20 février 2024
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Rencontre avec Blaise Rosnay du Club des Poètes

Le Cercle des poètes
Crédit photo : https://www.facebook.com/vivelapoesie

Le Club des poètes est cette taverne quasi mythique située au 30, rue de Bourgogne dans le septième arrondissement de Paris, où l’on peut dîner tout en célébrant la poésie.

Lieu de rencontre des poètes et amis de la Muse, où chacun peut déclamer des vers ou simplement écouter autour d’un verre, c’est un havre de paix, d’échange, de spectacle, dédié à la poésie.

Des poèmes de toutes les époques, de tous les pays, connus ou pas connus sont déclamés chaque soir par des jeunes et moins jeunes, devant un public émerveillé.

Cette belle histoire commence en 1961, quand le poète Jean-Pierre Rosnay, ancien résistant, épris de liberté, le père de Blaise Rosnay l’actuel propriétaire, décide d’ouvrir ce restaurant avec sa femme Marcelle, la sœur de Georges Moustaki, Mahmoud Darwich, Raymond Queneau, Louis Aragon, Pablo Neruda, et d’autres, sont passés par là.

En 1978, il organise avec Léopold Sédar Senghor, le premier Festival international de poésie de Paris, qui accueille des poètes du monde entier.

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Des JAR au Club des Poètes, Jean-Pierre Rosnay fonde après la guerre le mouvement poétique les JAR (Jeunes Auteurs Réunis) auquel se joignent, son beau-frère Georges Moustaki, Guy Bedos et Georges Brassens.

Le poème, Liberté Égalité Fraternité de Victor Hugo, fit scandale en pleine guerre d’Algérie, il fut censuré, les interviews de Louis Aragon et Pablo Neruda disparaissent aussi, son émission fut interdite.

Jean-Pierre Rosnay anime des émissions de poésie à la radio et la télévision jusqu’en 1983, et tient la rubrique poésie de l’hebdomadaire, Les nouvelles littéraires, journal littéraire créé en 1922.  Jean-Pierre Rosnay fut un esprit libre jusqu’à sa disparition en 2009. Son fils Blaise reprend le Club des Poètes.

Le Matin d’Algérie : À la mort de votre père, le poète Jean-Pierre Rosnay, vous reprenez le Club des Poètes, qui est Blaise Rosnay ?

Blaise Rosnay : Alors, en fait, je participe à la vie du Club des Poètes depuis ma prime enfance. J’ai couru entre les chaises de ce lieu quand j’avais 5 ou 6 ans. J’ai appris les lettres et les mots en écoutant les poèmes de tous les temps et de tous les pays. Je dis des poèmes depuis que j’ai 7 ou 8 ans. J’ai accompagné l’action poétique de mes parents tout au long de ma vie, même si j’ai fait aussi des études d’ingénieur. Mais l’univers poétique est si vivant, si libre, si attachant, qu’il m’était impossible de m’en séparer pour me consacrer à une carrière d’ingénieur, alors je suis vite revenu « au bercail » et je me suis occupé de différents aspects du Club auprès de mes parents, comme par exemple, l’édition de notre revue, l’organisation de spectacles, etc.

Le Matin d’Algérie : Le Club des Poètes est un lieu qui célèbre la poésie au quotidien, qui fascine jeunes et moins jeunes, quel est le secret de cette réussite et longévité ?

Blaise Rosnay : Le secret, c’est que la poésie touche les cœurs tout simplement, qu’elle nous élève et nous rassemble dans notre aspiration commune pour la bonté, commune à tous les êtres humains. La politique sépare, la religion sépare, la compétition professionnelle sépare. La poésie rassemble et réunit les personnes humaines de tous les horizons qui, l’espace de l’écoute d’un poème, de sa lecture ou de son écriture, n’ont plus de doute. Nous faisons tous partie de la même famille humaine,
une famille qui ne peut se nourrir que de pain, mais a besoin de beauté, d’intelligence, de sensibilité, d’émotions simples et vraies, et c’est cela qu’offre la poésie.

Le Matin d’Algérie : Votre père est le poète libre par excellence, qu’en pensez-vous ?

  • Blaise Rosnay : Je pense que c’est tout à fait vrai. Mon père a passé son adolescence dans les combats de la Résistance pour rejeter les tenants d’une idéologie mortifère, raciste, barbare et il a offert les plus belles années de sa jeune vie pour ce combat. Après la guerre, le gouvernement français a voulu l’intégrer à l’armée française, car il voyait d’un mauvais œil ces jeunes gens sans uniforme qui avaient durant la guerre accompli le travail que l’armée régulière avait largement abandonné, en luttant avec ferveur pour la libération du territoire français. Mais mon père a refusé l’uniforme.

    Je tiens à dire aussi, puisque je m’adresse à un grand journal algérien, que mon père, qui avait beaucoup de sympathie pour Kateb Yacine et Mohammed Dib, a pris position immédiatement pour l’indépendance de l’Algérie, ce qui ne lui a pas valu, d’ailleurs, en France, que des amitiés.

Je me souviens qu’il m’avait raconté avoir été, lors d’une soirée du Club des Poètes, provoqué et agressé par des partisans belliqueux de l’Algérie Française, contre lesquels il avait même été obligé de se battre physiquement. Ce qui n’empêchait d’ailleurs pas mon père d’avoir des amis « pieds-noirs » comme par exemple le chanteur Jean-Claude Leguem et le comédien Philippe Téton, qui tous deux avaient gardé un grand amour et une grande nostalgie pour votre pays.

Par ailleurs, mon père a toujours été libre de toutes les appartenances. Par exemple, un peu comme Victor Hugo, mon père était, je crois, tourné vers Dieu, mais complètement indifférent au pouvoir de toutes les autorités religieuses.

Il ne considérait pas non plus les personnes en fonction de leur statut social et ses amis pouvaient appartenir à n’importe quel milieu. Et même vis-à-vis du monde littéraire, il s’est toujours montré très indépendant, refusant de jouer le jeu des relations et des accommodements, si souvent nécessaires dans ce milieu comme dans d’autres pour se frayer un chemin. Cela explique pourquoi, à mon grand dam, les éditions Gallimard n’ont pas réédité ses œuvres depuis 50 ans, ce que je trouve dommage et injuste, compte tenu de la beauté de son œuvre et de tout ce qu’il a fait pour la France, pour la fraternité entre les peuples et pour la Poésie.

Le Matin d’Algérie : Un mot sur votre mère Marcelle, « la Muse », dont la présence illumine les lieux.

Blaise Rosnay : Ma mère est une personne merveilleuse qui a été le soutien continuel et inconditionnel de mon père dans toutes ses poétiques aventures. Elle est née à Alexandrie, est venue faire un petit tour à Paris à la fin de ses études, et n’est plus jamais revenue, car entre-temps, elle était tombée amoureuse de mon poète de père. Mon grand-père dirigeait « La Cité du Livre » à Alexandrie qui en était à l’époque la plus grande librairie, lieu de rassemblement des poètes et écrivains du monde entier quand ils passaient par l’Egypte. Ma mère a vécu toute son enfance
parmi les livres et bien sûr, après sa rencontre avec mon père, la poésie est devenue toute sa vie, et toutes les folies que mon père a voulu faire au nom de la poésie, cette petite fille sage d’une bonne famille d’Alexandrie, les a faites avec lui. Elle connaît des dizaines de poèmes par cœur, et c’est elle seule qui savait apaiser mon père dans les tumultes des combats de la vie.

Le Matin d’Algérie : Dans un monde déchiré par le matérialisme sauvage, le poète a-t-il encore sa place ?

Blaise Rosnay : Plus que jamais, bien sûr. Elle est plus que jamais nécessaire. Urgente même, pour paraphraser le titre d’une revue de poésie que vient de lancer mon fils Timothée (20 ans) « Urgence Poésie ! ». L’animal humain a besoin de spiritualité, c’est ce qui fait, d’ailleurs, qu’il n’est pas tout à fait un animal comme les autres. La poésie nourrit cette faim, mais alors que les religions dogmatisent, enferment, contraignent, le poète est le chantre de la liberté, une liberté aimante.

Le Matin d’Algérie : La poésie peut-elle changer notre regard sur le monde ?

Blaise Rosnay : Je dirais que pour moi, ce qui est essentiel, c’est que la poésie change le regard sur les autres, ou plutôt protège le regard aimant qui nous est naturel dans l’enfance, mais que la vie matérialiste dont vous parliez finit par user.

Je vous livre quelques mots que j’ai écrits à l’occasion de mon récent anniversaire :

« J’ai été ce petit enfant qui courait sous les poutres du Club des Poètes et apprenait les mots dans les poèmes, et apprenait les hommes et les femmes en les écoutant dire des poèmes ou en les regardant les écouter. Regardez comme les gens sont beaux quand ils écoutent un poème. On n’en guérit pas. À ce rythme-là, on finit même par les aimer. Je devrais dire : on commence même par ça.
Puis, on s’étonne : on se demande à quoi peut bien servir la guerre, comment et pourquoi on peut en arriver là.

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot

Blaise Rosnay : Vive la Poésie !

Entretien réalisé par Brahim Saci

https://www.poesie.net/

 

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