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27 février 2024
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Récit-feuilleton. Exils (13)

Les années lycée allaient ajouter un autre malheur à ces  péripéties sans fin reconduites sous le sceau de la misère sociale que leur génération subissait de plein fouet.

L’un de ses camarades d’infortune allait décéder ; ils habitaient le même quartier, près d’Aïn Moreau. L’occasion lui fut donnée de le voir pour la dernière fois à un moment où apparemment il décida de quitter ce monde et ses abominations. C’est ainsi qu’il le revoit  encore, quelques jours avant le grand voyage dans l’inconnu…

Il fumait ce jour là. Le regard terne et lointain. Il tirait sur sa cigarette d’une manière saccadée, comme s’il voulait la broyer entre ses dents. L’avaler. Son visage émacié avait pris une couleur qui tirait sur le noir charbon. Ses gestes nerveux rendaient son angoisse indéchiffrable. Il était agité d’une façon inhabituelle. On aurait dit qu’il tremblait. Pourtant, majestueux dans l’azur, un soleil estival taquinait de ses rayons les habitants de la cité d’Aïn Fouara. Il n’en avait cure.

Il marchait à ses côtés. Pas un mot ne sortait de sa bouche. Ce jour là, le silence était devenu son credo, sa raison de le côtoyer. Il devait se taire et aller au gré de la fantaisie de son esprit tiraillé par des pensées obscures. Il aurait voulu pénétrer son indifférence et le questionner sur le mal qui rongeait son for intérieur. Les efforts déployés auparavant pour le sortir de son mutisme se révélèrent vains. Que pouvait-il bien se passer dans sa tête ?

Récit-feuilleton. Exils (12)

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Sa cigarette éteinte lui pendait entre les lèvres. De temps à autre, il bredouillait des sons inintelligibles. On aurait dit qu’il se parlait lui-même. Il s’arrêtait sans se soucier le moins du monde de sa présence. Parfois, il posait ses doigts sur son front comme pour se rappeler qu’il existait. Sans doute se remettait-il en tête qu’il vivait ; puis, il s’engouffrait au milieu de la foule indifférente pour se replonger dans son bain de silence.

Omar se précipitait pour le rejoindre afin de ne pas se faire distancer. Sa fougue l’étonnait. Pouvait-on s’imaginer qu’en un corps aussi émacié, il puisse y avoir autant d’énergie ? Il le dévisageait. Il était imperturbable. Il marchait. La marche était devenue, ce jour là, son mode d’existence privilégié. Il exprimait toute on attitude à l’égard de la société par la marche. Il fumait également.

La cigarette était devenue sa manière de s’exprimer face à un environnement des plus hostiles. Il est vrai que Lamri devait travailler nuit et jour pour arriver à amasser quelques dinars. Pour lui et pour sa mère. Sur son visage renfrogné, un sourire narquois passait de temps à autre tel un éclair. C’était un signe du retour au monde de vivants ?

Il devinait ses appréhensions. Mais, il devait l’encourager à les vaincre. « Lamri, lui soufflait-il à l’oreille, dis-moi ce que tu as ? C’est ton ami de toujours qui t’appelle. Confie-toi à moi ». Il s’arrêtait, le regardait avec des yeux vides, se croisait les bras et paraissait méditer. Au café, il le dévisageait comme s’il ne le reconnaissait pas, comme s’il le voyait pour la première fois. Lamri ne l’écoutait plus.

Il regardait au loin, n’ayant pour d’autres horizons que leurs rêves déchiquetés par les tracas quotidiens. Mille paradoxes brisaient leurs illusions à force d’être ressassées. Ils gisaient dans un état de pauvreté exagérément grossi par une ignorance des choses de la vie. Le poids de ces réalités pesait sur leurs consciences et plissait leurs  fronts. Ils n’avaient cure de tout cela. La chose qui importait alors à leurs yeux était qu’ils devaient aller à la chkoula, l’école. Y manger chaque jour à la cantine. Et y voir un moyen d’être un jour quelqu’un comme l’espérait leurs parents. C’était une situation vécue à l’ombre de l’avènement de l’indépendance du pays…

Il se revoit tablier noir, les cheveux coupés en brosse et la mine prête à rougir à l’approche de l’instituteur. Devant le tableau immense, mis en rapport avec leurs tailles de gamins, ils balbutiait quelques vers. Le « Bien, à ta place, dix sur dix » représentait alors pour eux nous le pinacle des idéaux du monde de l’enfance. C’était un mal presque irrémédiable qu’on leur  inoculait. Jusqu’à tuer en eux l’amour du monde. Insouciant alors, ils nageaient dans l’extase et la joie par la grâce de la possession d’un bon point au sujet duquel ils se querellaient à qui mieux mieux.

De l’enfance de Lamri, il garde l’image d’un visage malicieux. D’un garçon à l’esprit inventif avec lequel il  rivalisait  d’ardeur pour imposer chacun son point de vue dans le domaine du dessin. Après l’école et surtout les fins de semaine, ils  achetaient et vendaient des illustrés : Akim, Zembla, Rodéo… Ils exhibaient leurs dessins aux regards admiratifs, mais parfois réprobateurs, de leurs camarades de classe.

Leurs idéaux se rejoignaient. Ils aspiraient à un changement de leurs conditions de vie. Ce point commun fut en grande partie à l’origine de leur  amitié qui ne devait cesser qu’avec sa mort. Faute de jouets, ses idées ingénieuses le conduisirent un jour à amasser des planches, du fer, des roues et à en faire une sorte de voiture qui attira sur lui tant de regards envieux. Il avait le génie du bricolage.

Il revoit encore ce garçon au teint très brun et aux cheveux longs et noirs. Cartable sous le bras, illustré entre les mains, il descendait la ruelle pour se diriger vers la maison où l’attendait sa mère. Dehors, il trouvait toujours l’occasion de s’amuser aux dépens de l’un de leurs compagnons de jeu, mais c’était un brave garçon dont il a pu, à maintes reprises, apprécier la gentillesse. Indépendante en grande partie de sa volonté, cette existence ne le plongea pas dans le malheur.

Dans le bonheur non plus. Il était orphelin de père. Livré aux dangers de la rue, il souffrait de ne pouvoir développer son intelligence. D’assouvir une curiosité d’adolescent prêt à être happé par les vicissitudes de la vie d’adulte. Ce n’était pas l’euphorie pour lui. Son père décéda avant qu’il ne fût admis en ce monde. D’origine rurale et sans aucune qualification, sa mère ne pouvait travailler d’une manière stable. Il lui fallut effectuer pour le compte de nos voisines de menus travaux. Il dut l’aider pendant trois ou quatre ans environ en recourant à divers métiers. Pour avoir une ressource de survie… A ce jour, l’Etat algérien n’a pas pensé à mettre en place un revenu minimum pour les plus démunis en leur qualité d’Algériens qui ont plus que quiconque droit à une répartition des recettes des hydrocarbures.

Par un jour d’automne où le temps faisait grise mine, il apprit par sa mère que Lamri avait succombé à sa peine. Sa mort le bouleversa d’autant qu’il l’a appris une semaine environ en retard, il était alors enseignant à Aïn El Kébira dont il ne  revenait que le week end. Au vu de sa santé qui déclinait de jour en jour. Il était inévitable que la mort eût raison de lui. Mais il lui fut difficile d’imaginer la disparition d’un ami avec lequel il avait grandi et partagé bien des vicissitudes. Lamri, comme tant d’autres de leurs camarades d’infortune, avait été spolié de ce que l’être a de plus cher, l’enfance et l’adolescence. En bon philosophe, Lamri avait-il préféré partir pour mettre fin à cette agonie ? Certains de leurs compagnons de jeu, dans la cité, le susurraient…(A suivre)

Ammar Koroghli-Ayadi, auteur-avocat 
Email : akoroghli@yahoo.fr

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