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4 mars 2024
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Le 1er Novembre 1954 du point de vue du peuple

Révolution

Le 1er Novembre 1954 du point de vue du peuple

On a dit et on continue à dire beaucoup sur cette date. Mais, il me semble que quelque chose n’a pas été exprimé, du moins pas suffisamment et clairement. J’essaierai donc d’apporter ma modeste contribution. Elle n’est pas d’un historien, ni d’un expert, mais de simple citoyen qui, dans son enfance et sa jeunesse, a vécu ce que furent les conséquences de cette date fondamentale. Tout ce que je dirai est sous réserve que mes connaissances historiques soient pertinentes et suffisantes, et ne constitue que des pistes de réflexion pour susciter des éclaircissements approfondis.

Sur le plan social, en remontant dans le passé lointain, où l’agriculture était dominante, il semble que l’Algérie, contrairement à d’autres pays (Europe et Asie), n’a pas vécu de révoltes paysannes autonomes, c’est-à-dire déclenchées spontanément par les exploités, et menées par eux de manière autogérée, soit contre l’occupant étranger, soit contre les féodaux autochtones, soit contre les deux à la fois.

Les révoltes dont nous parlent les historiens, depuis l’antiquité, auraient été toujours décidées, organisées et dirigées par des représentants de l’élite dominante. Son but était principalement celui de sauvegarder ses intérêts, contre soit un envahisseur étranger, soit un rival autochtone.

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De Massinissa à l’émir Abdelkader, les résistances à l’envahisseur furent décidées, organisées et dirigées par des élites. Elles formaient, d’une manière ou d’une autre, une caste oligarchique, en ce sens qu’elle défendaient d’abord leurs intérêts de caste, qui, alors, coïncidaient plus ou moins avec celles du peuple dirigé.

Sur le plan culturel, non plus, l’Algérie (ni le Tamazgha) n’a pas eu d’intellectuels opposés clairement à une caste dominante. Augustin servit l’Église dominante, en massacrant les « hérétiques » qui la contestaient, notamment parce qu’ils en dénonçaient, déjà, la domination oligarchique et l’enrichissement qui en découlait. Ibn Khaldoun a produit une œuvre, certes, fondamentale, où se trouve, plus ou moins en filigrane, une critique des castes dominantes. Mais point de critique frontale et radicales contre elles.

L’Algérie et Tamazgha n’ont pas eu leur Diogène de Sinope (ancêtre occidentale de la conception libertaire), leur Épicure, leur Socrate, leur Mozi, leur Zhuang zi (ancêtre asiatique de la conception libertaire), leur Alhallaj (mettant en question la vision religieuse de la caste dominante musulmane), leur Giordano Bruno (mettant en question la vision religieuse de la caste dominante chrétienne), etc. Tous ces intellectuels ont, en substance, d’une manière ou d’une autre, critiqué en paroles et en actes, les castes dominantes de leur époque, en partant d’un point de vue favorable au peuple exploité, et, certains, en évoquant son action autogérée.

Cependant, historiens, romanciers, poètes et artistes algériens et de Tamazgha mettent, généralement, l’accent sur les élites résistantes (et leurs vertus), sans jamais évoquer les peuples résistants. On a l’impression qu’en Algérie et en Tamazgha, caste dominante et peuple dominé constituaient une unité solidaire, sans contradictions internes. Autrement dit que là où la caste dominante a agi, elle l’aurait fait : 1) uniquement contre un envahisseur étranger, mais jamais dans un contexte de conflits entre castes dirigeantes (ex : entre Massinissa et Jugurtha, entre l’émir Abdelkader et d’autres chefs de tribus ou régions) ; 2) uniquement en faveur du peuple, et non pas, d’abord, pour défendre ses intérêts en tant que caste dominatrice.

Ce tableau rétrospectif me semble éclairer l’histoire récente, de l’Algérie comme de Tamazgha. Limitons-nous à l’Algérie.

1926 : l’Étoile Nord-Africaine. Certes, c’est un ouvrier qui en deviendra le chef incontesté, Messali Hadj. Et ce militant avait des sympathies certaines avec le parti communiste français, d’obédience marxiste. Qu’est-ce que cela signifie ?… Que cette idéologie est, à sa manière, comme les castes précédemment mentionnées auparavant, celle d’une caste élitaire. Elle prétend savoir mieux que le peuple comment l’affranchir de sa servitude.

Notons que l’épouse de Messali, française, était la fille d’un militant anarcho-syndicaliste, autrement dit libertaire, c’est-à-dire concevant l’affranchissement du peuple exploité non par l’intermédiaire d’une « élite savante » et dirigeante, mais par ses propres forces, aidé en ce sens par des intellectuels qui se mettent à son service, et non pas mettent le peuple à leur service.

Cependant, dans le couple, l’esprit élitaire de type marxiste l’emporta sur celui libertaire. Au point tel que Messali devint le «zaïm » que l’on sait, entouré de ses « cadres bureaucratiques » : comité central, bureau politique, etc. Schéma marxiste, donc hétéro-gestionnaire. Cependant, au service d’une nation colonisée, d’un peuple colonisé. En leur sein, la distinction entre « riches » et « pauvres », patrons et salariés, demeurait secondaire. Il fallait faire « front » uni contre l’ennemi colonial. Et, logiquement, sous la direction de l’ « élite éclairée » qui était la seule à prendre les décisions.

Et, vu que le peuple algérien était, dans sa majorité de confession musulmane, l’élément religieux fut introduit comme facteur de mobilisation idéologique.

Après l’Étoile Nord-Africaine, vint le MTLD jusqu’à aboutir au F.L.N. et au 1er novembre 1954, date du déclenchement de la guerre de libération nationale.

L’esprit d’élite hétéro-gestionnaire, donc autoritaire, demeura et se renforça.

Il se manifesta d’une manière tragique, déjà, en 1949, avec ce qui fut appelé la « crise berbériste ». Des dirigeants, au nom d’une vision « arabo-islamique », ont assassiné des militants amazighes et laïcs. Certains ont et considèrent ce conflit en terme « ethnique » entre Arabophones et Amazighopones. Personnellement, si je ne suis pas dans l’erreur, j’y vois d’abord, masqué par le motif « ethnique », une cause plus importante : l’affrontement entre une conception laïque et une autre ethnico-religieuse. La première défendait des intérêts plus favorables au peuple exploité algérien, dans son ensemble, sans distinction d’expression linguistique. Au contraire, la seconde vision était plus favorable à la caste élitaire algérienne, là, aussi, sans distinction d’expression linguistique. Preuve en est que les assassinats de dirigeants amazighes n’a pas entraîné la désaffection de la majorité des militants amazighes envers la « cause nationale », celle de se libérer d’abord du colonialisme.

Ainsi, la déclaration du 1er Novembre 1954 est l’initiative d’un groupe de militants, d’abord. Mais, plus important, son action s’est opposé à la caste bureaucratique dominante dans le mouvement nationaliste, en pariant sur la mobilisation du peuple, pour la lutte armée.

Cette mobilisation n’a pas été facile. Elle fut la conséquence de deux actions complémentaires. D’une part, un travail idéologique au sein du peuple, pour obtenir son consensus. D’autre part, une certaine forme de contrainte contre non seulement les adversaires pro-colonialistes, mais également contre les récalcitrants au sein même du peuple exploité.

Ce n’est donc pas ce dernier, des villes et/ou des campagnes, qui a pris l’initiative du soulèvement contre le système colonial, mais un groupe résolu de militants nationalistes.

Approfondissons. Afin d’obtenir le consensus le plus large nécessaire, toutes les forces sociales disponibles dans la nation furent réunies en une force commune : d’où le nom de « Front ».

Alors, la partie élitaire du peuple algérien, arabophone et amazighe, augmenta son importance sociale dans le processus. Et le peuple resta et devint davantage un simple instrument d’action, le bras armé, dirigé par une élite.

C’est alors que les contradictions au sein même du mouvement de libération nationale se sont accentués. Au point d’aboutir à la tentative de solution : le congrès de la Soummam et la Charte de 1956. Les représentants authentiques du peuple exploité firent entendre leur voix. Et cela, notons-le, de manière unitaire : Arabophones et Amazighopones, avec les figures solidaires de Larbi Ben Mhidi et Abane Ramdane.

Les questions évoquées « Militaire / civil », « Intérieur / extérieur », religion / laïcité, démocratie, etc., reflétaient les contradictions, au sein du mouvement de libération anti-colonialiste, entre la dimension populaire (le peuple algérien du « bas » de l’échelle sociale, celui des travailleurs, qu’ils soient arabophones ou amazighophones) et celle de la bourgeoisie et petite-bourgeoisie.

Le résultat est connu : par la violence, notamment l’assassinat, les représentants de ces deux classes sociales ont vaincu et conquis l’hégémonie sur le mouvement de libération nationale.

Le coup de force militaire de l’été 1962, pour s’emparer du pouvoir d’État, n’en fut que la conséquence et la manifestation logique.

La question fondamentale

J’en viens à la question fondamentale que tous posent : Mais comment se fait-il que le 1er novembre 1954 a accouché d’une société si contraire à ses aspirations ?

La réponse semble facile, claire et logique : parce que le peuple n’a été qu’un instrument, dirigé par les plus sincères amis, au début, puis, par la suite, manipulé par ses faux amis.

Pourquoi ces derniers ont récupéré le mouvement en leur faveur et au détriment du peuple ?… Parce que ce dernier ne fut jamais le maître autonome de son action politique et armée 

Comment expliquer cette carence ?… Par le fait que les amis sincères du peuple, les Larbi Ben Mhidi et les Abane Ramdane, n’ont pas, malgré toute leur bonne volonté et leur amour sincère de leur peuple, n’ont donc pas trouvé la solution afin de rendre le peuple maître de son action. Certes, Ben Mhidi aurait dit : « Jetez la révolution dans la rue, le peuple s’en emparera. » Mais quand la révolution fut jetée effectivement dans la rue, notamment par les manifestations populaires spontanées et autonomes, soulignons-le, de 1960, très rapidement l’appareil bureaucratique du F.L.N. maîtrisa et contrôla le mouvement, en le mettant à son profit.

De tout ce qui vient d’être dit, on doit conclure que le peuple algérien n’a jamais, dans toute son histoire, eut l’opportunité d’agir de manière autonome, en étant dirigé par des leaders qui ont su lui assurer cette autonomie d’action. Certes, Ben Mhidi et Ramdane sont d’authentiques enfants du peuple, mais ils n’ont pas su, malgré tous leurs efforts (qui leur ont coûté la vie) lui mettre son destin dans ses mains. Évidemment, ces deux dirigeants ont été, malgré eux et malgré leur volonté, les produits de circonstances historiques précises. Celles-ci ont toujours été dominées par une élite hétéro-gestionnaire, au détriment de l’autogestion sociale par le peuple lui-même.

Et pourtant !… À l’indépendance, eut lieu le miracle !… Suite à l’abandon des entreprises et des fermes par les propriétaires colonialistes et leurs complices autochtones, et en absence d’un État nouveau (avec sa bureaucratie et ses « élites » dirigeantes), des travailleurs des viles et des campagnes ont pris leur destin en main : ils ont réussi à continuer à faire fonctionner leurs unités de production, et, deuxième miracle, de manière positive !

Les causes de ce double miracle reste, à ma connaissance, encore à expliquer suffisamment.

Le 1er Novembre 1954 c’est donc tout cela : une action généralement hétéro-gérée où le peuple fut un simple instrument de manœuvre, et une surprenante action autogérée.

Ce qui est à déplorer, c’est que les intellectuels algériens mettent, généralement, l’accent sur le premier aspect, en l’embellissant, et, par conséquent, occultent totalement le second aspect. Et, pourtant, ces intellectuels prétendent parler au bénéfice du peuple exploité. N’est-ce pas parce que ces intellectuels, malgré eux, restent prisonniers d’une mentalité hétéro-gestionnaire d’élite autoritaire ? (1)

Une objection pourrait être présentée : d’autres peuples ont vécu une guerre de libération nationale, sous une direction hétéro-gérée, mais ne se sont pas trouvés dans la situation du peuple algérien. Prenons le cas le plus exemplaire : le peuple vietnamien. Son héroïque lutte anti-colonialiste puis anti-impérialiste a été hétéro-dirigée par une élite marxiste. Et, logiquement, le résultat de la victoire fut l’instauration d’une caste élitaire dominante. À tel point que même le général Giap, ayant quitté le pouvoir, a vainement critiqué cette issue anti-populaire.

Dès lors, que dire ?… Qu’en Algérie, la caste qui a profité de la guerre de libération nationale s’est révélée encore nettement plus parasitaire que celle vietnamienne. Une des explications est que le Viet Nam connut, dans son passé, des révoltes paysannes puis ouvrières, agissant de manière libertaire. Pas l’Algérie. D’où l’arrogance de la caste dominante algérienne.

Posons ces ultimes questions à la réflexion, en étant conscient de leur aspect provocateur, mais salutaire, vue la situation de l’Algérie : le meilleur résultat du 1er Novembre 1954 est-il la libération nationale ou le surgissement de l’autogestion sociale ? Et la manière la plus fidèle de commémorer cette date est-elle de mettre l’accent sur la libération du colonialisme étranger, ou sur ce qui reste à faire : la libération du colonialisme indigène ?

K. N.

kad-n@email.com

Note

(1) Il est possible que ce constat soit modifié dans une prochaine contribution. Elle rendra compte d’un livre de David Porter qui me reste à lire : « Eyes to the South : French Anarchists and Algeria ».

 

Auteur
Kadour Naïmi

 




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