  on trouve : étude d’un projet industriel sous tous ses aspects (techniques, économiques, financiers, monétaires et sociaux) et qui nécessite un travail de synthèse coordonnant les travaux de plusieurs équipes de spécialistes techniques et économiques.

Je voudrais y apporter la mienne, propre au cas algérien : c’est d’abord une arme de lutte efficace contre le joug néocolonial,  la dépendance et l’assujettissement puis une ouverture certaine vers le développement durable.

Comment peut-on prôner souveraineté et non alignement politique, sans comprendre que cela passe d’abord par une consolidation d’une ingénierie nationale ?

Où se niche donc l’ingénierie en Algérie : Ministères de l’enseignement, de la recherche, de l’énergie, de l’industrie, du bâtiment et TP et les autres, Instituts de recherche, Universités, les grandes entreprises, les PMI, les start-up, les bureaux d’études, etc.

Qui sont les acteurs ? Qui en a la charge ? Qui veille à sa consolidation et son développement ? Autant de questions auxquelles il faudra bien répondre.

Revenons en arrière : En 1962, l’Algérie indépendante était au niveau zéro. Durant le plan quadriennal puis quinquennal des années 70 des « industries industrialisantes » nous fîmes massivement appel à l’ingénierie de tous les pays industrialisés (USA, Europe, Canada, URSS, pays de l’Est, Brésil et Japon en particulier). Nous n’avions ni expérience, ni les hommes, ni les structures pour accompagner les programmes gigantesques d’industrialisation.

En parallèle, des milliers de jeunes algériens titulaires d’un baccalauréat sciences se virent attribuer des bourses d’études à l’étranger (Europe, Japon, URSS, pays de l’Est, Canada et USA en particulier) pour des formations d’ingénieur notamment. Les grandes entreprises publiques avec Sonatrach en tête et les universités étaient les pourvoyeurs de bourses d’études.

Le seul exemple comparable de formation supérieure que je connaisse dans le tiers monde  à cette époque était l’Iraq mais à un degré moindre. Signalons que, dans les années 80, lorsqu’un cadre irakien revenait de formation, il se voyait attribuer une maison individuelle, un salaire élevé comparable à ceux pratiqués en Europe (le dinar irakien était convertible) et un statut de cadre de la nation. En fait des conditions si attractives, qu’une majorité retournait dans leur pays.

Le but de ce programme de formation à l’étranger était de doter  le pays de forces vives capables d’accompagner et de maîtriser les techniques et technologies modernes dont l’Algérie venait de se doter ainsi que renforcer le corps des enseignants et managers. A priori cela ne pouvait être que louable et appréciable. Les slogans de l’époque : « Algérianisation du corps enseignant et surtout  l’homme qu’il faut à la place qu’il faut ». Des slogans,  oui seulement des slogans !

Et c’est ainsi que s’enclencha le naufrage.

2.- Vous parlez d’un naufrage, selon vous quelles en sont les causes ?  

Une première cause de cette débâcle, fut la mauvaise gestion des ressources humaines à tous les échelons de l’Etat, des entreprises et des organismes publics. Une première déperdition des diplômés algériens se produisit avant même leur retour au pays. Le niveau d’un grand nombre des directeurs des ressources humaines DRH des grandes entreprises était plus que médiocre.

Aucune prise en charge ni plan de carrière proposés aux diplômés à leur retour de formation. Ainsi une deuxième fraction de cette population quitta définitivement l’Algérie peu après leur retour, au vu des conditions d’accueil, des postes proposés, de la faible rémunération et sans aucun plan de carrière en filigrane.

Ajouté à cela dans les années 1980, un clivage entre compétences locales et compétences venues de l’étranger  ainsi qu’entre les compétences francophones, russophones, anglophones  et arabophones, fut volontairement cultivé par des groupes politiques malfaisants.

Pour le reste,  ils se sont adaptés tant bien que mal dans un environnement hostile et pour les plus exigeants, on leur montrait ostensiblement qu’ils n’étaient pas les bienvenus en Algérie après 5-10 ans d’absence.  

Le Président Boumediene n’avait-il pas clamait haut et fort dans un discours: « ceux qui ne sont pas contents,  n’ont qu’à partir! ». Un aveuglement idéologique qui conduit plusieurs fils de l’Algérie, dès les années 70 à choisir le chemin de l’exil. La communauté de diplômés algériens exilés à l’étranger est depuis estimée, à plus de 300.000.  Eh bien oui, le message du feu Président fut bien entendu !

D’aucuns dignitaires disaient, il restera toujours quelqu’un plus docile et complaisant pour en assurer la  relève. Ce fut la marque d’un pouvoir autoritaire qui ne transigeait point.

Comme contre-exemple, je citerai d’abord, le Général De Gaulle, après la libération et pour reconstruire un pays dévasté par la guerre mondiale, avait mobilisé les élites françaises dans les grandes administrations centrales pour relancer les grands travaux en leur accordant un statut hautement avantageux.

Plus encore, le président Deng Xiaoping, considéré comme étant à l’origine du spectaculaire développement de la RP de Chine actuelle, n’a-t-il pas lancé en 1989, un appel mémorable à l’endroit de son élite non résidente : Chinois de tous les pays venaient vous enrichir en Chine !

Ces deux hommes d’Etat resteront dans l’histoire comme modèle de bâtisseur d’une nation moderne.  

Voici une deuxième cause du naufrage de l’ingénierie nationale.

Durant la décennie 75-84 un grand nombre d’ingénieurs et chercheurs regagnèrent SONATRACH départements Engineering &Développement et Production, principaux centres nerveux de l’activité pétrolière et gazière. A cette époque, la moyenne d’âge de l’encadrement était de 50 ans et celle des arrivants (cadres formés à l’étranger) de moins de 30 ans.

Au lieu d’associer ces derniers comme des juniors managers, il y eut une volonté délibérée d’écarter ces jeunes bardés de diplômes arrivant en masse et perçus comme une menace à l’occupation de leurs postes. Cela s’est traduit par une déperdition quasi totale de cette manne inespérée qui fondait pourtant tous les espoirs d’un renouveau.  

Ce schéma désespérant est malheureusement à extrapoler aux autres grandes entreprises publiques.

Voici une troisième cause du naufrage de l’ingénierie nationale.

Par ailleurs, dans pratiquement toutes les grandes entreprises apparaissait dans l’organigramme, une direction Engineering & Développement. Un appendice qui sonne bien, mais d’importance secondaire, le département production était le fer de lance incontesté. Quand ce dernier avait besoin de services d’engineering, il recourait sans aucune hésitation ou contrainte aux services de sociétés étrangères qui fleurissaient en Algérie. L’argument de poids : les nôtres, ils n’ont pas d’expérience ! Nous ne pouvons pas nous risquer à des erreurs ! Cette idée a longtemps résisté à toutes les bourrasques et continue à poursuivre son petit bonhomme de chemin sans entraves sérieuses.

Pourtant, il existait bon nombre de bureaux nationaux publics d’études et d’engineering dans plusieurs domaines. Que sont-ils devenus ? Qui les a supporté et encouragé ? Se sont-ils développés ces 2 dernières décennies où plusieurs centaines d’avis d’appel d’offres nationaux et internationaux ont été lancés ? Quel taux de nos besoins ont-ils couvert ? Certains ont disparu discrètement et d’autres sous grands fracas, à l’instar de Condor Brown & Roots.

En définitive, il y a lieu de constater qu’on a fait place nette pour les firmes  étrangères d’engineering qui ont occupé l’ensemble des segments du marché. Des miettes toutefois ont été laissées aux entreprises locales pour de petits projets d’architecture et génie civil.

Voici une quatrième cause du naufrage de l’ingénierie nationale.

Comment qualifier cette situation sinon de meurtre avec préméditation !

3.- La situation est consternante et semble même avoir été instrumentée ?

Durant ma carrière professionnelle j’ai pu observer quatre (4) phases successives :   

  • 1969-79 Phase d’euphorie de l’industrialisation tout azimut menée par l’administration centrale pour aboutir à un total fiasco.

  • 1980-88, Phase de gabegie des plans anti-pénuries conduisant à une banqueroute

  • 1990-99, Phase qualifiée de décennie noire (ni son, ni images)

  • 2000-18, Phase d’aisance financière autorisant un programme majeur d’investissement.

Durant la première phase, l’ingénierie nationale naissante disposait d’un strapontin au théâtre où se jouait l’industrialisation du pays. Seuls les grands tels : Voest Alpine, Fooster Wheeler, Fluor, SNC Lavalin, Booz Allen Hamilton, Mitsubishi, Kawasaki, Sumitomo, Kobe, Technip, Schlumberger, Tractebel, ABB, Basf, Siemens, Bayer, Impresit, Ansaldo, Danieli, Saipem, ENI, BP, GE, Kellogg, Arco, Halliburton, occupaient les premiers rangs.

Aucune forme d’association ou d’implication avec des sociétés d’ingénierie locales ne fut alors imposée à ces géants.

Durant la deuxième phase de désinvestissement, l’ingénierie nationale accumulant des déficits, s’est vue menacée de disparaître. 

Durant la troisième phase les sociétés d’ingénierie nationale virent peu à peu leur personnel clé s’exiler.

Les événements de 1988, mais plus encore  ceux qu’on appelle communément “la décennie noire” vont occasionner un exode sans précédent dans l’histoire de l’Algérie, de cadres qualifiés vers l’Europe, les USA et le Canada.  

Durant la quatrième phase les sociétés d’ingénierie nationale publiques qui survécurent, étaient fortement affaiblies et durent une seconde fois tenir un strapontin au théâtre des appels d’offre internationaux où de nouvelles sociétés étrangères de différentes tailles  occupèrent les premiers rangs (avec l’entrée en lice de l’Espagne, du Portugal, la Turquie, la Serbie, la RP de Chine, l’Egypte, le Liban, etc.)

Là aussi, aucune forme d’association ou d’implication des sociétés locales d’ingénierie ne fut alors imposée pour l’attribution des marchés.

Pour s’acquitter de tout reproche, une nouvelle disposition introduisit une close de préférence nationale. De la poudre aux yeux, car plus de 80% des attributions étaient confiées en définitive, à des sociétés étrangères.

Il est utile de rappeler que l’Algérie des années 70 était technologiquement bien mieux dotée que la RP de Chine (industries pétrolières, mécaniques, sidérurgiques, chimiques, etc.) et rivalisait avec certains pays européens bien devant la Grèce et le Portugal.

A titre d’exemple, en 1983, lors d’une visite d’un réacteur atomique souterrain en RP de Chine, j’ai pu observé combien certains appareils et équipements que nous disposions au Commissariat aux Energies Nouvelles aux Tagarins étaient plus modernes et techniquement supérieurs à ceux utilisés par les chinois. Cependant, si les équipements étaient désuets, l’engineering nucléaire chinois était bien plus avancé et très solidement consolidé.    

En terme de chronologie en moins de 40 ans la RP de Chine devint la 2ème puissance économique mondiale. A une échelle plus réduite la Corée du sud, sans ressources naturelles, n’a eu besoin que de 25 ans pour se hisser au 11ème rang des nations les plus industrialisées.

Je suis tenté de demander à nos dirigeants, après 50 années écoulées, combien d’années supplémentaires seront-elles nécessaires à l’Algérie pour se hisser au rang des pays nouvellement industrialisés ?

A l’issue de ce constat dantesque de l’engineering nationale, on est en droit de se poser la question suivante : Qui sont les acteurs qui ont orchestré le naufrage de l’ingénierie nationale ?

4.- Avec un tel passé l’ingénierie algérienne peut-elle s’inventer un avenir ?

Le  mal est fait ! Comment peut-on construire durablement notre génie national ? C’est une question fort intéressante que je placerai comme priorité pour notre pays.

Notons d’abord qu’un changement s’est opéré dans ce secteur. En effet, les sociétés privées marquent davantage leur présence sur le marché et certaines sociétés étrangères ont élu domicile en Algérie (sociétés de droit algérien). Ce sont des éléments nouveaux et positifs car toutes emploient en majorité un personnel local.

Pour la suite, la responsabilité incombera totalement à l’Etat car les principaux donneurs d’ordres sont des organismes nationaux centraux ou grandes entreprises publiques parmi lesquelles figurent en tête Sonatrach et Sonelgaz

Il est important de rappeler que se sont des contrats du type : EPC (*) et EPCM (**) qui ont été surtout utilisés dans l’industrie de la construction et de l’ingénierie industrielle et pétrolière. Le rôle principal de ces contrats est d’organiser et de répartir entre les différents acteurs du projet chacune des tâches qu’exige la réalisation : identification des partenaires, études d’engineering, exécution  des travaux, les approvisionements, les fournitures, les livraisons,…

De plus, il faut comprendre comment fonctionnent ces sociétés qui conservent un personnel clé limité et qui disposent de data bases de centaines d’ingénieurs-consultants, à qui, elles font appel selon la nature du projet  et ses besoins.

Enfin, il faut garder en tête quelques chiffres clés sur au moins 2 cas :

  • Une société qui vous facture une étude d’engineering d’un montant de 1.000, gardera 500 pour les propriétaires et/ou actionnaires, 25 pour rémunérer les ingénieurs qui interviendront et 25 pour couvrir les différentes charges

  • Une société qui vous facture un projet en EPC, donc le montant sera bien plus élevé,  en moyenne gardera 25-30% du montant total pour les propriétaires et/ou actionnaires, 50% pour les fournitures, 10-20% pour l’engineering, 5-10 % pour rémunérer les ingénieurs qui interviendront et 5% couvrir les différentes charges.

En définitive, on voit de suite que les marges prélevées par ces sociétés sont bien plus importantes que celles des fabricants d’équipements et se sont elles qui s’imposent sur les marchés. Les plus grandes (USA, RP de Chine, Japon, Europe) opèrent très souvent avec de forts appuis politiques et par l’octroi de commissions et retro commissions. Plusieurs scandales sont apparus en Algérie et à travers le monde et jusqu’au plus haut niveau des états.

Question : Peut-on peu ou prou s’affranchir des fourches caudines de ces sociétés ?

Comme exemple édifiant, dans les années 1980, j’ai assisté à la construction d’une centrale électrique thermique de 900 MGW. Plusieurs entreprises algériennes engagées auprès de deux grandes entreprises allemandes, réalisaient 50% des travaux (génie civil, câblerie et chaudronnerie) l’engineering, le montage électronique et la fourniture & installation des turbines étaient de fabrication allemande.

40 années après, à quoi devrait-on s’attendre en terme d’intégration nationale en matière de construction de centrales électriques thermiques de ce type ?  Si vous regardez les contrats signés pour les 5 dernières centrales avec des firmes étrangères, vous comprendrez alors, les motifs qui fondent mon indignation et mon pessimisme.

En Algérie, au stade actuel, il est illusoire de répondre par oui à la question ci-dessus.  Cependant, il est possible d’agir pour réduire leur forme d’intervention et y associer de façon significative des entreprises locales non pas uniquement en sous-traitance de travaux mais aussi dans l’engineering.  

Par exemple, sillonnons autour du secteur de l’énergie et prenons le programme des centrales photovoltaïques. Nous lisons en grands titres :

« L’Algérie s’engage avec détermination sur la voie des énergies renouvelables afin d’apporter des solutions globales et durables aux défis environnementaux et aux problématiques de préservation des ressources énergétiques d’origine fossile ». « Le solaire devrait atteindre d’ici 2030 plus de 37% de la production nationale d’électricité » et enfin « d’ici 2030, il est prévu l’installation d’une puissance de près de 22.000 MW pour le marché national ainsi qu’une possibilité d’exportation allant jusqu’à 10 000 MW. Enfin, un premier appel d’offre national de 150 MW sera lancé avant la fin de cette année. ». 

Entre parenthèses, nous sommes accoutumés à entendre des annonces ubuesques et disproportionnées par plusieurs ministres, auxquelles personne n’y croit bien sûr (planter 1.000.000 d’ha de cultures intensives d’oliveraies en 15 ans, attirer 2 millions de touristes étrangers avant 2020, produire 22.000MW d’énergies photovoltaïques d’ici 2030, construire 1.000.000 de logements avant 2019, autoroute Est-Ouest achevé totalement avant 2010, plus aucun usage de sacs plastiques à la fin de l’année, etc.). Ceux qui lancent ces annonces  savent pertinemment qu’ils ne seront plus là pour justifier leur errance et qu’à fortiori aucun compte ne leur sera demandé.

Un projet de centrale photovoltaïque, c’est d’abord de l’engineering puis de la sous-traitance en fabrication et services.

Arrêtons de considérer les algériens comme des « ignorants », tout le monde sait comment se construit une centrale photovoltaïque raccordée au réseau.  Pour rappel sommaire, on trouve généralement les équipements suivants :

  1. Des panneaux photovoltaïques  

  2. Des structures porteuses ou de fixations : 

  3. Des composants de distribution courant DC ou AC

  4. Des câbles, connectiques, protections, etc.

  5. Des onduleurs

  6. Des systèmes de supervision et contrôle: 

  7. Des compteurs de production  

(Dans certain cas, le système peut aussi être équipé de batteries, destinées à stocker l’électricité)

Seul le point 1 fera l’objet d’importations en kit pour assemblage & montage local mais tous les autres composants peuvent être produits en Algérie.

Voici le test de vérité qui répondra à la question portant sur l’avenir de l’ingénierie nationale. Le Ministère de l’énergie va-t-il imposer que seul le point 1 fasse l’objet d’importations en kits pour rompre avec les anciennes pratiques de projets clés en main confiés à des entreprises étrangères ?  Qu’en fait, les accords de transfert en devises soient strictement et uniquement dédiés à l’importation des cellules photovoltaïques très probablement de la RP de Chine?

En définitive,  je garde mes motifs d’inquiétude, mais nous verrons prochainement si l’Etat persiste et signe ou si notre engineering et nos capacités de fabrication pourront enfin s’inventer un avenir.

5.- Précisez-nous un peu plus vos motifs d’inquiétude

Depuis l’indépendance à ce jour, tous nos dirigeants sans exception ont parlé de l’importance du transfert de technologie et savoir-faire, à tous les niveaux des discours : ce qui revient à dire en public que nous voulons coûte que coûte développer notre propre engineering et savoir faire.

Pourtant, je viens de montrer que depuis un demi siècle à l’opposé, c’est une pratique de déni.

Rappelez vous durant la colonisation dans le cycle d’études primaires la barrière pour les jeunes écoliers « indigènes » privilégiés, était le certificat de fin d’études primaires. Un nombre infime « d’indigènes » franchissaient ce niveau limite. Il n’était pas souhaité par le colonialisme qu’une élite « d’indigènes » puisse éclore. A l’époque, c’était cela le colonialisme !

Mais aujourd’hui, comment interpréter qu’on puisse refuser  l’accès au savoir-faire et aux technologies aux ingénieurs algériens, pour des projets engagés en Algérie, financés par nos autorités centrales?  

Pour ma part, j’ai eu la chance grâce à des missions onusiennes notamment, d’effectuer des « study tours » dans des pays comme l’Inde, le Brésil, la Tchécoslovaquie puis la PR de Chine dans les années 80. L’observation, l’examen et la réflexion durant ces voyages, m’ont permis de déceler le modus operandi du transfert de technologie.

Chacun de ces pays a su trouver un mode opératoire adapté à ses capacités, sa culture, son contexte et son environnement et chacun a réussi à saisir cette matière noble abstraite et à bien la consolider.

L’Algérie, n’a pas pu le faire tout simplement parce qu’elle n’a même pas essayé !

Interrogeons-nous alors qui sont les auteurs de ce « génocide intellectuel »

S’agit-il d’inconscience et d’irresponsabilité ? Ou bien d’intérêts individuels ou collectifs ? Des complots ourdis par des puissances ennemies ? Des hommes de l’ombre, à Paris ou à Washington qui montent des « deals » visant leurs seuls intérêts ?

Notre génération hautement qualifié, ne peut plus se taire lorsque, sans gène ni honte et sans rougir, elle entend aujourd’hui des ministres parler de recours à l’assistance technique étrangère, de signature de contrats d’engineering avec des sociétés d’outre atlantique, comme il y a 50 ans en arrière.

En définitive, on veut nous coincer au sol et rendre notre envol impossible !

6. Mais alors que faire ?

Il s’agit  de comprendre que l’engineering  c’est d’abord un problème de ressources humaines. Cette ressource malmenée, méprisée, mal-aimée à qui nos dirigeants n’ont jamais accordé une quelconque importance. Peut-on leur demander de revoir leur copie et placer celle-ci au cœur de leurs préoccupations ?

Tous les pays que j’ai cités, ont adopté une stratégie de séduction à l’endroit de leur communauté « d’ingénieurs-chercheurs-développeurs ». Il existe un grand nombre d’exemples de transfert de technologie étrangère par le biais des scientifiques expatriés en diffusant la production scientifique à partir de l’étranger, en participant de manière active à la recherche scientifique nationale, en multipliant les activités d’expertise au profit du pays d’origine, ou revenir pour développer des start-up high tech.

Cette stratégie, plusieurs pays l’ont comprise et pleinement appliquée

Les Indiens ont produit des textes légaux, octroyant crédits bonifiés, exonérations  et nombre de facilités aux non résidents qui viendraient s’installer dans le secteur de la production hightech et l’engineering. Les Turques ont fait de même. Les Chinois ont fait massivement appel aux Hongkongais, Taiwanais et Sino-Américains pour s’installer en RP de Chine.  De plus toute société étrangère souhaitant opérer dans le marché chinois doit impérativement s’associer avec un partenaire local. Notons que les entreprises et les instituts chinois peuvent sans entraves faire appel à des consultants étrangers pour compléter leur expertise. De plus, elles usent d’une démarche offensive de rachat d’entreprises de haute technicité dans le monde, ce qui a d’ailleurs ébranlé nombre de pays.   

Ce sont des mesures si évidentes qu’il n’y a pas lieu d’en lister ici davantage : elles inscrivent  à l’encre rouge la volonté d’un pays de bâtir une expertise nationale puissante et compétitive.

Aujourd’hui, que faisons-nous de tout cela? Que nous manque-t-il ? Comment combler nos insuffisances ? Comment booster nos sociétés d’engineering ? Comment agir pour une mise à niveau ? Que faire pour combler le retard cumulé ? Comment s’affranchir progressivement de l’assistance technique étrangère en bâtissant  notre propre engineering ? Qui fait barrage ? Les donneurs d’ordres agissent-ils seuls ou en collusion avec des forces occultes extérieures ? Qui donnera le coup de pied salutaire dans la fourmilière ?

A ma connaissance, aucune de ces questions n’a été sérieusement abordée publiquement par nos députés, nos Ministères techniques, pas même l’esquisse d’un projet-programme permettant de répondre   précisément à ces questions si simples mais fondamentales pour apporter solutions et perspectives.

Que savons-nous faire aujourd’hui ? Que maîtrisons nous ? Comment construire seul nos prochaines centrales électriques photovoltaïques ou thermiques, nos unités de dessalement d’eau de mer, nos centres d’enfouissement, nos tunnels de métro, nos barrages, nos lignes de tramways et chemins de fer, nos aéroports, nos vaccins ? Jusqu’à quand resterons-nous des spectateurs de l’édification de notre pays par les autres ?  Les algériens n’en sont-ils pas capables ? Les algériens d’ici et d’ailleurs réunis n’en sont-ils toujours pas capables ? Qui arbitre et décide ?

Face à l’immobilisme constaté au niveau des politiques publiques en matière d’exode des compétences nationales à l’étranger, une infinité de questions surgissent et qui resteront peut être longtemps sans réponses.

L’enjeu est de taille, car il conditionne notre souveraineté et l’avenir des futures générations.   

Je me permets encore une fois de reposer ici les mêmes questions : Qui sont les arbitres (élus, administrations, ministères, syndicats, société civile, medias, etc.) ont-ils les données et les compétences ? Connaissent-ils les enjeux ? Qui défend nos intérêts communs ? Où nous conduisent-ils ? Le savent-ils ?

En 1954, le Président Nasser amorça  le mégaprojet du barrage d’Assouan en haute Egypte,   pour étendre les surfaces irriguées, améliorer la navigation sur le fleuve et produire de l’électricité. En 1956, pour des raisons politiques l’aide technique et financière, des USA et de la Grande Bretagne fut refusée. Aussi le Président Nasser se tourna alors vers les capacités nationales avec un appui technique soviétique. Toutes les entreprises égyptiennes publiques et privées y prirent part dans l’engineering et la construction du plus grand barrage au monde. Voilà comment l’Egypte a édifié les bases de ses capacités d’engineering, incontestables aujourd’hui.

L’Algérie dispose de plusieurs centres de recherche, d’entreprises privées et publiques du secteur, une diaspora aux quatre coins de la terre et qui ont certainement aussi des solutions ad hoc à proposer, si réellement les pouvoirs publics étaient en quête de solutions pour l’édification d’une ingénierie nationale durable.  

7. En conclusion, quel est votre message    

Arrêtons de traiter la jeunesse algérienne comme des enfants gâtés à qui on achète leur docilité et leur résignation (ANSEEJ, etc.), et les techniciens algériens comme des juniors,  sous classés, inexpérimentés voire incompétents. Ces derniers, sous d’autres cieux, ont fait leurs preuves en Europe, aux USA et au Canada.

Je dis que les projets algériens doivent être confiés aux algériens avec éventuellement un complément extérieur. Ceux qui savent connaissent parfaitement leurs limites et si on leur demandait d’aller au-delà, ils sauront alors mieux que quiconque, aller chercher le chaînon manquant. Cette dépendance endémique entretenue artificiellement doit être maintenant perçue comme une humiliation à notre intelligentsia.   

Il s’agit en définitive d’engager des actions concrètes pour sortir coûte que coûte du sous développement, de la régression et de la récession :

  • Une politique économique fondée sur le compter sur soi  

Les concours internationaux doivent disparaître au profit des concours nationaux. Ouvrir bien grandes les portes aux gens du savoir résidents et non résident.  

  • Mobilisation des compétences : Encourager davantage la création de bureaux d’études, mobiliser les compétences nationales et attirer les techniciens et ingénieurs non résidents.  Faciliter au contractant local, dans le cadre d’exécution de contrats, le recours éventuel à des experts étrangers. Attirer des experts, professeurs, ingénieurs spécialisés et d’autres seniors à venir travailler en Algérie dans des organismes ou sociétés privées et publiques ou créer leurs propres entreprises.

  • Partenariat national : Partenariat Public Privé (PPP) pour des grands projets structurants, notamment dans l’énergie, l’agriculture, l’industrie du pétrole et gaz, l’hydraulique et les TP.  

  • Partenariat international : Engager des Partenariats et coopération technique d’exception à long terme avec les Etats de pays comme les USA, l’UE, la RP de Chine, la Corée du sud, l’Inde, le Brésil… Formations spécialisées, study tours, conférenciers, séminaires, joint ventures, etc.

  • Niveaux d’exigence de qualification : Dans le cas d’une Joint Venture JV avec une société étrangère  spécialisée, donner à la nouvelle JV, la qualification équivalente de celle détenue par  la société étrangère.

  • Qualification et formation continue : Apporter des concours aux formations qualifiantes aux personnels actifs dans les administrations et les entreprises. Formation interne et continue obligatoire dans les administrations et organismes étatiques. Plans de carrière liés à un programme de qualification revalorisée.  

  • Facilitations aux entreprises high tech algériennes d’acquérir des entreprises étrangères pour permettre des sauts qualitatifs et de maîtrises techniques. En particulier dans les TIC, Biotech, GénieSoft, Tech de l’eau, etc.

  • Ouvrir l’enseignement supérieur aux personnels spécialisés étrangers Utilisant tous les moyens possibles (vidéos-conférences, séminaires, workshops, etc.) Inviter les plus grands spécialistes à participer à des mises à niveau cycliques, périodiques.

  • Programmes de R&D jumelés avec des pays avancés cofinancer des programmes de recherches sur les thématiques particulières : irrigation, production agricole & ressources halieutiques, énergies renouvelables, TIC, biotechnologies, contrôle & sécurité, etc.        

 

Quand nos hommes politiques auront-ils le courage de dénoncer la main mise des lobbies internationaux sur notre engineering ? Qui arrêtera le discours paternaliste de ceux qui savent mieux que nous, ce qui est bon pour nous ?

Les gouvernements successifs de l’Algérie indépendante ont échoué à bâtir notre génie national. Notre pays gangrené par le despotisme, les inégalités et l’ignorance a engendré des fils capables de se retourner contre lui, jusqu’à commettre les pires crimes. Les algériens se sont repliés sur eux-mêmes, ont perdu foi en la RADP s’acheminant irrésistiblement à plus d’intolérance et d’indifférence.

Nous devons avec réflexion, effort et énergie, cultiver un sentiment d’appartenance à une grande nation aux héros si grands, issus d’une histoire millénaire et de victoires remportées lors d’innombrables batailles contre tous nos occupants. Cette fierté sera le résultat d’épreuves surmontées ensemble en    réveillant le patriotisme qui nous habite tous, qu’on le taise ou qu’on le confesse !

Assurément, il nous appartient à tous, aujourd’hui d’inculquer dans le cœur et l’esprit de nos enfants la fierté d’être algérien comme au lendemain de l’indépendance dans une renaissance du sentiment patriotique : impulser un second souffle, une orientation assumée et responsable permettant aux  algériens de s’épanouir par le savoir.   

La force de notre pays doit reposer sur la fierté de vaincre nos ennemis, l’ignorance, les obstacles au développement et toutes les forces du mal qui le minent de l’intérieur.

Seule une consolidation de l’ingénierie nationale permettra de reconstruire une fierté, un renouveau ouvert à l’innovation et au développement durable du high-tech conjuguant productivité et modernité.

C’est autour de ce vaste débat que je souhaiterai aujourd’hui réunir les entrepreneurs, experts, politiques, universitaires et tous les acteurs de la société civile, afin qu’ensemble nous puissions poser la pierre angulaire de notre unité.

Pour ne pas rester dans le constat, l’indignation, la consternation voire le rêve, j’invite les forces vives du pays à s’exprimer et proposer des solutions, des actions, des moyens de sortie de cette perpétuelle dépendance pour bâtir nous-même notre maison commune : l’Algérie. Cela me fait penser à une citation du Duc de Sully « Tout homme dévoué à son pays doit payer à sa patrie son tribut de patriotisme en lui disant tout ce qu’il croit en sa conscience, être la vérité ».

Cette question, qui oppose et divise, je souhaite qu’elle devienne l’instrument qui unifiera les Algériens autour d’une règle d’or : Algeria First.

Pour finir, je reprendrai la citation de Poincaré en avant propos, à mon compte ainsi :

On bâtit un génie national en consolidant toutes ses élites, comme on construit une maison en consolidant les pierres, mais la dispersion des élites n’est pas plus un génie national, qu’un lit de pierres n’est une maison.    

L. G.

 (*) Lies Goumiri est docteur d’Etat ès-sciences de l’Institut National Polytechnique de Grenoble (France) et diplômé de Sciences Po Paris. Il a occupé d’importants postes dans l’administration centrale, CEO dans plusieurs entreprises publiques et privées. Il a été associé à plusieurs missions de l’ONUDI et enfin consultant pour divers organismes et sociétés étrangères asiatiques et européennes.

(*) EPC signifie Engineering Procurement and Construction qui se traduit en français par Ingénierie, Approvisionnement et Construction. La spécificité du contrat EPC c’est que le contractant s’occupe de l’ensemble du projet, de l’installation, des matériaux nécessaires puis de la réalisation soit directement soit en sous-traitant une partie des travaux. Il porte la responsabilité du projet.

(**) EPCM signifie Engineering, Procurement and Construction Management qui se traduit par Ingénierie, Approvisionnement et Gestion de la construction .Le contrat EPCM est un contrat dans lequel une société d’ingénierie ou bureau d’étude s’engage préalablement à fournir différents services comme :

Les études et la conception du projet l’accompagnement à la gestion du projet et la représentation du MOA aux différentes étapes du cycle (appels d’offres, décomposition du projet en lots…) le suivi de l’approvisionnement des matériaux sur le chantier le pilotage de l’ensemble des documents pour le bon déroulement du chantier. L’assistance au maître d’ouvrage dans la réception des divers composants de l’ouvrage, afin que celui-ci puisse obtenir un ouvrage complet. L’entrepreneur EPCM coordonne les différents points situés ci-dessus, mais il veille aussi à ce que l’ensemble du projet se déroule correctement selon les besoins du chantier. Il peut décider d’entreprendre ou non un travail réel sur le chantier. Les contrats EPCM s’appliquent en particulier dans le génie pétrolier, chimique, mais aussi gazier.

Auteur
Liès Goumiri (*)

 




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