23 juillet 2024
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Rencontre avec le thérapeute et ethnopsychiatre Hamid Salmi

Hamid Selmi
Hamid Salmi.

Hamid Salmi est thérapeute, formateur en ethnopsychiatrie, psychologue, chercheur en ethnopsychiatrie, il fut formé à l’école de Georges Devereux, il fut aussi chargé de cours à l’Université Paris VIII. C’est un thérapeute de renom, il est l’un des rares spécialiste dans le domaine de l’ethnopsychiatrie. Une discipline plus que jamais d’actualité dans une époque écorchée où l’individualisme et l’indifférence touchent les plus faibles, notamment les populations de diverses origines, issues de l’immigration, là où la psychologie et la psychiatrie se trouvent dans l’impasse, l’ethnopsychiatrie apporte des réponses.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes universitaire avec un parcours étonnant, qui est Hamid Salmi ?

Hamid Salmi : Je suis né en Algérie pendant la guerre de libération. À l’âge de cinq ans, J’ai quitté la Kabylie avec une cousine pour rejoindre mon père qui était commerçant en Oranie, à Hammam-Bou-Hadjar. Bien plus tard, en 1973, à l’âge de 23 ans, je suis parti en France, après avoir obtenu une licence en psychologie à l’université d’Oran. Chacun de ces lieux et chacune de ces périodes a laissé en moi des empreintes indélébiles.

La Kabylie, c’était le monde villageois avec ses champs, sa rivière, ses sources, toutes ses traditions agraires, ses initiations culturelles, ses poétesses, ses guérisseurs. Mais tout cet ordre ancien était effracté et bouleversé par la colonisation. Il y avait les maquisards qui nous rendaient visite la nuit et les militaires qui venaient le jour. J’ai gardé en mémoire beaucoup d’images, de scènes et de paroles. J’ai pu élaborer, bien plus tard, des blessures psychiques enfouies provoquées par la guerre. De ce fait, je me suis intéressé dans mes recherches aux traumatismes transgénérationnels générés par des génocides ou des massacres à grande échelle un peu partout dans le monde.

Ma période en Oranie est marquée par le monde multiculturel de l’époque. Je parlais à mon père en kabyle, j’entendais la derja, la langue espagnole, le français, les autres parlers amazighs du Rif ou du Sous… Le magasin de mon père constituait une interface entre le monde du dedans et celui du dehors. J’étais immergé dans tous les échanges en arabe dialectal avec ses proverbes, ses métaphores…ll y avait aussi la radio qui égrenait continuellement ses chants rythmés ou nostalgiques chaâbi, kabyle, égyptien, au rythme saccadé cette machine à coudre de mon père.

Je faisais d’ailleurs mes devoirs sur la table de cette machine à coudre où je tissais, moi aussi, mes premières phrases en français et plus tard en arabe classique. Ce riche monde de la culture orale et écrite m’a préparé à mon futur travail de médiateur entre la raison graphique et les systèmes de pensée populaires. J’étais, en quelque sorte, poussé à créer un espace métissé pour articuler les logiques institutionnelles modernes aux logiques culturelles traditionnelles portées par les migrants.

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Ma troisième période en France est marquée, dès ses débuts, par la rencontre dans les hôpitaux et les services sociaux, avec mes compatriotes ouvriers nord-africains confrontés à l’épreuve de l’exil et aux conflits intergénérationnels avec leurs propres enfants nés en France. Les deux précédentes séquences de ma vie m’ont donné une bonne partie des outils cliniques et culturels pour les comprendre, les aider et les soigner.

Le Matin d’Algérie : Votre rencontre avec Georges d’Évreux et Tobie Nathan a-t-elle été déterminante ?

Hamid Salmi : À l’université d’Oran, un coopérant, professeur de psychologie sociale, connaissant ma passion pour l’anthropologie et la clinique m’a appris l’existence d’une discipline appelée Ethnopsychiatrie dont le fondateur est Georges Devereux. J’ai aussitôt contacté ce dernier et lui ai envoyé mon mémoire qui portait sur les techniques de guérisons traditionnelles, appréhendées d’un point de vue psychanalytique et ethnologique. Il m’a répondu favorablement et m’a fixé un rendez-vous dans la région parisienne pour un entretien original. Ainsi, j’ai pu être admis à poursuivre mes recherches avec lui dans le cadre de cette discipline qu’est l’Ethnopsychiatrie. Dans son séminaire, j’ai pu rencontrer son ancien élève Tobie Nathan. Quelques années plus tard en 1985, j’ai rejoint Tobie Nathan qui a créé la première consultation d’ethnopsychiatrie à l’hôpital Avicenne à Bobigny. C’est dans ce cadre que mon être en multiples fragments de vie s’est unifié. C’est via cette longue expérience clinique groupale que mes divers savoirs, accumulés dans différentes disciplines, sont devenus tangibles, actifs et efficients.

J’ai eu la chance de recevoir l’enseignement complexe du fondateur Georges Devereux et la pratique effective de l’ethnopsychiatrie transmise par mon ami et maître en clinique Tobie Nathan.

Le Matin d’Algérie : Votre culture d’origine berbère kabyle vous a-t-elle aidé dans vos recherches en ethnopsychiatrie ?

Hamid Salmi : Tout à fait, le fait d’être né dans un village kabyle avec sa riche culture orale et ses anciennes traditions m’a permis par exemple, de mieux comprendre les différents groupes et ethnies de l’Afrique sub-saharienne. Je me suis intéressé aux divers dispositifs traditionnels de concertation et de médiation comme l’assemblée villageoise (agraw), l’arbre à palabre… Pour comprendre les patients, il est important de connaitre, d’expliciter et d’utiliser les systèmes de pensée populaires qui sont nichés au cœur des contes, des mythes et des légendes de différents peuples.

Le Matin d’Algérie : Là où la psychologie moderne et la psychiatrie en particulier patinent, l’ethnopsychiatrie ouvre des voies, qu’en pensez-vous ?

On peut le dire, l’ethnopsychiatrie, se situant entre différentes disciplines, est une recherche ouverte et une clinique créative. Elle fait rebondir les multiples concepts et élimine ceux qui ne sont pas ou plus opérants et efficients dans la clinique des migrants et des autochtones. Cette discipline tient compte de tous les segments d’une culture tels que les systèmes linguistiques, initiatiques, culinaires, ceux de l’alliance, de la parenté et de la filiation…C’est à la fois une thérapie groupale et familiale. Elle respecte et met en lumière également la nature et la singularité irréductible de la personne.

Les symptômes et les désordres psychologiques sont codés par la culture d’origine du patient. Il faut comprendre scientifiquement ce que signifient, par exemple, la notion de mauvais œil, possession, envoûtement… sans les réduire à des diagnostics structurels construits par la psychiatrie et la psychologie classique. Mais, nous travaillons, à la fois, pour créer des ponts entre les disciplines scientifiques et pour maintenir et encourager les complémentarités entre les différents praticiens qui entourent les patients.

Le Matin d’Algérie : Dans un monde qui a tendance à se refermer de plus en plus, l’ethnopsychiatrie a plus que jamais sa place, êtes-vous souvent sollicité par les acteurs sociaux et les médecins ?

Hamid Salmi : En effet, je suis sollicité par de nombreuses institutions sanitaires, éducatives, judiciaires, culturelles, religieuses. J’ai traversé depuis plus d’une trentaine d’années toutes ces institutions pour donner des conférences, former des professionnels, intervenir auprès de patients difficiles, superviser des équipes, créer des consultations, des groupes de parole dans des quartiers difficiles, des centres sociaux, des collèges, des prisons…C’est un travail passionnant, gratifiant et les résultats dépassent souvent mes espérances. J’aurai tant aimé transmettre le fruit de toute cette expérience aux professionnels en Algérie.

Le Matin d’Algérie : L’ethnopsychiatrie est une discipline assez récente, a-t-elle atteint ses objectifs ?

Hamid Salmi : Je peux dire que l’ethnopsychiatrie a atteint ses objectifs du point de vue de la recherche, de la complexité et de l’efficience de ses concepts. Elle s’est assez répandue en France et dans quelques pays occidentaux francophones. J’ai également enseigné cette discipline en Italie et au Canada. Mais, il reste toujours tant à faire sur le terrain clinique, éducatif et social.

Entretien réalisé par Brahim Saci

Ethnopsychiatrie : Cultures et thérapies, entretien
Catherine Pont-Humbert, Hamid Salmi, Édition Vuibert

3 Commentaires

  1. Il ne peux pas intervenir sur Teboune et Chingriha pour les ramener à la raison . C’est des pervers narcissique :PN demander lui s’il peux faire quelque chose ,car ces gens là ,ils sont entrain de massacrer plus de 40 millions d’algériens . Merci pour l’article ,je ne connaissais cette discipline . Azul

    • Bien vu! mais le problème est profond ….une profondeur sans fin!
      si ça ne tenait qu’à ces 2 là? ils sont tous pareils, les suivants vont être pire comme le disait S.Sadi au début du hirak « nous allons regreter l’ère de boutef »

  2. Tres interessant. J’ai une idee maintenant d’ou Mr Nathan a tire’ son mot Zoar. Une espece d’avatar que seule une personne peut voir, c.a.d. chaque personne est sous l’emprise de son propre avatar. Une espece d’etre qui habite la personne et qui fonctionne selon un logiciel qui lui fabrique des decisions auquelles la personne est alors soumise, quelque soit x. Quelque chose comme le sort dans la vie, l’ecrit.
    Ce qui est frappant dans ces diciplines est qu’on traite de malade des gens qui ne sont qu’eux-meme, differents. Comme un deni d’existence.

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