23 juin 2024
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« La haine comme rivale » de Saïd Sadi : la politique entre raison et passion (III)

Saïd Sadi
Said Sadi

Nous proposons ici la 3e partie de l’analyse des Mémoires de Saïd Sadi, « La haine comme rivale ».

Les quatre principaux rivaux de Saïd Sadi et du RCD

Dès les premières pages du livre, l’auteur identifie ses rivaux. Dans la formulation de sa thèse, on constate déjà l’emploi de mots comme combattre et arme qui font référence à la guerre et non pas à la paix que l’activité politique en général et la démocratie en particulier impliquent. Said Sadi critique le paradigme guerrier qui domine le champ politique algérien depuis 1962. Selon lui, c’est ce paradigme qui a imposé dans le champ politique algérien une logique de conflit entre les acteurs, au lieu d’une logique de coopération. La guerre à laquelle fait allusion Saïd Sadi, ici, n’est pas un prolongement de la politique comme le pensait Carl Von Clausewitz dans son célèbre livre De la Guerre ; au départ déjà, la politique, c’est la guerre, selon Sadi. La guerre est dans l’essence de la politique. Autrement dit le ver est déjà dans la pomme. C’est cela qui fait de la politique un acte de violence dont l’objectif est de contraindre l’adversaire à adopter notre opinion. Pour l’auteur, ce paradigme est « une mixture composée de léninisme, du fondamentalisme islamique et du jacobinisme français[1]». Le courant politique auquel l’auteur appartient se situe en dehors de ce paradigme, par sa défense de la démocratie, la régionalisation, la diversité culturelle et la laïcité. C’est ce qui explique la charge de haine et d’hostilité que Said Sadi et ce courant ont reçue. Il fait voir ou rappeler au lecteur les événements où s’opposait la raison aux passions.

La haine comme rival est une posture psycho-idéologique qui était à l’origine de quatre fronts hostiles contre le RCD et Saïd Sadi en tant que président du parti et contre tout ce qu’il représentait comme valeurs politiques. Mais, à l’exception de Boudiaf, jamais le RCD n’a été représenté comme un opposant ordinaire qui devrait exister, comme n’importe quel parti politique pour que le pluralisme politique et la démocratie aient un sens.

« La haine comme rivale » de Saïd Sadi : la politique entre raison et passion (I)

Le premier front est celui de la classe dirigeante. En effet, pour cette dernière, l’opposant à la vision et aux pratiques que Saïd Sadi incarnait est identifié et représenté comme un ennemi, voire un traitre de la nation. En fait, toute personne ou organisation qui fait référence à un nouveau paradigme de la pratique politique et adhère à un projet de société autre que ceux de la classe dirigeante est considérée comme un ennemi, voire un traitre de la nation telle que le pouvoir conçoit cette dernière.

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En fait, l’opposant est représenté à l’opinion publique comme un cheval de Troie au service de puissances étrangères menaçant l’unité nationale ; il est l’ennemi à surveiller de près et dont il faut se méfier ; un ennemi donc qu’il faut, par tous les moyens, empêcher de se rapprocher des centres de décision et de propager son idéologie dans la société. En plus de cela, pour mieux justifier la dimension militariste du pouvoir en place, ce dernier brandit l’épouvantail de l’islamisme et met le peuple devant un faux dilemme : accepter le militarisme ou sombrer dans l’intégrisme[2].

En fait, il faut choisir entre la peste et le choléra. Cependant, il y avait sur la scène politique un troisième choix, une nouvelle offre politique, qui prône des valeurs universelles de la démocratie et une appartenance à une culture ancestrale endogène, elle rejette à la fois l’islamisme par les valeurs de la laïcité et le militarisme par les valeurs de la démocratie.

Le deuxième front hostile au RCD est représenté, selon Sadi, par ce qu’il qualifie d’opposition traditionnelle, celle-ci est composée essentiellement de personnalités historiques et de partis clandestins d’avant l’ouverture de l’Algérie au pluralisme politique. Effectivement, le RCD ne déstabilisait pas seulement la classe dirigeante, mais aussi les opposants historiques, à l’exception de Boudiaf, qui voyaient dans le Rassemblement pour la culture et la démocratie « une incongruité parasitaire, au pire comme une pollution dont il fallait débarrasser la scène politique ».

Le troisième front est celui des islamistes, car ces derniers avaient également des raisons idéologiques de faire disparaitre le courant démocratique que le RCD représentait, parce qu’il défend l’idée d’un État laïc, une conception diamétralement opposée à la théocratie et la dawla islamiya qu’ils prônent. Saïd Sadi dit à ce sujet : « Pour les islamistes, la disparition des démocrates laïcs que nous affirmions être était un combat immanent qui exigeait et légitimait tous les coups [3]». Pour les islamistes, le courant politique que le RCD incarne altère les valeurs, les normes, la culture et l’identité de la société majoritairement musulmane, d’autant qu’il était facile pour eux de qualifier le RCD de rassemblement de mécréants et d’ennemis de Dieu.

« La haine comme rivale » de Saïd Sadi : la politique entre raison et passion (II)

Mais il faut relever un détail frustrant pour tout lecteur partageant le combat pour la laïcité avec l’auteur et le mouvement politique auquel il appartient. Il y a comme un sentiment d’inachevé, dans la mesure où ni l’auteur ni son parti n’a développé une définition sur la laïcité susceptible d’aider toute personne défendant cette idée à trouver des arguments et des faits qui consolident sa position. Une telle lacune n’est pas le propre du RCD, on la trouve pratiquement chez tous les partis qualifiés de démocrates et de progressistes dans notre société. Cela s’explique, à notre avis, par le fait que la question de la relation de la politique à la religion en Algérie a été soulevée dans le camp des démocrates en premier par des hommes politiques et non pas par des intellectuels, comme c’est le cas dans d’autres pays à majorité musulmane.

Le paradoxe est que sur cette question, les islamistes sont plus informés à ce propos. En fait, ils ont un discours plus élaboré et articulé que celui des démocrates. Leurs intellectuels leur ont offert une riche littérature à ce sujet proposant des réflexions et des arguments rejetant la laïcité. Sur le plan théorique, les islamistes étaient plus au courant de la question de la relation de la religion à la politique. Leur opinion à propos de la laïcité était déjà formée dans les années 1980.

Pour eux, la laïcité est une idée d’origine judéo-chrétienne, elle se contredit avec la charia. Ce sont leurs intellectuels qui sont à l’origine de la confusion existante dans l’esprit de la majorité des Algériens entre la laïcité et l’athéisme que les démocrates n’arrivent pas à déconstruire. Ce n’est pas suffisant de dire que l’organisation traditionnelle des villages de la Kabylie est empreinte de laïcité et que l’imam n’a aucun pouvoir particulier sur la gestion des affaires publiques du village pour s’armer idéologiquement et contrecarrer les arguments des islamistes défendant l’idée d’une dawla islamiya.

En quoi la laïcité et meilleure qu’une théocratie islamique ? L’auteur n’a pas saisi l’occasion pour exprimer le fond de sa pensée sur cette question, alors qu’elle était cruciale entre 1987 et 1997 dans l’histoire politique de l’Algérie.

Le quatrième front est celui de la gauche socialiste française : partis et médias qui voyaient ce nouveau courant démocratique comme un élément perturbant sa vision de l’ancienne colonie de la France, car le RCD refusait le faux dilemme, militarisme islamisme que la gauche socialiste a intégré dans sa vision de la réalité politique algérienne. Pour la gauche socialiste française, si vous êtes contre les islamistes et leur projet de société totalitaire, vous êtes nécessairement pour le militarisme.

Alors que le RCD était « de ceux qui contestaient la réduction de la vie publique algérienne à l’islamisme ou au militarisme et assumaient de poser la problématique algérienne en dehors d’une mixture composée du léninisme, du fondamentalisme islamique et du jacobinisme français ». C’est sur cette vision que s’articule le refus du RCD de la solution à la crise des années 1990 proposée par les participants au contrat de Rome promue par la gauche socialiste.

II- Nouveau paradigme politique

Ce n’est pas anodin que le discours du RCD dérangeât et irritât beaucoup de monde, car il n’est pas un simple parti politique qui s’ajoute à la liste des partis existants, c’est un mouvement politique qui proposait un nouveau paradigme politique, une nouvelle représentation du monde, une manière nouvelle de voir, de penser et de faire la politique qui est clairement en rupture avec les traditionnelles visions, discours pratiques de la politique. Il porte, selon l’auteur, « des propositions inconnues, rejetées ou franchement combattues par l’ensemble de la classe politique [4] » : comme prôner la laïcité, appeler à l’abrogation du code de la famille, défendre l’idée d’un État régionalisé, revendiquer l’ouverture du marché et reformuler l’appartenance identitaire de l’Algérie[5].

Ces propositions étaient en contradiction avec tout ce qui existait dans le champ politique. En fait, comme l’auteur le souligne, elles ne correspondent ni à celles du pouvoir ni à celles de l’opposition[6].  La construction du RCD telle que Said Sadi le montre dans ce livre, est un choix politique exprimant une rupture radicale avec l’offre et le personnel politique traditionnel. Selon l’auteur, le RCD est un parti politique qui a assumé sa propre conception de la vie publique, contre presque tout le monde ; il ne lui restait, après sa création, qu’à assumer son propre destin.

Ce nouveau paradigme s’articule autour de deux entités politiques abstraites : l’État et la nation algérienne qui structurent la conception jacobine de l’État que le FLN a adopté depuis 1962 : un État pour une seule nation. L’une est une construction rationnelle et volontaire, l’autre est le résultat d’une histoire d’un territoire occupé depuis des milliers d’années par des populations. L’auteur nous montre dès le début de son livre que, d’un côté, le RCD défend l’idée d’un État structurellement décentralisé, démocratique et laïc.

En fait, ce nouveau parti met en avant dans son discours les valeurs d’un État démocratique moderne, qui s’opposent à celles que le pouvoir impose depuis 1962 et aussi à celles que les islamistes défendent, comme la séparation entre la religion et la politique, la défense des libertés individuelles et collectives. De l’autre côté, le RCD remet en question une idéologie identitaire devenue un dogme indiscutable, la dimension arabo-islamique de l’Algérie.

Cette dualité idéologique est non seulement défendue par les arabistes et les islamistes du pouvoir ou de l’opposition, elle est aussi consacrée dans la Constitution depuis 1963, et ce, au détriment de l’amazighité de l’Algérie. Le RCD est venu, selon l’auteur, pour proposer une nouvelle vision de la nation, et c’est ce qu’il explique en disant à ce propos : « Nous devions faire nation — autant dire construire une nation dans un pays vivant sous l’identité d’emprunt et dont le ferment primaire, l’arabo-islamisme, était la négation de la matrice originelle dont nous nous réclamons [7]».

Cette idéologie, selon l’auteur, n’est pas une expression d’une réalité historique et culturelle de l’Algérie, elle est plus une illusion idéologique imposée à l’imaginaire collectif. Selon l’auteur, le RCD se situait à l’encontre de cette idéologie ; il se ressource d’autres référents, il appelait clairement à la nécessité de l’acceptation de la dimension amazighe et de l’adhésion à une nation algérienne qui ne renie pas une partie de son être, l’amazighité de l’Algérie en l’occurrence. Il œuvrait avec ses camarades de lutte pour « la naissance et d’un État qui serait enfin le reflet de vérité historique et de sa réalité sociologique[8]».

L’auteur a vu utile de souligner que l’engagement dans la politique n’a pas fait oublier aux fondateurs et sympathisants du RCD qu’ils sont issus d’un mouvement culturaliste, le MCB en l’occurrence pour mettre fin à la polémique autour de sa création. Pour les fondateurs du RCD, et à leur tête Said Sadi, le RCD n’est pas une trahison d’un mouvement culturel, au contraire, il est un aboutissement logique d’un militantisme politique et culturel qui n’a pas trouvé dans les partis politiques existants un allié capable de faire de la revendication culturelle une de ses revendications essentielles. C’est ce qui explique la présence du mot culture dans l’appellation du parti.

En effet, le RCD a voulu être l’incarnation du lien existant entre la revendication culturelle et la démocratie auquel les acteurs du printemps berbère 1980 croyaient fortement. Les fondateurs du RCD et à leur tête Said Sadi étaient convaincus dès la création de ce parti que la revendication culturelle est d’abord un droit démocratique qu’il faut garantir. L’auteur considérait le RCD « comme prolongement naturel et évident du Printemps berbère »[9].

Ainsi, comme le contexte politique national et international de la fin des années 1980 montrait que l’Algérie se dirigeait inéluctablement vers plus de libertés politiques et vers un pluralisme démocratique, Saïd Sadi et ses camarades de lutte ont-ils saisi l’opportunité politique qui se présentait devant eux pour faire le saut en politique et « Rompre avec l’action clandestine »[10] avec une organisation, certes, purement politique, mais organisation qui ne délaisse pas la revendication culturelle qui était au départ de leur engagement politique et de leur singularité par rapport aux offres politiques d’opposition, parce qu’elles ne donnent pas beaucoup d’importance à la revendication amazighe ou parce qu’elles s’opposent clairement à la revendication culturelle et identitaire en la considérant comme inutile, voire menaçante à la cohésion nationale.

Tous les événements, les actions, réflexions, anecdotes et actions que l’auteur a choisis de rapporter dans son livre sont employés pour étayer sa thèse. C’est ce qui éloigne épistémologiquement l’auteur de la posture du rapporteur de faits et de chroniqueur pour se situer d’emblée au niveau de l’interprétation, de la reconstruction causale et de l’analyse. Certes, l’auteur nous rapporte des faits tels qu’il les a vécus, mais il ne s’arrête pas à ce stade, il nous livre ce qu’il pensait au moment de leur déroulement et ce qu’il en pense aujourd’hui au moment de l’écriture de son livre. Ses faits, évidemment ceux qu’il a sélectionnés pour en parler, subissent une double interprétation, celle d’un témoin et celle d’un écrivain. Ils ne croisent pas ses interprétations avec celles des autres, il nous rapporte dans ses mémoires sa vérité et sa propre interprétation des faits.

En guise de conclusion, nous pouvons dire que ce livre nous montre que l’histoire est indissociable de la politique. Il contient une réflexion sur un vécu politique qui révèle des moments de l’histoire qui ne sont pas connus par tout le monde dont l’auteur était acteur ou témoin ou les deux à la fois. Il ne faut pas oublier que l’auteur de ce livre, Said Sadi, est un mémorialiste et non pas un historien, il ne se soucie pas de sa partialité, le Je qui raconte ce qu’il a fait ou vu l’empêche d’avoir la distanciation que l’historien cherche à protéger coûte que coûte. En tant que mémorialiste, l’auteur pose un regard sur la vie politique d’une période de l’histoire de l’Algérie dont il a choisi de traiter dans son livre. Il a évité les confessions, même si parfois, il souligne quelques erreurs et excès qu’il a commis. Ce livre représente une source précieuse pour tout historien qui s’intéresse à l’histoire de l’Algérie entre 1987 et 1997, il en propose de la matière.

Ali Kaidi, docteur en philosophie politique

Renvois

[1] Ibid.,p.11

[2] Ibid.,p. 11

[3] Ibid., p. 11.

[4] Ibid.p.16

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.,p.16

[8] Ibid.,p.13

[9]Ibid.,p. 12

[10] Ibid.

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