18 mai 2024
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Voyager chez Si Mohand U Mhend

Nous commençons ce propos par le dernier poème qu’aurait dit Si Mohand, décédée le 26 décembre 1906 à l’hôpital de Michelet (Aïn El-Hammam). Cet hiver rigoureux aura eu raison du poète. Sur son lit de mort, alors qu’il ne lui restait que peu de temps, il aurait dans un effort ultime composé ce poème. Quelques variations existent. Il a été transmis de génération en génération oralement.

Cette présente variante m’a été dite par une vieille de Tizi-Hibel, une vieille qui a connu la famille Feraoun. Je ne la remercierai jamais assez. (Au détour d’un soin, elle avait dit, telle une sentence ce poème, comme une annonce d’un funeste destin qui l’attend. Je le lui ai fait redire à deux reprises. Qu’il me soit permis de la remercier. À présent, il est votre patrimoine. Humblement.)

Helkeɣ lehlak d amqennin

Yezga yeţmexnin

Mi ḥliɣ tezna-d tyita

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Nudaɣ ṭṭebat ţirnin

Dwa-s ur-ţ-ufin

Steqsaɣ dkeṛ w nta

Abrid-a heggit timedlin

Qbel ad a wen-inin

Si Moh U M’hend it- wufa

(Traduction Saïd U Qasi 3 mai 2024 )

Je suis atteint d’une maladie incurable

Chaque jour intraitable

Je rechute après rémission

J’ai cherché Médecins et spécialistes

Le remède est introuvable

J’ai consulté hommes et femmes

Cette fois, s’en est fini

Préparez les dalles,

Avant qu’on vous annonce

La mort de Si Mohand

Au bout de tout voyage, il ya un arrêt, aurait dit le poète. Celui du repos éternel.

La poésie de Si Mohand Ou Mhend, figure emblématique de la littérature kabyle, se dresse comme un témoignage poignant des répercussions du colonialisme sur la société traditionnelle kabyle. Naviguant entre la résistance, la mélancolie et la critique sociale, ses œuvres poétiques offrent une fenêtre unique sur les transformations profondes induites par l’incursion coloniale française en Kabylie.

L’un de ses meilleurs poèmes face à la perte de l’Eden, ce paradis d’enfance est sans doute celui-ci

Asmi liɣ d-cawrar

Zin iw yufrar

Vava ed yema xedmen felli

Neksev tiɣuzza n Camlal

N arna idurar

Anda n’ɛada sava tili

Tura mi-n sened ar w-ufal

Kulec imal

Kra yelan din yeɣli

Quand j’étais jeune et chérubin

Ma beauté était légendaire

Mes parents travaillaient pour moi

Nous possédions des terres à Chamlal

Et dans les montagnes

Tout était verdoyant et ombragé

À présent, appuyés au bois de férule

Tout chancèle

Et s’écroule, impuissant

(Nous qui traduisons)

(Poème recueilli auprès de la vieille Baya de Iferhunen. Il est a noter qu’il ya quelques variations chez d’autres auteurs, Rachid Oulebsir et Mouloud Mammeri)

Si Mohand a vécu durant une période de profonds changements sociaux et politiques marquée par la colonisation française. La répression de l’insurrection de 1871, à laquelle sa famille a participé, a eu des conséquences dévastatrices sur sa vie personnelle et sur la société kabyle en général. La confiscation des terres, la destruction des structures sociales traditionnelles et l’imposition d’un nouvel ordre ont profondément marqué le poète, forgeant ainsi les thèmes récurrents de son œuvre[1][12].

Au cœur de la poésie de Si Mohand se trouve le thème de l’exil, tant physique que spirituel. Dépossédé de ses terres et témoin de la désintégration de son monde, Si Mohand exprime dans ses vers le sentiment d’aliénation et de perte. L’exil devient une métaphore de la condition kabyle sous le joug colonial, illustrant la douleur d’une identité fragmentée et d’une patrie perdue[1][6].

Parallèlement, ses poèmes sont imprégnés d’un esprit de résistance. Refusant de se soumettre ou de se taire, Si Mohand utilise la poésie comme une arme contre l’oppression, dénonçant la lâcheté et la trahison de ceux qui collaborent avec les colonisateurs. Cette résistance se manifeste non seulement contre l’ordre colonial mais aussi contre l’effacement de la culture et de la langue berbères[1][11].

Si Mohand aborde également les tensions sociales exacerbées par le colonialisme. Ses poèmes révèlent les contradictions au sein de la société kabyle, tiraillée entre la modernité imposée et les valeurs traditionnelles. Le poète critique la dégradation des mœurs et la perte des valeurs ancestrales, tout en exprimant une nostalgie pour un passé idéalisé où régnait une harmonie désormais perturbée.

L’errance est une autre thématique centrale dans l’œuvre de Si Mohand. Elle symbolise sa quête incessante d’une identité et d’un sens dans un monde transformé. Par ses déplacements constants, Si Mohand n’est pas seulement en recherche d’un refuge physique mais aussi d’une paix intérieure, explorant les profondeurs de sa propre spiritualité et de sa résilience[3][6].

Faisons une halte, comme celle que notre poète fait chez Chikh Muhend U l’Hucin. Ce poème célèbre est dit au détour d’une joute poétique entre les deux aèdes.

A ccix Muḥend u Lḥusin

Nusa-d a k-nissin

Neḍmeε si lǧiha-k cwiṭ

A lbaz izedγen leḥṣin

Iḥubb-ik weḥnin

Amkan-ik ḥedd ur t-ibbwiḍ

Γer ssfeṛ heggi-t aεwin

Ul-iw d amuḍin

Tamurt aţ-ţbeddel wiyiḍ

Oh! Cheikh Mohand ou L´hocine

Nous sommes venus te connaître

En toi, nous attendons que tu intercèdes pour nous

Faucon qui habite les lieux surs

Tu es bienaimé de Dieu l’affectueux

À ton rang nul peut arriver

Pour le voyage préparez le viatique

Mon cœur souffre

Ce pays va changer de propriétaires

(Traduction Said Uqasi/ Avril 2024 )

Le voyage de Si Mohand Ou M’hend est un thème récurrent dans les études et les œuvres littéraires qui cherchent à capturer l’essence de ce poète kabyle emblématique. Le voyage symbolise non seulement un périple géographique mais aussi une quête intérieure profonde, marquée par la nostalgie,

Asmi llan wid ak icfan

D lfahmin iɣran

Naecaq di lward nteẓẓut

Nerrad lessud bwaman

Ar iţes lejnan

Ifrah w argaz tameṭut

Tura mi d-lexer n zman

Hedraɣ mi-it ksan

Hesben vavis yemut

Jadis, à l’époque ou le souvenir était vif

Et les esprits érudits,

J’aimais les fleurs et les plantais

Je captais les sources alentours

Mon jardin était irrigué

Hommes et femmes étaient heureux

À présent que c’est la fin des temps

Je suis témoin de son saccage

Telle une propriété sans maitre

(Traduit par nous)

Si Mohand Ou M’hend, connu pour son refus des modes de transport , symboles de l’occupation française, préférait marcher. Ce choix est profondément symbolique, reflétant son attachement à la terre et à ses racines. Marcher pour lui était une manière de maintenir un lien direct avec sa terre natale, intégrant la poussière et la chaleur de la terre à son être, fusionnant ainsi avec l’âme du paysage kabyle[2].

Durant ce dernier voyage, Si Mohand a revisité des lieux qui lui étaient chers et a rencontré des amis et des connaissances, partageant avec eux des moments souvent éphémères. C’est au cours de ces rencontres que de nombreux poèmes ont été recueillis, témoignant de sa production orale féconde. Ces poèmes, souvent mémorisés et transmis par la tradition orale, ont été plus tard récupérés et préservés dans diverses anthologies[2].

Le dernier voyage de Si Mohand est aussi une métaphore de la transmission de son héritage poétique. L’auteur Rachid Oulebsir, dans son livre « Le dernier voyage de Si Mohand-Ou-Mhand », souligne l’importance de la sauvegarde de cette richesse culturelle contre l’oubli. Il appelle les lettrés à conserver ces œuvres par l’écriture, assurant ainsi la pérennité des valeurs et des repères culturels transmis par la poésie de Si Mohand[2].

Le thème du voyage chez Si Mohand Ou M’hend est donc bien plus qu’un simple déplacement géographique; il représente un parcours spirituel et culturel, marquant la fin d’une époque et le début d’une autre où son œuvre continue de vivre et d’inspirer. Ce voyage symbolise la lutte contre l’oubli et la déperdition culturelle, mettant en lumière l’importance de la mémoire collective dans la préservation de l’identité culturelle.

Ce déplacement perpétuel, Si Mohand le fera tout au long de sa vie d’errance. Le basculement interviendra après les événements de 1871.

La tensivité, dans le contexte du voyage de Si Mohand, peut être envisagée comme la tension entre son désir de liberté (le moi) et les contraintes de l’exil et de la colonisation (le non-moi). Zilberberg souligne l’importance de cette relation existentielle et immédiate entre le sujet et son environnement, ce qui est central pour comprendre le voyage de Si Mohand comme un acte de résistance culturelle et personnelle[1].

Ainsi, par exemple, l’intensité, dans le voyage de Si Mohand, peut être vue comme la profondeur de ses émotions et de ses expériences vécues tout au long de son parcours. Chaque lieu qu’il visite est imprégné de significations personnelles et collectives, enrichissant son expérience intérieure. L’extensité, d’autre part, se rapporte à l’étendue géographique de son voyage, couvrant de vastes régions de la Kabylie, et symbolisant la portée de son influence et de son héritage[1][2].

La sémiotique tensive de Zilberberg met également en lumière la contrariété des valences, où des positions extrêmes et moyennes sont séparées par des tensions significatives. Dans le cas de Si Mohand, la contrariété pourrait être illustrée par son conflit interne entre le désir de retourner à une vie normale et la nécessité de rester en mouvement pour échapper aux contraintes coloniales et personnelles[1].

Enfin, nous pouvons clore notre discussion autour de Si Mohand U M’hend, par ce poème d’amour. Il aurait été composé par Si Mohand alors qu’il se rendait au Mausolée de Sidi Mansour. Une heureuse rencontre avec une fille, s’en suivit un ébat amoureux. A la fin, Si Mohand s’assied et regarde au loin le Mausolée du Saint et dit

A sidi Mansur

A y ahrur

Asa taqcict ay n zur

Ma d keč

Ara smi ara nimɣur

Oh Sidi Mansour

Le libre,

Aujourd’hui

Nous avons visité la jeune fille

Quand à toi

Quand nous serons plus vieux!

Saïd U Qasi, doctorant en sémiotique

Crédits bibliographiques :

[1] La sémiotique tensive de Claude Zilberberg https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/6461

[2] [PDF] Sémiotique tensive | HAL-SHS https://shs.hal.science/

[3] Mort du sémioticien et linguiste Claude Zilberberg – Le Monde https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2018/10/24/

[4] Précis de grammaire tensive – Tangence – Érudit https://www.erudit.org/fr/revues/tce/2002-n70-tce609/008488ar/

[5] Schéma tensif – Jacques Fontanille et Zilbernerg – SignoSemio http://www.signosemio.com/fontanille/schema-tensif.asp

[6] La structure tensive – Presses universitaires de Liège https://books.openedition.org/pulg/2140?lang=fr

[7] [PDF] Le déploiement figural dans l’expression journalistique. Etude … – HAL https://hal.science/tel-02266837/document

[8] Sémiotique Tensive – Claude Zilberberg http://claudezilberberg.org/portal/

[9] [PDF] Si MOHAND-OU-MHAND (1845 – Centre de Recherche Berbère https://www.centrederechercheberbere.fr/tl_files/doc-pdf/Si_Mohand.pdf

[10] La sémiotisation de l’espace Esquisse d’une manière de faire https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/2807

[11] [PDF] Analyse sémiotique du personnage dans le recueils de nouvelle de … https://dspace.ummto.dz/server/api/core/bitstreams/5a74196f-6ea1-4ca4-8cc1-457d026a0a6a/content

[12] Timmuzgha N°12 – pdfcoffee.com https://pdfcoffee.com/timmuzgha-n12-pdf-free.html

[13] Sémantique littéraire de l’espace du desert dans la traversée de … https://www.memoireonline.com/07/15/9189/Semantique-litteraire-de-lespace-du-desert-dans-la-traversee-de-Mouloud-Mammeri.html

[14] [PDF] Analyse sémiotique de quelques images publicitaires de la boutique … https://www.univ-bejaia.dz/jspui/bitstream/123456789/11968/1/Analyse%20s%C3%A9miotique%20de%20quelques%20images%20publicitaires%20de%20la%20boutique%20Yves%20Rocher%20de%20Bejaia.pdf

[15] [PDF] Thème La problématique identitaire et le rapport des personnages à … https://dspace.ummto.dz/server/api/core/bitstreams/59c4907b-c72b-4e4e-b7e5-360ec16e4760/content

[16] Documents | DUNE – Université Angers https://dune.univ-angers.fr/documents/dune10562?o=desc&page=172&s=type

[17] [PDF] Intitulé Analyse sémiologique des tableaux d’Etienne Dinet http://dspace.univ-jijel.dz:8080/xmlui/bitstream/handle/123456789/12560/440.726.pdf?sequence=1

[18] Si Mohand Ou Mhand – Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Si_Mohand_Ou_Mhand

[19] Analyse figurative, thématique et axiologique – Greimas – SignoSemio http://www.signosemio.com/greimas/analyse-figurative-thematique-axiologique.asp

[20] [PDF] Analyse sémiotique des caricatures de HIC sur la covid19 https://univ-bejaia.dz/xmlui/bitstream/handle/123456789/18479/Analyse%20s%C3%A9miotique%20des%20caricatures%20de%20HIC%20sur%20la%20covid%2019.pdf?isAllowed=y&sequence=1

[1] Contribution/ Si Mohand Ou M’hend, Poète rebelle à l’ordre colonial https://lapatrienews.dz/contribution-si-mohand-ou-mhend-poete-rebelle-a-lordre-colonial/

[2] « Le dernier voyage de Si Mohand-Ou-Mhand » : un livre passionnant … https://lematindalgerie.com/le-dernier-voyage-de-si-mohand-ou-mhand-un-livre-passionnant-pour-revisiter-loeuvre-mohandienne/

[3] Les poèmes de Si Mohand à la lumière de la linguistique et … – Cairn https://www.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2007-1-page-65.htm

[4] Les Poèmes de Si Mohand – édition bilingue – Babelio https://www.babelio.com/livres/Feraoun-Les-Poemes-de-Si-Mohand-edition-bilingue/623138

[5] [PDF] Titre Les traces de l’imaginaire dans la poésie de Si Mohand Ou … https://dspace.ummto.dz/bitstreams/103b6c0b-5b5c-4fc3-ba73-40b4064eb629/download

[6] Si Mohand ou M’hand – 24H Algérie – Infos – vidéos – opinions. https://www.24hdz.dz/si-mohand-ou-mhand/

[7] Si Mohand Ou Mhand, l’amour voyageur : l’épreuve de la séparation … https://www.lematindz.net/news/21978-si-mohand-ou-mhand-lamour-voyageur-lepreuve-de-la-separation-iv.html

[8] Alger-Tunis – Le dernier voyage de Si Mhand ou Mhand – Kabyle.com https://kabyle.com/textelibre/alger-tunis-le-dernier-voyage-de-si-mhand-ou-mhand

[9] Faut-il retraduire le poète Si Mohand ou Mhand ? | Cairn.info https://www.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2007-1-page-39.htm

[10] Alger – Tunis, le dernier voyage de Si Mohand-Ou-Mhand Livres https://www.vitamine.dz/fr/1365.php

[11] «Si-Mohand est violemment déraciné et ne s’enracine nulle part … https://viedeslivres.com/actualite/si-mohand-est-violemment-deracine-et-ne-senracine-nulle-part-ali-mouzaoui-cineaste-romancier/

[12] Projection en avant-première de Si Mohand Ou Mhand : Le poète de … https://www.elmoudjahid.dz/fr/culture/projection-en-avant-premiere-de-si-mohand-ou-mhand-le-poete-de-l-errance-195667

[13] [PDF] 2007-Oeuvre de Si Mohand.pdf – BOA https://boa.unimib.it/retrieve/e39773b3-7821-35a3-e053-3a05fe0aac26/2007-Oeuvre%20de%20Si%20Mohand.pdf

[14] Une biographie de Si Mohand est-elle possible ? | Cairn.info https://www.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2002-1-page-5.htm

2 Commentaires

  1. Ceci n’est pas une critique , car n’étant pas un spécialiste du traduisage , mais une kistyou. C’est juste qu’en matière de fautes en tout genre je pourrais vous apprendre.

    Comment on écrit :  »cette fois c’en est fini ?

    cette fois cent est fini ?
    cette fois sans est fini?
    cette fois s’en est fini?
    ou : sept fois cent est fini?

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