29 septembre 2022
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Un automne au pays des éternels ébahis et des judas endimanchés 

Chronique du temps qui passe

Un automne au pays des éternels ébahis et des judas endimanchés 

L’Ancien avait ouvert une bouteille de Médéa pendant qu’à la télévision on annonçait le rebondissement de l’affaire du journaliste turc Jamel Khashoggi : «  Le gouvernement saoudien reconnaît le meurtre prémédité »  Il était midi moins cinq — Il est bon ? , s’inquiéta l’étudiant.

L’Ancien ne répondit pas. Personne, du reste, n’avait compris le sens de la question. L’Ancien prit une deuxième gorgée de vin puis dit à l’adresse à l’étudiant : — Si tu parles de Jamel Khashoggi, c’est trop tard pour savoir. Si tu penses au vin, sache que c’est un vin de chez nous, on ne lui demande pas d’être bon mais seulement d’avoir le goût de nos illusions… » L’étudiant n’avait pas tout à fait compris.

A la télé, on annonce que le parquet d’Istanbul a remis vendredi les noms des 18 suspects soupçonnés d’avoir tué Kachodji. Quelqu’un avait remarqué : « Ils ne parlent pas de nos trois journaliste emprisonnés… » L’étudiant plaisanta : « Peut-être parce qu’ils ne portent que des noms de chez nous ! »  Le gamin le taquina : « Tu peux dire comment ils s’appellent ? »  L’Ancien leva son verre pour faire diversion : « A la gloire de cette patrie qui sait si bien nous affliger par ses malheurs pour aussitôt nous en consoler par son nectar. »

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Il était midi. « Vous voulez manger maintenant ? », avait demandé la maîtresse de maison. Personne n’avait entendu. Elle entreprit toutefois de dresser la table et dit sans regarder personne : « Merwan, Abdou et Adlene ! » L’étudiant la regarda avec étonnement : « Que dis-tu ? »   L’hôtesse avait  répété : « Ils s’appellent  Merwan, Abdou et Adlene, tes trois journalistes emprisonnés. » 

L’Ancien avait ajouté après avoir allumé une cigarette : « Et pour ceux qui n’ont pas d’illusions, qu’il y goûtent quand même : chaque verre de ce vin leur rappellera que ces montagnes ingrates ont de tout temps porté le vin et le sang… »

L’hôtesse  l’avait interrompu : « A table ! » Le gamin fut le premier à s’asseoir et à complimenter la maîtresse de maison. « Qui va leur porter secours pour les sortir de là ? » avait demandé l’étudiant. « Quelques têtes brûlées, toujours les mêmes, avait répondu l’Ancien.

Le pouvoir est occupé à manigancer pour se reconduire et l’opposition est occupée à commenter la façon du pouvoir de manigancer pour se reconduire. Si au moins au triste spectacle d’un chef de l’Etat aphasique et impotent  ils s’abstenaient d’ajouter celui de leur propre cabotinage. »

L’hôtesse murmura : « Souhaitons qu’ils ne soient pas tentés de jouer, une fois encore, au procureur… » Elle faisait allusion à ce parti dit démocrate qui avait versé dans la forfaiture en relayant les mensonges du gouvernement à propos d’un journaliste incarcéré.

Jusqu’alors son utilité était plus discrète : elle consistait en des gesticulations sans grande conséquence d’un parti sans grande nuisance mais dont la mauvaise humeur était néanmoins indispensable à la parodie du pouvoir. 

C’est ainsi que le Printemps arabe fut jugulé : faute de combattants ! « Mais il arrive encore aux pauvres de croire que le printemps ne vient que pour eux, tu sais, avait chuchoté l’hôtesse. Pour nous, le printemps, c’est plus slogan, plus qu’une belle saison, c’est un devenir, me dit-elle. Nous aimons le printemps pour ce qu’il nous promet pas pour ce qu’il nous donne.  

 

Auteur
Mohamed Benchicou

 




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